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Full text of "Le Sopha, conte moral [par] De Crébillon le fils, d'apres les copies de l'édition de Londres 1779"

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LE SOPHA 



CONTE MORAL 



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DE CREBILLOX LE FILS 



LE SOPHA 

CONTE MORAL 

d'après les copies de l'édition 
DE LONDRES M DCC LXXIX 



Cïi^t 







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BRUXELLES 

Ch. Gilliet, libraire-éditeur 
3^, Galerie de la Reine, 3-z 



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INTRODUCTION 



fel^ Lya déjà quelques siècles qu'un 

||C prince nommé Schah-Baham ré- 

-^,j][^ gnoit sur les Indes. Il étoit petit- 

'^'^ fils de ce magnanime Schah-Riar, 




de qui l'on a lu les grandes actions 
dans les Mille et une Nuits, et qui, entre 
autres choses, seplaisoittantà étrangler 
les femmes et à entendre des contes : celui-là 
même, qui ne fit grâce à l'incomparable 
Schéhérazade qu'en faveur de toutes les belles 
histoires qu'elle sçavoit. 

Soit que Schah-Baham ne fut pas extrê- 
mement délicat sur l'honneur, soit que ses 
femmes ne couchassent point avec leurs 
nègres, ou (ce qui est pour le moins aussi 
vraisemblable) qu'il n'en sçut rien, il étoit 
bon et commode mari, et n'avoit hérité de 



INTRODUCTION 



Schah-Riar que ses vertus et son goût pour 
les contes. On assure même que le recueil 
des contes de Schchérazade que son auguste 
grand- pèie avoit fait écrire en lettres d'or, 
étoit le seul livre qu'il eût jamais daigné 
lire. 

A quelque point que les contes ornent 
l'esprit, et quelque agréables, ou quelque 
sublimes que soient les connoissances et les 
idées qu'on y puise, il est dangereux de ne 
lire que des livres de cette espèce. Il n'y a 
que les personnes vraiment éclairées, au des- 
sus des préjugés, et qui connoissent le vuide 
des sciences, qui sçachent combien ces sortes 
d'ouvrages sont utiles à la société, et com- 
bien l'on doit d'estime et même de vénération 
aux gens qui ont assez de génie pour en 
faire, et assez de force dans l'esprit pour s'y 
dévouer, malgré l'idée de frivolité que l'or- 
gueil et l'ignorance ont attachée à ce genre. 
Les importantes leçons que les contes renfer- 
ment, les grands traits d'imagination qu'on 
y rencontre si fréquemment, et les idées 
riantes dont ils sont toujours remplis, ne 
prennent point sur le vulgaire, de qui l'on ne 
peut acquérir l'estime qu'en lui donnant des 
choses qu'il n'entende jamais, mais qu'il 
puisse se faire honneur d'entendre. 



INTRODUCTION 



Schah-Baham est un exemple bien mémo- 
rable de l'injustice des hommes à cet égard. 
Quoiqu'il sçùt l'origine de la féerie, aussi- 
bien que s'il eût été de ces tems-là ; que 
personne ne connût plus particulièrement 
le célèbre pays du Ginnistan, ne fût plus 
instruit sur les fameuses dynasties des pre- 
miers rois de Perse, et qu'il fût sans contredit 
l'homme de son siècle qui possédât le mieux 
l'histoire de tous les événemens qui ne sont 
jamais arrivés, on le faisoit passer pour le 
prince du monde le plus ignorant. 

Il est vrai qu'il narroit avec si peu de 
grâces, (chose d'autant plus désagréable qu'il 
narroit toujours) qu'il étoit impossible qu'il 
n'ennuyât pas un peu, sur-tout n'ayant ja- 
mais pour auditeurs que des femmes et des 
courtisans ; personnes qui, communément 
aussi délicates que superficielles, s'attachent 
plus à l'élégance des tours, qu'elles ne sont 
frappées de la grandeur et de la justesse des 
idées. C'est sans doute d'après ce que l'on 
pensoit de Schah-Baham dans sa propre cour, 
que Scheik-Ebn-Taher-Abou-Faraïki, auteur 
contemporain de ce prince, nous l'a dépeint 
dans sa grande histoire des Indes tel qu'on 
va le voir ci-dessous ; c'est à l'endroit où il 
parle des contes. 



INTRODUCTION 



Schah-Baham, premier du nom, étoit un 
prince ignorant et d'une mollesse achevée. 
On ne pouvoit pas avoir moins d'esprit ; et, 
(ce qui est assez ordinaire à ceux qui par 
cet endroit lui ressemblent) on ne pouvoit 
pas s'en croire davantage. Il s'étonnoit tou- 
jours de ce qui est commun, et ne comprenoit 
jamais bien que les choses absurdes et hors 
de toute vraisemblance. Quoiqu'en tout un 
an, il ne lui arrivât pas une seule fois de 
penser ; à peine en tout un jour lui arrivoit- 
il de se taire une minute. Il disoit pourtant 
de lui modestement, qu'à l'égard de la viva- 
cité d'esprit, il n'y prétendoit pas ; mais que 
pour la réflexion, il ne croyoit pas avoir son 
pareil. 

Aucun des plaisirs qui sont dépendans de 
l'esprit, ne touchoit le sultan : tout exercice, 
quel qu'il fût, lui déplaisoit ; et cependant 
il n'étoit pas désœuvré. Il avoit des oiseaux, 
qui ne laissoient pas de l'amuser beaucoup ; 
des perroquets qui, grâces aux soins qu'il 
prenoit de leur éducation, étoient les plus 
bétes perroquets des Indes, sans compter des 
singes auxquels il donnoit une assez grande 
partie de son tems ; et ses femmes, qui après 
tous les animaux de sa ménagerie, lui pa- 
roissoient fort propres à le divertir. 



INTRODUCTION 



Malgré de si grandes occupations, et 
des plaisirs aussi variés, il fut impossible 
au sultan d'éviter l'ennui. Il n'y eut pas jus- 
qu'à ces contes fameux, objets perpétuels 
de son étonnement et de sa vénération, et 
dont il étoit défendu sur peine de la vie de 
faire la critique, qui, à force de lui être 
connus, ne lui fussent devenus insipides. Il 
les admiroit toujours, mais il bâilloit en les 
admirant. L'ennui enfin le suivoit jusques 
dans l'appartement de ses femmes, où il pas- 
soit une partie de sa vie à les voir broder et 
faire des découpures ; arts pour lesquels il 
avoit une estime singulière, dont il regardoit 
l'invention comme le chef-d'œuvre de l'esprit 
humain, et auxquels il voulut enfin que tous 
ses courtisans s'appliquassent. 

Il récompensoit trop bien ceux qui y excel- 
loient, pour qu'il y eût dans tout l'empire 
quelqu'un qui les négligeât. Broder ou décou- 
per étoient alors dans les Indes, les seuls 
moyens d'arriver aux honneurs. Le sultan 
ne connoissoit aucune autre espèce de mérite, 
ou du moins ne doutoit pas qu'un homme 
qui avoit de pareils talens, n'eût à bien plus 
forte raison tous ceux qu'il faut pour être un 
bon général, ou un excellent ministre. Pour 
prouver à quel point il en étoit persuadé, il 



INTRODUCTION 



avoit élevé à la place de premier visir un de 
ces courtisans désœuvrés, de ceux qui ne 
sçachant à quoi employer leur lems, le pas- 
sent à ennuyer les rois de la leur. Celui-ci, 
qui avoit été lon,<;-tems confondu cans la 
foule, se trouva heureusement pour lui un 
des premiers découpeurs du royaume, lors- 
qu'il plut à Schah-Baham de révérer la décou- 
pure ; et sans être comme beaucoup d'autres, 
obligé de faire des brigues, il ne dut qu'à la 
supériorité" de ses talens l'honneur éclatant 
de découper auprès de son maître et la pre- 
mière place de l'empire. 

Entre toutes les femmes du sultan, on dis- 
tinguoit la sultane-reine, qui par son esprit, 
faisoit les délices de ceux qui, dans une cour 
aussi frivole, avoient encore le courage de 
penser et de s'instruire. Elle seule y connois- 
soit et y soutenoit le mérite, et le sultan lui- 
même osoit rarement n'être point de son 
avis, quoiqu'elle n'approuvât ni ses goûts ni 
ses plaisirs : il se contentoit, lorsqu'elle le 
railloit sur ses singes et sur ses autres occu- 
pations, de lui dire qu'elle ttoit caustique, 
défaut que les sots ne manquent jamais de 
trouver aux gens d'esprit. 

Un jour Schah-Î3aham étant avec toute sa 
cour dans l'appartement de ses femmes, où 



INTRODUCTION 



il regardoit découper avec une attention 
incroyable, et ne pouvant cependant vaincre 
l'ennui qui l'accabloit : Je ne m'étonne point, 
dit-il en bâillant, si je m'endors; nous ne 
disons mot. Oh ! je voudrois de la conver- 
sation, moi ! 

Eh ! de quoi voulez-vous qu'on vous parle, 
demanda la sultane ? Que sçais-je, reprit-il, 
suis-je fait pour deviner cela ? Ne suffit-il pas 
que je veuille qu'on me parle de quelque 
chose, sans que je sois encore obligé de dire 
ce que je voudrois qu'on me dît ? Sçavez-vous 
bien que vous n'avez pas, à beaucoup près, 
tant d'esprit que vous vous en croyez ; que 
vous rêvez plus que vous ne parlez, et, qu'à 
cela près, de quelques bons mots, que les 
trois quarts du tems je n'entends seulement 
pas, je vous trouve on ne peut pas plus 
stérile ? Pensez-vous, par exemple, que si 
la sultane Schéhérazade vivoit encore, et 
qu'elle fût ici, elle ne nous fît pas d'elle- 
même et sans en être priée par ma tante 
Dinarzade, les plus beaux contes du monde ? 

Mais vraiment, à propos d'elle, je pense 
une chose! Quelque mémoire qu'elle eût, il est 
impossible qu'elle ait retenu tous les contes 
qu'elle avoit appris ; que quelqu'un ne sçache 
pas précisément ceux qu'elle avoit oubliés ; 



INTRODUCTION 



qu'on n'en ait pas fait depuis elle, ou qu'actu- 
ellement même on n'en fasse pas. Cela n'est 
pas douteux : Sire, dit le visir, et je puis as- 
surer votre majesté que non-seulement j'en 
sçais, mais que j'ai même le talent d'en faire 
de si bizarres, que ceux de feu Madame votre 
grand-mère n'ont rien qui les puisse sur- 
passer, 

Visir, visir, dit le sultan, c'est beaucoup 
dire ! ma grand-mère étoit une personne d'un 
rare mérite. 

En effet, s'écria la sultane, il en faut beau- 
coup pour faire des contes ! Ne diroit-on pas, 
à vous entendre, qu'un conte est le chef- 
d'œuvre de l'esprit humain ? Et cependant 
quoi de plus absurde ? Qu'est-ce qu'un 
ouvrage (s'il est vrai toutefois qu'un conte 
mérite de porter ce nom) qu'est-ce, dis-je, 
qu'un ouvrage, oii la vraisemblance est tou- 
jours violée, et où les idées reçues sont per- 
pétuellement renversées ; qui s'appuyant sur 
un faux et frivole merveilleux, n'emploie des 
extraordinaires, et la toute-puissance de la fée- 
rie ne bouleverse l'ordre de la nature et celui 
des élémens que pour créerdes objets ridicules, 
singulièrement imaginés : mais qui souvent 
n'ont rien qui rachète l'extravagance de leur 
création .'' Trop heureux encore si ces misé- 



INTRODUCTION 



rables fables ne gâtoient que l'esprit, et 
n'alloient point, par des peintures trop vives 
et qui blessent la pudeur, porter jusques 
au cœur des impressions dangereuses ? 

Propos de Caillette, dit gravement le sul- 
tan, grands mots qui ne signifient rien; ce 
que vous venez de dire, a d'abord l'air d'être 
beau; il saisit, il faut l'avouer; mais avec le 
secours de la réflexion , il est impossible 
que. . . . Au fonds, il ne s'agit ici que de sça- 
voir si vous avez raison; et comme je voulois 
vous le dire, et que je viens de le prouver, 
c'est ce que je ne crois pas, car ce n'est pas 
pour faire le bel esprit, assurément; mais 
puisqu'un conte m'a toujours amusé, il est 
clair qu'il faut qu'un conte ne soit pas une 
chose frivole. Ce ne sera certainement pas à 
moi qu'on fera croire qu'un sultan peut-être 
une bête d'ailleurs, c'est-à-dire par parenthè- 
se, il est tout aussi clair qu'une chose mer- 
veilleuse; j'entends par-là une de ces cho- 
ses. . . . que je dirois bien, si c'étoit de cela 
qu'il fût question. . . . mais parlons de bonne 
foi; que nous importe, après tout.'' Je soutiens, 
moi, que j'aime les contes, et qu'au surplus 
je ne les trouve plaisans que quand ils sont 
ce qu'on appelle entre gens sensés, un peu 
gaillards. Cela y jette un intérêt d'une viva- 
cité. ... si vive! au reste, j'entends, je com- 



10 INTRODUCTION 

prends bien : c'est comme si vous me disiez 
que vous sçavez des contes, et que vous en 
faites. Voilà véritablement ce qu'il me faut. 
Je pensois que pour rendre les jours moins 
longs, il faudroit que chacun de nous racontât 
des histoires; quand je dis des histoires, je 
m'entends bien! Je veux des événemens sin- 
guliers, des fées, des talismans; car ne vous 
y trompez pas, au moins, il n'y a que cela de 
vrai. Eh bien! nous convenons donc tous de 
faire de contes? Mahomet veuille m'assister ! 
mais je ne doute pas que même sans son se- 
cours, je n'en fasse de meilleurs que qui que 
ce soit; et la raison de cela, c'est que je sors 
d'une maison où l'on n'ignore pas que l'on en 
sçait faire, et sans vanité d'assez bons. 

Au reste, comme je suis sans partialité 
quelconque, je déclare que l'on parlera cha- 
cun à son tour; que ce sera le sort qui déci- 
dera les places, et non ma volonté; que j'en- 
tends que tout le monde ait la liberté de me 
faire des contes, et chaque jour on parlera 
une demi-heure, plus ou moins, selon qu'il 
me conviendra. 

En achevant ces paroles, il fit tirer au sort 
toute sa cour : malgré les vœux du visir, il 
tomba sur un jeune courtisan qui, après 
en avoir reçu la permission du sultan, com- 
mença ainsi. 



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LE s O P H A 

CONTE MORAL 



PREMIERE PARTIE 



CHAPITRE L 

Le moins ennuyeux du livre. 

SIRE; votre majesté n'ignore pas que, 
quoique je sois son sujet, je ne suis pas 
la même loi qu'elle et que je ne reconnois 
pour dieu que Brama. 



12 LE SOPHA 

Quand je le sçaurois, dit le sultan, qu'est- 
ce que cela feroit à votre conte? Au reste, ce 
sont vos affaires : tant pis pour vous si vous 
croyez Brama, il vaudroit mieux cent fois 
que vous fussiez mahométan. Je vous le dis 
en ami, n'allez pas croire au moins que ce 
soit pour faire le docteur? car, au fonds, cela 
ne m'importe guère. Après. 

Nous autres sectateurs de Brama, nous 
croyons la métempsycose, continua Aman- 
zéi, (c'est le nom du conteur) c'est-à-dire, 
pour ne point embarrasser mal à-propos votre 
majesté, que nous croyons qu'au sortir d'un 
corps notre âme passe dans un autre, et ainsi 
successivement, tant qu'il plaît à Brama, ou 
que notre âme soit devenue assez pure pour 
être mise au nombre de celles qu'enfin il juge 
dignes d'être éternellement heureuses. 

Quoique le dogme de la métempsycose 
soit parmi nous généralement établi, nous 
n'avons pas tous les mêmes raisons pour le 
croire certain, puisqu'il y a fort peu de gens 
à qui il soit accordé de se souvenir des diffé- 
rentes transmigrations de leur âme. Il arrive 
ordinairement qu'au sortir du corps où une 
âme étoit emprisonnée, elle entre dans un 
autre, sans conserver aucune idée, soit des 
connoissances qu'elle avoit acquises, soit des 
choses auxquelles elle a eu part. 



CONTE MORAL 13 



Ainsi, nos fautes sont perpétuellement 
perdues pour nous, et nous recommençons 
une nouvelle carrière avec une âme aussi 
neuve et aussi susceptible d'erreurs et de 
vices, que lorsque Brama la tira, pour la 
première fois, de cet immense tourbillon de 
feu dont, en attendant sa destination, elle fait 
partie. 

Beaucoup d'entre nous se plaignent de 
cette disposition de Brama, et je doute qu'ils 
aient raison. Nos âmes destinées pendant 
une longue suite de siècles, à passer de corps 
en corps, seroient presque toujours malheu- 
reuses, si elles se souvenoient de ce qu'elles 
ont été. Telle, par exemple, qui après avoir 
animé le corps d'un roi, se trouve dans celui 
d'un reptile, ou dans le corps d'un de ces 
mortels obscurs que la grandeur de leur 
misère rend plus à plaindre encore, que les 
animaux les plus vils ne soutiendroient pas, 
sans désespoir, sa nouvelle condition. 

J'avoue qu'un homme qui se voit dans le 
sein des richesses, ou élevé au rang suprême, 
s'il se souvenoit de n'avoir été qu'un insecte, 
pourroit abuser moins de l'état heureux ou 
brillant, où la bonté de Brama l'a mis. A 
considérer cependant l'orgueil, la dureté, 
l'insolence de ces gens nés dans la bassesse, 



14 LE SOPHA 

et élevés par la fortune, on peut croire, à la 
promptitude avec laquelle ils perdent le sou- 
venir de leur premier état, que d'un corps à 
un autre leur humiliation se déroberoit plus 
rapidement encore n leurs 3-eux, etn'influeroit 
en rien sur leur conduite. 

L'âme d'ailleurs se trouveroit nécessaire- 
ment surchargée d'un grand nombre d'idées 
qui lui resteroient de ces vies précédentes; 
et plus affectée peut-être de ce qu'elle auroit 
été, que de ce qu'elle seroit, négligeroit les 
devoirs que le corps qu'elle occupe lui pres- 
crit, et troubleroit enfin l'ordre de l'univers, 
au lieu d'y contribuer. 

Mon cher am,i, dit alors le sultan, Mahomet 
me pardonne, si ce n'est pas de la morale 
que ce que vous vene2 de me dire. Sire, 
répondit Amanzéi, ce sont des réflexions 
préliminaires qui, je crois, ne sont pas inu- 
tiles. Fort inutiles, c'est moi qui le dis, 
répliqua Schah-Baham. C'est que tel que vous 
me voyez^ je n'aime pas la morale, et que 
vous m'obligerez beaucoup de la laisser là. 

J'exécuterai vos ordres, répondit Amanzéi ; 
il me reste cependant à dire à votre majesté, 
que Drama permet quelquefois que nous nous 
souvenions de ce que nous avons été, sur-tout 
quand il nous a infligé quelque peine singu- 



CONTE MORAL 



lière; et ce qui le prouve, c'est que je me 
souviens parfaitement d'avoir été Sopha. 

Un Sopha! s'écria le sultan, allons; cela 
ne se peut pas. Me prenez-vous pour un 
autruche, de me faire de ces contes-là? J'ai 
envie de vous faire un peu brûler, pour vous 
apprendre à me dire, et affirmativement, de 
pareilles balivernes. 

Votre clémente majesté a de l'humeur 
aujourd'hui, dit la sultane : il est dans son 
auguste caractère de ne douter de rien, et elle 
ne veut pas croire qu'un homme ait pu être 
Sopha. Cela n'est pas relatif à ses idées 
ordinaires. 

Croyez-vous, répliqua le sultan, terrassé 
par l'objection? Il me semble pourtant que je 
n'ai pas tort. Ce n'est pas cependant que je 
ne pusse... Mais, parbleu, j'ai raison. Je ne 
sçaurois en conscience croire ce que dit 
Amanzéi : est-ce donc pour rien que je suis 
musulman? 

A merveille, répondit la sultane : hé bien ! 
écoutez Amanzéi, et ne le croyez pas. Ah ! 
oui, reprit le sultan, ce ne sera point parce 
que la chose est incroyable, qu'il faudra que 
je ne la croie pas, mais parce que, fût-elle 
vraie, je ne dois pas la croire. Je comprends 
bien, cela fait une différence. Vous avez donc 



l6 LE SOPHA 

été Sopha, mon enfant? Cela fait une terrible 
aventure! Hé, dites-moi, étiez- vous brodé? 

Oui, sire, répondit Amanzéi, le premier 
Sopha dans lequel mon âme entra, étoit 
couleur de rose, bordé d'argent. Tant mieux, 
dit le sultan, vous deviez être un assez beau 
meuble. Enfin, pourquoi votre Brama vous 
fit-il Sopha plutôt qu'autre chose? quel étoit 
le fin de cette plaisanterie? Sopha! Cela me 
passe. 

C'étoit, répondit Amanzéi, pour punir mon 
âme de ses déréglemens. Dans quelque corps 
qu'il l'eût mise, il n'avoit pas eu lieu d'en être 
content; et sans doute il crut m'humilier plus 
en me faisant Sopha, qu'en me faisant reptile. 

Je me souviens qu'au sortir du corps d'une 
femme, mon âme entra dans celui d'un jeune 
homme. Comme il étoit minaudier, coquet, 
tracassier, médisant, grand connoisseur en 
bagatelles, uniquement occupé de ses habits, 
de sa toilette, et de mille autres petits riens, 
à peine s'apperçut-elle qu'elle eût changé de 
demeure. 

Je voudrois bien, interrompit Schah- 
Baham, sçavoir un peu ce que vous faisiez 
pendant que vous étiez femme; cela doit faire 
un détail fort curieux. J'ai toujours cru que 
les femmes avoient de singulières idées. Je 



CONTE MORAL 17 



ne sçais si je me fais bien entendre, mais je 
veux dire qu'on a de la peine à deviner ce 
qu'elles pensent. 

Peut-être, répondit Amanzéi, serions-nous 
plus éclairés là-dessus, si nous leur croyions 
moins de finesse. Il me semble que lorsque 
j'étois femme, je me moquois beaucoup de 
ceux qui m'attribuoient des idées réfléchies, 
pendant que le moment seul me les faisoit 
naître, qui cherchoient des raisons où je 
n'avois pris de loix que du caprice, et qui 
pour vouloir trop m'approfondir, ne me 
pénétroicnt jamais. J'étois vraie, dans le tems 
que je passois pour fausse : on me croyoit 
coquette, dans l'instant que j'étois tendre; 
j'élois sensible, l'on imaginoit que j'étois 
indifférente. On me donnoit presque toujours 
un caractère qui n'étoit pas le mien, ou qui 
venoit de cesser de l'être. Les gens intéressés 
à me connoître le plus, avec qui jedissimulois 
l,e moins, à qui même, emportée par mon 
indiscrétion naturelle, ou par la violence de 
mes mouvemens, je découvrois les secrets les 
plus cachés de ma vie, ou les sentimens les 
plus vrais de mon cœur, n'étoient pas ceux 
qui me croyoient le plus, ou qui me saisis- 
soient le mieux; ils ne vouloient juger de moi 
que suivant le plan qu'ils s'en étoient fait, s'y 

2 



LE SOPHA 



trompoient sans cesse, et croyoient m'avoir 
bien connue, quand ils m'avoient définie à 
leur gré. 

Oh! je le sçavois, dit le sultan, on ne con- 
noît jamais bien les femmes, et comme vous 
dites, il y a longtems, pour moi, que j'y ai 
renoncé, mais laissons là cette matière, elle 
aiguise trop l'esprit, et elle est cause que 
vous m'avez fait un grand préambule dont je 
n'avois que faire, et que vous n'avez pas 
répondu à ce que je vous demandois. Il me 
semble que je voulois sçavoir ce que vous 
faisiez pendant que vous étiez femme. 

Il ne m'est resté de ce que je faisois alors, 
qu'une idée fort imparfaite, répondit Aman- 
zéi. Ce dont je me souviens le plus, c'est que 
j'étois galante dans ma jeunesse, que je ne 
sçavois ni haïr ni aimer; que née sans carac- 
tère, j'étois tour à tour ce qu'on vouloit que 
je fusse, ou ce que mes intérêts et mes 
plaisirs meforçoient d'être; qu'après une vie 
fort dérangée, je finis par me faire hypocrite, 
et qu'enfin je mourus en m'occupant, malgré 
mon air prude, de ce qui, dans le cours de 
ma vie, m'avoit amusé le plus. 

Ce fut apparemment du goût que j'avois eu 
pour les Sopha que Brama prit l'idée d'enfer- 
mer mon âme dans un meuble de cette 



CONTE MORAL ig 



espèce. Il voulut qu'elle conservât dans cette 
prison toutes ses facultés, moins sans doute 
pour adoucir l'horreur de mon sort que pour 
me la faire mieux sentir. Il ajouta que mon, 
âme ne commenceroit une nouvelle carrière 
que quand deux personnes se donneroient 
mutuellement et sur moi leurs prémices. 

"Voilà, s'écria le sultan, bien du galima- 
thias, pour dire que... N'allez-vous pas avoir 
la bonté de nous expliquer cela.'' demanda la 
sultane. Pourquoi pas.'' reprit-il, j'aime assez 
les choses claires. Cependant si vous n'êtes 
pas de mon avis, je consens qu'Amanzéi soit 
aussi obscur qu'il le voudra. Grâces au pro- 
phète! il ne le sera jamais pour moi. 

Il me restoit assez d'idées, et de ce que 
j'avois fait, et de ce que j'avois vu, continua 
Amanzéi, pour sentir que la condition à 
laquelle Brama vouloit bien m'accorder une 
nouvelle vie, me retenoit pour long-tems 
dans le meuble qu'il m'avoit choisi pour 
prison; mais la permission qu'il me donna de 
me transporter quand je le voudrois de Sopha 
en Sopha, calma un peu ma douleur. Cette 
liberté mettoit dans ma vie une variété qui 
devoit me la rendre moins ennuyeuse; d'ail- 
leurs, mon âme étoit aussi sensible aux ridi- 
cules d'autrui que lorsqu'elle animoit une 



20 LE SOPHA 

femme, et le plaisir d'être à portée d'entrer 
dans les lieux les plus secrets, et d'être entier 
dans les choses que l'on croiroit les plus 
cachées, la dédommagea de son supplice. 

Après que Brama m'eut prononcé mon 
arrêt, il transporta lui-même mon âme dans 
un Sopha que l'ouvrier alloit livrer à une 
femme de qualité, qui passoiL pour être 
extrêmement sage : mais s'il est vrai qu'il y 
ait peu de héros pour les gens qui les voient 
de près, je puis dire aussi qu'il y a pour leur 
sopha bien peu de femmes vertueuses. 



CHAPITRE II. 

Qui ne plaira pas à tout le monde. 

UN sopha ne fut jamais un meuble d'an- 
tichambre, et l'on me plaça chez la 
dame à qui j'allois appartenir, dans un 
cabinet séparé du reste de son palais, et où, 
disoit-elle, elle n'alloit souvent que pour mé- 
diter sur ses devoirs et se livrer à Brama avec 
moins de distraction. Quand j'entrai dans ce 



CONTE MORAL 



cabinet, j'eus peine à croire à la façon dont il 
étoit orné, qu'il ne servît jamais qu'à d'aussi 
sérieux exercices. Ce n'étoit pas qu'il fut 
somptueux, et que rien y parut trop recher- 
ché; tout y sembloit au premier coup-d'œil, 
plus noble que galant, mais à le considérer 
avec réflexion, on y trou voit un luxe hypo- 
crite, des meubles d'une certaine commodité, 
de ces choses enfin que l'austérité n'invente 
pas, et dont elle n'est pas accoutumée à se 
servir. Il me sembla que j'étois moi-même 
d'une couleur bien gaie pour une femme qui 
affichoit tant d'éloignement pour la coquet- 
terie. 

Peu de temps après que je fus dans le cabi- 
net, ma maîtresse entra, elle me regarda avec 
indifférence, parut contente, mais sans me 
louer trop, et d'un air froid et distrait, elle 
renvoya l'ouvrier. Aussitôt qu'elle se vit 
seule, cette physionomie sombre et sévère 
s'ouvrit ; je vis un autre maintien et d'autres 
yeux, elle m'essaya avec un soin qui m'an- 
nonçoit qu'elle ne comptoit pas faire de moi 
un meuble de simple parade. Cet essai volup- 
tueux, et l'air tendre et gai qu'elle avoit pris 
d'abord qu'elle s'étoit vue sans témoins, ne 
m'ôtoient rien de la haute idée qu'on avoit 
d'elle dans Agra. 



22 LE SOPHA 

Je sçavois que ces âmes que l'on croit si 
parfaites, ont toujours un vice favori, souvent 
combattu, mais presque toujours triomphant, 
qu'elles paroissent sacrifier des plaisirs, 
qu'elles n'en goûtent quelquefois qu'avec plus 
de sensualité, et qu'enfin, elles font souvent 
consister la vertu, moins dans la privation 
que dans le repentir. Je conclus de cela, que 
Fatmé étoit paresseuse, et je me serois alors 
reproché de porter mes idées plus loin. 

La première chose qu'elle fit après celle 
dont je viens de parler, fut d'ouvrir une ar- 
moire fort secrètement pratiquée dans le 
mur, et cachée avec art à tous les yeux, elle 
en tira un livre. De cette armoire elle passa 
à une autre, où beaucoup de volumes étoient 
fastueusement étalés; elle y prit aussi un 
livre qu'elle jetta sur moi avec un air de dé- 
dain et d'ennui, et revint avec celui qu'elle 
avoit choisi d'abord, se plonger dans toute la 
mollesse des coussins dont j'étois couvert. 

Dites-nous un peu, Amanzéi, interrompit 
le sultan, étoit-elle jolie, votre femme rai- 
sonnable? 

Oui, Sire, répondit Amanzéi, elle étoit 
belle, plus qu'elle ne le paroissoit. On sentoit 
même qu'avec moins de modestie, ces airs 
évaporés qui inspirent le mépris à la vérité, 



CONTE MORAL 23 



mais qui excitent les désirs, elle auroit pu ne 
céder à personne. Ses traits étoient beaux, 
mais sans jeu, sans vivacité, et n'exprimant 
que cet air vain et dédaigneux, sans lequel 
les femmes de ce genre croiroient n'avoir pas 
une physionomie vertueuse Tout en elle 
annonçoit d'abord l'abandonnement et le mé- 
pris de soi-même. Quoiqu'elle fût bien faite, 
elle se tenoit mal, et si elle marchoit noble- 
ment^ c'est parce qu'une démarche lente et 
posée convient à des personnes occupées des 
objets les plus sérieux. La haine qu'elle témoi- 
gnoit pour la parure n'alloit pas jusques à 
cette négligence, qui rend presque toujours 
les vertueuses dégoûtantes: ses habits étoient 
simples, de couleurs obscures; mais dans 
leur modestie on trouvoit de la noblesse et du 
choix : elle avoit même soin qu'ils ne pussent 
rien dérober de l'élégance de sa taille, et sous 
l'attirail de l'austérité il étoit aisé de remar- 
quer qu'elle aimoit la propreté la plus recher- 
chée et la plus sensuelle. 

Le livre qu'elle avoit pris le dernier, ne me 
parut pas être celui qui l'intéressoit le plus. 
C'étoit pourtant un gros recueil de réflexions, 
composées par un bramine. Soit qu'elle crut 
avoir assez de celles qu'elle faisoit elle-même, 
ou que celles-là ne portassent pas sur des 



24 LE SOPHA 

objets qui lui plussent, elle ne daigna pas 
en lire deux, et quitta bientôt ce livre pour 
prendre celui qu'elle avoit tiré de l'armoire 
secrète, et qui étoit un roman dont les situa- 
tions étoient tendres et les images vives. 
Cette lecture me paroissoit si peu devoir être 
celle de Fatmé, que je ne pouvois revenir de 
ma surprise. Sans doute, dis-je en moi-même, 
elle veut s'éprouver, et sçavoir jusques à quel 
point son âme est affermie contre toutes les 
idées qui peuvent porter le trouble dan^- celles 
des autres. 

Sans deviner alors le motif qui la faisoit 
agir d'une façon si contraire aux principes 
que je lui croyois, je ne lui en supposai 
qu'un bon. Il me parut cependant que 
ce livre l'animoit, ses yeux devinrent plus 
vifs, elle le quitta, moins pour perdre 
les idées qu'il lui donnoit que pour s'y 
abandonner avec plus de volupté. Revenue 
enfin de la rêverie dans laquelle il l'avoit plon- 
gée, elle alloit le reprendre, lorsqu'elle enten- 
dit un bruit qui le lui fit cacher. Elle s'arma 
à tout événement de l'ouvrage du bramine ; 
sans doute elle le croyoit meilleur à montrer 
qu'à lire. 

Un homme entra, mais d'un air si respec- 
tueux, que malgré la noblesse de sa physio- 



CONTE MORAL 25 



nomie et la richesse de ses vêtemens, je le 
pris d'abord pour un des esclaves de Fatmé. 
Elle le reçut avec tant d'aigreur, lui parla si 
durement, parut si choquée de sa présence, 
si ennuyée de ses discours, que je commen- 
çai àcroire que cet homme si maltraité, ne 
pouvoit être que son mari. Je ne me trompois 
pas. Elle rejetta longtemps et avec aigreur, 
les instantes prières qu'il lui fit de le laisser 
auprès d'elle, et n'y consentit enfin que pour 
l'accabler de l'importun détail des fautes 
qu'elle prétendoit qu'il commettoitsans cesse. 
Ce mari, le plus malheureux de tous les époux 
d'Agra, reçut cette impatiente correction avec 
une douceur dont je m'indignois pour lui. 
L'opinion qu'il avoit de la vertu de Fatmé, 
n'étoit pas la seule chose qui le rendît si do- 
cile ; Fatmé étoit belle, et quoiqu'elle parût 
se soucier peu d'inspirer des désirs, elle en 
inspiroit pourtant. Quelque peu aimable 
qu'elle voulut paroître aux yeux de son mari, 
elle éveilla sa tendresse. L'amant le plus 
timide, et qui parleroit d'amour pour la pre- 
mière fois à la femme du monde qu'il crain- 
droit le plus, seroit mille fois moins embar- 
rassé que ce mari ne le fut pour dire à sa 
femme l'impression qu'elle faisoit sur lui. Il 
la pressa tendrement et respectueusement de 



26 LE SOPHA 

répondre à son ardeur, elle s'en défendit long- 
tems de mauvaise grâce, et céda enfin comme 
elle s'étoit défendue. 

Avec quelque opinâtreté qu'elle lui refusât 
tout ce qu'il auroit pu lui faire penser qu'elle 
n'avoit pas, pour ce qu'il exigeoit d'elle, la 
plus forte répugnance, je crus m'appercevoir 
qu'elle étoit moins insensible qu'elle ne vou- 
loit paroître. Ses yeux s'animèrent, elle prit 
un air plus attentif, elle soupira, et quoi- 
qu'avec nonchalance, elle devint moins oi- 
sive. Ce n'étoit cependant pas son mari qu'elle 
aimoit. Je ne sçais quelles étoient alors les 
idées de Fatmé, mais, soit que la reconnois- 
sance la rendît plus douce, soit qu'elle voulût 
engager son mari à de nouvelles attentions, 
des propos asse^ tendres, quoique graves et 
mesurés, succédèrent à ce ton dur et gron- 
deur dont elle s'étoit armée en le voyant. Il 
est apparent qu'il n'en découvrit pas le motif, 
ou qu'il n'en étoit pas touché, et qu'il ne 
l'est pas moins que sa froideur, ou sa distrac- 
tion déplurent à Fatmé. Insensiblement elle 
engagea une querelle, elle vit dans un instant 
à son mari les vices les plus odieux. Quelles 
horribles mœurs n'avoit-il pas! Quelle dé- 
bauche! Quelle dissipation! Quelle vie! Elle 
l'accabla enfin de tant d'injures que, malgré 



CONTE MORAL 



toute sa patience, il fut obligé de la quitter. 
Fatmé se fâcha de son départ, le trouble de 
ses yeux, moins obscur pour moi qu'il ne 
l'avoit été pour ce mari, m'apprit que ce n'é- 
toit point par son absence qu'elle auroit voulu 
être calmée, avant même que quelques mots 
assez singuliers qu'elle prononça, quand elle 
se vit seule, m'eussent absolument mis au 
fait de ce qu'elle pensoit là-dessus. 

Que cette femme, l'exemple et la terreur 
de toutes celles d'Agra, qu'elles haissoient 
toutes, et que toutes vouloient cependant 
imiter, devant qui la moins contrainte sur ses 
passions, se croyoit obligée au moins d'être 
hypocrite, que cette femme auroit rassuré des 
gens, s'ils avoient pu, comme moi, la voir 
dans la solitude et la liberté du cabinet. 

Oui-dà, dit le sultan, est-ce que c'étoit une 

femme, qui dans le fond comme il y 

en a qui font semblant C'est que cela 

arrive, au moins? Il ne faut pas du tout croire 
que ce soit une chose si peu ordinaire que 
celle que je veux dire. Vous m'entendez bien, 
je pense? 

A la façon dont sa majesté s'explique, 
reprit Amanzéi, il n'est pas bien difficile de 
deviner ce qu'elle désire, et sans vouloir me 
vanter de trop de finesse, j'ose croire que jq 
l'ai pénétrée. 



28 LE SOPHA 

Oui, dit le sultan, en riant, eh bien, voj'ons 
un peu, qu'est-ce que je pensois? 

Que Fatmé n'étoit rien moins que ce qu'elle 
vouloit paroître, répondit Amanzéi. C'est 
cela, ou je meure, interrompit le sultan, con- 
tinuez, vous avez réellement bien de l'esprit. 

Fatmé, en apparence, fuyoit les plaisirs, 
continua Amanzéi, et ce n"étoit que pour s'y 
livrer avec plus de sûreté. Elle n'étoit pas du 
nombre de ces femmes imprudentes, qui ayant 
donné leur jeunesse à l'éclat, à la dissipation, 
aux jeunes gens que le caprice met à la mode, 
quittent dans un âge plus avancé le fard et la 
parure, et après avoir été long-temps la honte 
et le mépris de leur siècle, veulent en devenir 
l'exemple et l'ornement; plus méprisables en 
affectant des vertus qu'elles n'ont pas, qu'elles 
ne l'étoient par l'audace avec laquelle elles 
affichoient leurs vices. Non, Fatmé avoit été 
plus prudente. Assez heureuse pour être née 
avec cette fausseté qu'inspirent aux femmes 
la nécessité de se déguiser et le désir de se 
faire estimer, (désir qui n'est pas toujours le 
premier qu'elles conçoivent) elle avoit senti 
de bonne heure qu'il est impossible de se 
dérober aux plaisirs, sans vivre dans les plus 
cruels ennuis, et qu'une femme ne peut ce- 
pendant s'y livrer ouvertement, sans s'exposer 



CONTE MORAL 29 



à une honte et à des dangers qui les rendent 
toujours amers. Dévouée à 1 imposture dès 
sa plus tendre jeunesse, elle avoit moins 
songé à corriger les penchans vicieux de son 
coeur qu'à les voiler sous Tapparence de la 
plus austère vertu. Son âme, naturellement... 
Dirai-je voluptueuse ! Non, ce n'étoit pas le 
caractère de Fatmé : son âme étoit portée 
aux plaisirs : peu délicate, mais sensuelle, 
elle se livroit au vice, et ne connoissoit point 
l'amour. Elle n'avoit pas encore 20 ans, il y 
en avoit cinq qu'elle étoit mariée, et plus de 
huit qu'elle avoit prévenu le mariage. Ce qui 
séduit ordinairement les femmes, ne prenoit 
rien sur elle ; une figure aimable, beaucoup 
d'esprit, lui inspiroient peut-être des désirs ; 
mais elle n'y cédoit pas. Les objets de ses 
passions étoient choisis parmi des gens non 
suspects engagés par leur genre de vie à taire 
leurs plaisirs, ou entre ceux que la bassesse 
de leur état dérobe aux soupçons du public, 
que la libéralité séduit, que la crainte retient 
dans le silence, et qui dévoués en apparence 
aux plus vils emplois, quelquefois n'en pa- 
roissent pas moins propres aux plus doux 
mystères de l'amour. Fatmé, au reste, mé- 
chante, colère, orgueilleuse, s'abandonnoit 
sans danger à son caractère, il n'y avoit mé- 



30 LE SOPHA 

me pas un défaut qu'elle n'eût fait servir avec 
succès à sa réputation. Haute, impérieuse, 
dure, cruelle, sans égards, sans foi, sans 
amitié, le zèle pour Brama, le chagrin que 
lui causoient le dérèglement des autres, le dé- 
sir de les ramener à eux-mêmes, couvroient 
et honoroient ses vices. C'étoit toujours à si 
bonne fin qu'elle nuisoit! Elle étoit si sainte- 
ment vindicative! Son âme étoit si pure! 
Quel moyen de soupçonner un cœur si droit, 
si sincère, d'être conduit dans ses haines par 
quelque motif que lui pût être personnel? 



CHAPITRE III. 

Qui contient des faits peu vraisemblables. 

APRES le départ de son mari, Fatmé 
alloit reprendre sa lecture, lorsqu'un 
vieux bramine, suivi de deux vieilles 
femmes, dont il se disoit consolateur, et dont 
il étoit le tyran, entra. Fatmé se leva, et les 
reçut d'un air si modeste, si recueilli, qu'il 
étoit impossible de n'y pas être trompé. Il 



CONTE MORAL . 31 



fallut même que le vieux bramine l'empêchât 
de vse prosterner devant lui, mais ce fut d'un 
air d'orgueil qui me peignit si bien le cas 
qu'il faisoitde lui-même; il paroissoit si con- 
tent de ce qu'elle faisoit pour lui, si persuadé 
même qu'il méritoit encore plus, qu'il me fut 
impossible de ne pas rire en moi-même de la 
sotte vanité de ce ridicule personnage. 

Il étoit bien difficile qu'entre des personnes 
d'un si rare mérite, la conversation ne fût pas 
aux dépens d'autrui. Ce n'est point que les 
gens qui vivent dans la dissipation, ne médi- 
sent souvent; mais plus occupés des ridicules 
que des vices, la médisance n'est pour eux 
qu'un amusement, et ils ne sont point asse^ 
parfaits pour s'en faire un devoir. Ils nuisent 
quelquefois, mais Jils n'ont pas toujours l'in- 
tention de nuire, ou du moins leur légèreté 
et le goût des plaisirs ne leur permettent, ni 
de la conserver long-tems, ni de songer à la 
mettre à profit. Cette façon aigre et pesante 
de parler mal des autres, et qu'on trouve si 
nécessaire pour les corriger, qui sans cette 
vue même, paroîtroit si condamnable, leur 

est inconnue; ils Aurez-vous bientôt 

fait, interrompit le sultan en colère? Nevoilà- 
t-il pas vos chiennes de réflexions qui revien- 
nent encore sur le tapis? Mais, Sire, répondit 



32 LE SOPHA 

Amanzéi, il y a des occasions où elles sont 
indispensables. Et moi, je prétends, répliqua 
le sultan, que cela n'est pas vrai ; et quand 
cela seroit. . . . En un mot, puisque c'est à 
moi qu'on fait des contes, j'entends qu'on les 
fasse à ma fantaisie. Divertissez-moi , et 
trêve, s'il vous plaît, de toutes ces morales 
qui ne finissent point, et me donnent la mi- 
graine. Vous aimez à faire le beau parleur, 
mais parbleu, j'y mettrai bon ordre, et je jure, 
foi de sultan, que je tuerai le premier qui 
osera me faire une reflexion. Nous verrons à 
présent comment vous vous en tirerez. 

En me préservant des réflexions, répondit 
Amanzéi, puisqu'elles n'ont pas le bonheur de 
plaire à votre majesté. Fort bien cela, dit le 
sultan ; allez. 

Jamais on n'est sensible au plaisir de dire 
mal des autres, qu'on ne le soit aussi à celui 
de parler bien de soi-même. Fatmé et les per- 
sonnes qui étoient chez elle, avoient trop de 
raison de s'estimer beaucoup, pour ne pas 
mépriser tous ceux qui ne leur ressembloient 
pas. En attendant qu'on apprêtât ce qui leur 
étoit nécessaire pour jouer, elles commencè- 
rent une conversation qui ne démentit point 
leur caractère. Le vieux bramine cependant 
dit du bien d'une femme que Fatmé connois- 



CONTE MORAL 25 



soit, et l'éloge lui déplut. Entre toutes les 
choses contre lesquelles elle se déchaînoit, 
l'amour étoit ce qui lui paroissoit le plus 
digne de blâme. Qu'une femme aimât, eût- 
elle d'ailleurs les qualités les plus estimables, 
rien ne pouvoit la sauver de la haine de Fat- 
mé; mais qu'elle eût les vices les plus désho- 
norans et les plus odieux, et qu'on ne pût pas 
nommer son amant, c'étoit pour elle une per- 
sonne respectable, et dont on ne pouvoit asse2 
révérer la vertu. 

La femme que le bramine louoit étoit mal- 
heureusement pour elle, dans le cas où l'on 
méritoit l'indignation de Fatmé. Une femme 
perdue, dit-elle d'un ton aigre, peut-elle mé- 
riter vos éloges .' Le bramine se défendit sur 
ce qu'il ignoroit qu'elle eût des mœurs si con- 
damnables, et Fatmé l'instruisit charitable- 
ment des raisons qui la lui faisoient mépriser. 

Je ne doute pas, Fatmé, lui dit alors une 
des femmes qui étoient chez elle, que géné- 
reuse et portée au bien comme vous l'êtes, 
vous ne soyez infiniment sensible à ce que je 
vais vous apprendre. Nahami, cette Nahami 
dont nous avons ensemble tant déploré la 
perte, Nahami lassée de ses erreurs, vient 
tout d'un coup de quitter le monde, elle ne 
met plus de rouge. Hélas ! s'écria Fatmé, 

3 



34 LE SOPHA 

qu'elle est louable, si ce retour est sincère ! 
Mais, Madame, vous êtes bonne, et les per- 
sonnes de votre caractère sont facilement 
trompéeSj je le sens par moi-même, quand 
on est née avec cette droiture de cœur, cette 
candeur que vous avez, on n'imagine pas que 
quelqu'un soit assez malheureux pour ne les 
avoir point. Après tout, c'est un beau défaut 
que déjuger trop bien des autres. Mais, pour 
revenir à Nahami, je ne sçaurois m'empêcher 
de craindre que dans le fond de l'âme, tout 
entière au monde, elle n'en ait pas abjuré 
sincèrement les erreurs. On quitte le rouge 
plus aisément que les vices, et souvent on 
prend un air plus réservé, plus modeste, 
moins pour commencer à entrer dans la vertu, 
que pour en imposer au monde sur des déré- 
glemens auxquels on est encore attaché. 

Mon cher ami, dit Schah-Baham en bâil- 
lant, cette conversation m'est mortelle; pour 
l'amour de moi, ne l'achevez pas. Ces gens-là 
m'excèdent à un point que je ne puis dire. 
En conscience, cela ne vous ennuie-t-il pas 
vous-même? En grâce, faites qu'ils s'en ail- 
lent. Très- volontiers, Sire, répondit Aman- 
zéi. Après avoir poussé sur Nahami la con- 
versation aussi loin qu'elle put aller, on revint 
aux médisances générales, et j'appris, en 



CONTE MORAL 35 



moins d'un moment, toutes les aventures 
d'Agra. Ensuite on se loua, on se mit triste- 
ment au jeu, on le continua avec toute l'ai- 
greur et toute l'avarice possible, et l'on 
sortit. 

J'étois sur les épines, dit le sultan, vous 
venez de m'obliger considérablement. Me 
donnez-vous parole qu'ils ne rentreront pas, 
ces gens-là? Oui, Sire, répondit Amanzéi. Eh 
bien, reprit le sultan, pour vous prouver que 
je sçais récompenser les services qu'on me 
rend, je vous fais Emir; d'ailleurs, c'est que 
vous brodez bien, vous travaillez avec ardeur, 
je crois que vous sortirez bien de votre conte, 
enfin. . . . Tout cela me fait plaisir; et puis 
il faut encourager le mérite. 

Le nouvel Emir, après avoir rendu grâces 
au sultan, poursuivit ainsi. Malgré l'air affable 
de Fatmé, je crus m'appercevoir que la visite 
de ces trois personnes avoit fait sur elle le mê- 
me etïet que sur votre majesté, et que si elle 
en eût été la maîtresse, elle auroit employé sa 
journée à d'autres amusemens qu'à ceux 
qu'elles lui avoient procurés. 

Aussi-tôt qu'elles furent sorties, Fatmé se 
mit à rêver profondément, mais sans tris- 
tesse : ses yeux s'attendrirent, ils errèrent 
lang^uissamment dans le cabinet, il sembloit 



36 LE SOPHA 

qu'elle désirât vivement quelque chose qu'elle 
n'avoit pas, ou dont elle craignoit de jouir. 
Enfin, elle appella. 

A sa voix, un jeune esclave d'une figure 
plus fi-aîche qu'agréable, se présenta. Fatmé 
le fixant avec des yeux où régnoient l'amour 
et le désir, parut cependant irrésolue et crain- 
tive. Ferme la porte, Dahis, lui dit-elle 
enfin, viens, nous sommes seuls, tu peux 
sans danger te souvenir que je t'aime, et me 
prouver ta tendresse. 

Dahis à cet ordre, quittant l'air respec- 
tueux d'un esclave, prit celui d'un homme 
que l'on rend heureux. Il me parut peu 
délicat, peu tendre, mais vif et ardent, dévoré 
de désirs, ne connoissant point l'art de les 
satisfaire par degrés, ignorant la galanterie, 
ne sentant point de certaines choses, ne dé- 
taillant rien, mais s'occupant essentiellement 
de tout. Ce n'étoit pas un amant, et pour 
Fatmé, qui ne cherchoit pas l'amusement, 
c'étoit quelque chose de plus nécessaire. 
Dahis louoit grossièrement; mais le peu de 
finesse de ses éloges ne déplaisoit pas à 
Fatmé, qui, pourvu qu'on lui prouvât forte- 
ment qu'elle inspiroit des désirs, croyoit 
toujours être louée assez bien. 

Fatmé se dédomma<:"ea avec Dahis de la 



CONTE MORAL 37 



réserve avec laquelle elle s'étoit forcée avec 
son mari. Moins fidelle aux sévères loix de la 
décence, ses yeux brillèrent du feu le plus 
vif; elle prodigua à Dahis les noms les plus 
tendres, et les plus ardentes caresses; loin 
de lui rien dérober de tout ce qu'elle sentoit, 
elle se livroit à tout son trouble. Plus tran- 
quille, elle faisoit remarquer à Dahis toutes 
les beautés qu'elle lui abandonnoit, et le 
forçoit même à lui demander de nouvelles 
preuves de sa complaisance, et que de lui- 
même il n'auroit pas désirées. 

Dahis cependant paroissoit peu touché; 
ses yeux s'arrétoient stupidement sur les 
objets que la Facile Fatmé lui présentoit, 
c'étoit machinalement qu'ils faisoient impres- 
sion sur lui, son âme grossière ne sentoit 
rien, le plaisir ne pénétroit même pas jusqu'à 
elle, pourtant Fatmé étoit contente. Le 
silence de Dahis et sa stupidité ne cho- 
quoient point son amour-propre, et elle avoit 
de trop bonnes raisons pour croire qu'il étoit 
sensible à ses charmes, pour ne pas préférer 
son air indifférent aux éloges les plus outrés, 
et aux plus fougueux transports d'un petit- 
maître. 

Fatmé, en s'abandonnant aux désirs de 
Dahis, annonçoit assez qu'elle avoit aussi 



38 LE SOPHA 

peu de délicatesse que de vertu, et n'exigeoit 
pas de lui cette vivacité dans les transports, 
ces tendres riens que la finesse de l'âme et 
la politesse des manières rend supérieurs aux 
plaisirs, ou qui, pour mieux dire, les sont 
eux-mêmes. 

Dahis sortit enfin après avoir bâillé plus 
d'une fois. Il étoit du nombre de ces person- 
nes malheureuses, qui ne pensant jamais 
rien, n'ont jamais aussi rien à dire, et qui 
sont meilleurs à occuper qu'à entendre. 

Quelque idée que les amusemens de Fatmé 
m'eussent donnée d'elle, j'avouerai qu'après 
la retraite de Dahis, je crus que ne lui restant 
plus rien sur quoi elle pût méditer dans ce 
cabinet, elle en sortiroit bientôt, je me trom- 
pois: c'étoit sur ce genre de méditation, une 
femme infatigable. Il n'y avoit pas long- 
temps qu'elle étoit toute aux réflexions dont 
Dahis lui avoit fourni si ample matière, 
lorsqu'il lui arriva de quoi en faire de nou- 
velles. 

Un bramine sérieux, mais jeune, frais, et 
avec une de ces physionomies dont l'air 
composé ne détruit pas la vivacité, entra 
dans le cabinet. Malgré son habit de bra- 
mine, peu fait pour les grâces, il étoit aisé 
de remarquer qu'il étoit tourné de façon à 



CONTE MORAL 3g 



donner des idées à plus d'une prude, aussi 
étoit-il le bramine d'Agra le plus recherché, 
le plus consolant et le plus employé. Il 
parloit si bien, disoit-on, c'étoit avec tant de 
douceur qu'il insinuoit dans les âmes le goût 
de la vertu; le moyen sans lui de ne pas 
s'égarer ! Voilà ce qu'en public on disoit de 
lui; on verra bientôt sur quoi en particulier 
on lui devoit des éloges, et si ceux qu'on lui 
donnoit le plus haut étoient ceux qu'il méri- 
toit le mieux. 

Cet heureux bram.ine s'approcha de Fatmé 
d"un air doucereux et empesé, plus fade que 
galant. Ce n'étoit pas qu'il ne cherchât des 
airs légers, mais il copioit mal ceux qu'il 
prenoit pour modèles, et le bramine perçoit 
au travers du masque qu'il empruntoit. 

Reine des cœurs, dit-il à Fatmé, en mi- 
naudant, vous êtes aujourd'hui plus belle 
que les êtres heureux destinés au service de 
Brama. Vous élevez mon âme à un extase 
qui a quelque chose de céleste, et que je 
voudrois bien vous voir partager. Fatmé, 
d'un air languissant, lui répondit sur le même 
ton, et le bramine n'en changeant point, il 
s'établit entre eux une conversation fort 
tendre, mais où l'amour parloit une langue 
bien étrangère, et en apparence bien peu 



40 LE SOPHA 

faite pour lui. Sans leurs actions, je doute 
que j'eusse jamais compris leurs discours. 

Fatmé, qui naturellement faisoit assez peu 
de cas de l'éloquence, et qui, quoiqu'elle en 
dît, n'estimoit pas beaucoup celle du bramine 
même, fui la première à s'ennuyer du senti- 
ment. Le bramine, à qui il ne plaisoit pas 
plus qu'à elle, le quitta bientôt aussi, et cette 
conversation si fade, si doucereuse, finit 
comme celle de Dahis avoit commencé. 

Il est vrai cependant que Fatmé, en faisant 
les mêmes choses, étoit plus soigneuse des 
dehors. Elle vouloit et paroître délicate, et 
que le bramine pût croire qu'elle ne cédoit 
qu'à l'amour. 

Le bramine, qui pour le caractère et la 
figure ressembloit assez à Dahis, ne lui fut 
inférieur en rien, et mérita tous les compli- 
mens que lui prodiguoit sans cesse la com- 
plaisante Fatmé. Après qu'ils eurent donné à 
leur tendresse ce qu'elle avoit exigé d'eux, 
ils tournèrent la vertu en ridicule, s'entre- 
tinrent ensemble du plaisir qu'il y a à trom- 
per les autres, et se firent mutuellement des 
leçons d'hypocrisie. Ces deux odieuses per- 
sonnes se séparèrent enfin ; Fatmé alla 
désespérer son mari, et faire parade de ses 
mortifications. 



CONTE MORAL 41 



Pendant que je fus chez elle, je ne lui 
connus point d'autres façons d'amuser ses 
loisirs que celles que j'ai racontées à votre 
toujours auguste Majesté. 

Fatmé, toute prudente qu'elle étoit, s'ou- 
blioit quelquefois. Un jour que seule avec 
son bramine, elle se livroit à ses transports, 
son mari que le hasard conduisit à la porte 
du cabinet, entendit des soupirs et de certains 
termes qui l'étonnèrent. Les occupations pu- 
bliques de Fatmé laissoient si peu imaginer 
ces amusemens particuliers, que je doute 
que son mari devinât d'abord de qui partoient 
les soupirs et les étranges paroles qui 
venoient de frapper ses oreilles. 

Soit enfin qu'il crut reconnoître la voix de 
Fatmé, soit que la curiosité seule lui fit 
désirer de s'éclaircir de cette aventure, il 
voulut entrer dans le cabinet. Malheureuse- 
ment pour Fatmé, la porte n'étoit pas bien 
fermée, et il l'enfonça d'un seul coup. 

Le spectacle qui frappa ses yeux, le sur- 
prit au point que sa fureur demeurant sus- 
pendue, il sembla pendant quelques instans 
douter de ce qu'il voyoit, et ne sçavoir à 
quoi se déterminer. Perfides ! s'écria-t-il 
enfin, recevez le châtiment dû à vos vices et 
à votre hypocrisie. 



42 LE SOPHA 

A ces mots, sans écouter ni Fatmé ni le 
bramine qui s'étoient précipités à ses pieds, 
il les fit expirer sous ses coups. Quelqu'af- 
freux que fut ce spectacle, il ne me toucha 
pas. Ils avoient tous deux trop mérité la 
mort pour qu'ils pussent être plaints, et je 
fus charmé qu'une aussi terrible catastrophe 
apprît à tout Agra ce qu'avoient été deux 
personnes qu'on y avoit si long-tems regar- 
dées comme des modèles de vertu. 



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CHAPITRE IV. 

Où l'on verra des choses qu'il se pourrait 
bien qu'on n'eût pas prévues. 

APRES la mort de Fatmé, mon âme 
prit son essor, et vola dans un palais 
voisin, où tout me parut à peu près réglé 
comme dans celui que j'abandonnois. Dans 
le fond pourtant, on y pensoit d'une façon 
bien différente. 

Ce n'étoit pas que la dame qui l'habitoit, 
entrât dans cet âge où les femmes un peu 



CONTE MORAL 43 



sensées^, quand elles ne condamneroient pas 
la galanterie comme un vice, la regardent au 
moins comme un ridicule. 

Elle étoit jeune et belle, et Ton ne pouvoit 
pas dire qu'elle n'aimoit la vertu que parce 
qu'elle n'étoit point faite pour l'amour. A son 
air simple et modeste, au soin qu'elle prenoit 
de faire de bonnes actions et de les cacher, 
à la paix qui sembloit régner dans son cœur, 
on devoit croire qu'elle étoit née ce qu'elle 
paroissoit. Sage sans contrainte et sans vani- 
té, elle ne se faisoit ni une peine, ni un 
mérite de suivre ses devoirs. Jamais je ne la 
vis un moment, ni triste, ni grondeuse : sa 
vertu étoit douce et paisible ; elle ne s'en 
faisoit pas un droit de tourmenter, ni de 
mépriser les autres, et elle étoit sur cet arti- 
cle beaucoup plus réservée que ne le sont 
ces femmes qui ayant tout à se reprocher, ne 
trouvent cependant personne exempt . de 
reproche. Son esprit étoit naturellement gai, 
et elle ne cherchoit pas à en diminuer l'en- 
jouement. Elle ne croyoit pas sans doute, 
comme beaucoup d'autres, qu'on n'est jamais 
plus respectable que lorsqu'on est fort ennu- 
yeux. Elle ne médisoit point et n'en sçavoit 
pas moins amuser. Persuadée qu'elle avoit 
autant de foiblesses que les autres, elle sça- 



44 LE SOPHA 

voit pardonner à celles qu'elle leur décou- 
vroit. Rien ne lui paroissoit vicieux ou cri- 
minel que ce qui l'est effectivement. Elle ne 
se défendoit pas les choses permises, pour 
ne se permettre, comme Fatmé, que celles 
qui sont défendues. Sa maison étoit sans 
faste, mais tenue noblement. Tous les hon- 
nêtes gens d'Agra se faisoient honneur d'y 
être admis, tous vouloient connoître une 
femme d'un aussi rare caractère, tous la 
respectoient, et malgré ma perversité natu- 
relle, je me vis enfin forcé de penser comme 
eux. 

J'étois, lorsque j'entrai chez cette dame, 
si rempli encore de la fausseté de Fatmé, 
que je ne doutai pas d'abord qu'elle ne fît les 
mêmes choses, et je confondis au premier 
coup-d'œil, la femme vertueuse avec l'hypo- 
crite. Jamais je ne voyois entrer un esclave, 
ou un bramine, sans croire qu'on me mettroit 
de la conversation, et je fus longtems étonné 
d'y être toujours compté pour rien. 

L'oisiveté à laquelle on me condamnoit 
dans cette maison, m'ennuya enfin, et persu- 
adé que ce seroit en vain que j'attendrois 
qu'on m'y donnât matière à observations, 
je quittai le Sopha de cette dame, charmé 
d'être convaincu par moi-même qu'il y avoit 



CONTE MORAL 45 

des femmes vertueuses^ mais désirant assez 
peu d'en retrouver de pareilles. 

Mon âme, pour varier les spectacles que 
son état actuel pouvoit lui procurer, ne vou- 
lut pas, en quittant ce palais, rentrer dans 
un autre, et s'abattit dans une vilaine maison 
obscure, petite, et telle que je doutai d'abord 
s'il y auroit de quoi m'y donner retraite. Je 
pénétrai dans une chambre triste, meublée 
au dessous du médiocre, et dans laquelle 
pourtant je fus assez heureux pour rencon- 
trer un Sopha, qui, terni, délabré, témoi- 
gnoit assez que c'étoit à ses dépens qu'on 
avoit acquis les autres meubles qui l'accom- 
pagnoient. Ce fut, avant que je sçusse chez 
qui j'étois, la première idée qui me vint, et 
quand je l'appris, je ne changeai pas d'opi- 
nion. 

Cette chambre en effet servoit de retraite 
à une fille assez jolie, et qui, par sa naissance 
et par elle-même, étant ce qu'on appelle 
mauvaise compagnie, voyoit cependant quel- 
quefois les gens qui, dit-on, composent la 
bonne. C'étoit une jeune danseuse qui venoit 
d'être reçue parmi celles de l'empereur, et 
dont la fortune et la réputation n'étoient pas 
encore faites, quoiqu'elle connût particuliè- 
rement presque tous les jeunes seigneurs 



46 LE SOPHA 



d'Agra, qu'elle les comblât de ses bontés, et 
qu'ils l'assurassent de leur protection. Je 
doute même, quelque chose qu'ils lui promis- 
sent, que sans un intendant des domaines de 
l'empereur qui pril du goût pour elle, sa 
fortune eût si-tôt changé de face. 

Abdalathif, cest le nom de cet intendant, 
par sa naissance et par son mérite pei^sonnel, 
ne faisoit pas une conquête brillante. Il étoit 
naturellement rustre et brutal, et depuis sa 
fortune, il avoit joint l'insolence à ses autres 
défauts. Ce n'étoit pas qu'il ne voulût être 
poli ; mais persuadé qu'un homme comme 
lui, honore quelqu'un quand il lui marque 
des égards, il avoit pris cette politesse 
froide et sèche des gens d'un certain rang, 
qu'en eux on veut bien appeler dignité, mais 
qui dans Abdalathif étoit le comble de la 
sottise et de l'impertinence. Né dans 
l'obscurité la plus profonde, non-seulement 
il l'avoit oublié, mais même, il n'y avoit 
rien qu'il ne fît pour se donner une origine 
illustre ; il couronnoit ses travers en jouant 
perpétuellement le seigneur ; vain et insolent, 
sa familiarité outrageoit autant que sa hau- 
teur ; ignoble et sans goût dans sa magni- 
ficence, elle n'étoit en lui qu'un ridicule de 
plus. Avec peu d'esprit et moins encore 



CONTE MORAL 47 



d'éducation, il n'y avoit rien à quoi il ne crut 
se connoître, et dont il ne voulut décider. 
Tel qu'il étoit cependant, on le ménageoit, 
non qu'il pût nuire, mais il sçavoit obliger. 
Les plus grands d'Agra étoient assidûment 
ses complaisans et ses flatteurs, et leurs 
femmes même étoient sur le pied de lui par- 
donner des impertinences qu'avec elles il 
poussoit à l'excès, ou de ne rien refuser à 
ses désirs. Quelque couru qu'il fût dans Agra, 
il étoit quelquefois bien aise de se délasser 
des trop grands empressemens des femmes 
de qualité, et de chercher des plaisirs, qui, 
pour être moins brillans, n'en étoient pas 
moins vifs, et (selon ce qu'il avoit l'insolence 
de dire,) souvent guère plus dangereux. 

Ce fut un soir en sortant de chez l'empe- 
reur, devant qui Aminé avoit dansé, que ce 
nouveau protecteur la ramena chez elle. Il 
promena dans son triste et obscur logement 
des regards orgueilleux et distraits, puis en 
daignant à peine lever les yeux sur elle ; 
vous n"êtes pas bien ici, lui dit-il, il faut vous 
en tirer. C'est autant pour moi que pour vous, 
que je veux que vous soyez plus convenable- 
ment logée. On se moqueroit de moi, si une 
fille de qui je me mêle, n'étoit pas d'une 
façon à se faire respecter. Après ces paroles, 



LE SOPHA 



il s'assit sur moi, et la tirant sur lui brusque- 
ment, il prit avec elle toutes les libertés qu'il 
voulut ; mais comme il avoit plus de liber- 
tinage que de désirs, elles ne furent pas 
excessives. 

Aminé que j'avois vu haute et capricieuse 
avec les seigneurs qui alloient chez elle, loin 
de prendre avec Abdalathif des airs familiers, 
le traitoit avec un extrême respect, et n'osoit 
même le regarder que quand il paroissoit 
désirer qu'elle le fît. Vous me plaisez assez, 
lui dit-il enfin, mais je veux qu'on soit sage. 
Point déjeunes gens ; des mœurs, une con- 
duite réglée : sans tout cela, nous ne serions 
pas longtems bons amis. Adieu, petite, 
ajouta-t-il en se levant, demain vous enten- 
drez parler de moi : vous n'êtes point meu- 
blée de façon qu'on puisse aujourd'hui sou- 
per avec vous, j'y vais pourvoir, bonjour. 

En achevant ces mots, il sortit ; Aminé le 
reconduisit respectueusement, et revint sur 
moi, se livrer à toute la joie que lui causoit 
sa bonne fortune, et compter avec sa mère 
les diamans et les autres richesses qu'elle 
attendoit le lendemain de la générosité 
d'Abdalathif. 

Cette mère qui, quoique femme d'honneur, 
étoit la plus complaisante des mères, exhor- 



CONTE MORAL 49 



toit sa fille à se conduire sagement dans le 
bonheur qu'il plaisoit à Brama de lui envoyer, 
et comparant l'état où elles étoient à celui 
dans lequel elles alloient se trouver, faisoit 
raille réflexions sur la providence des dieux 
qui n'abandonnent jamais ceux qui le méri- 
tent, 

•Elle fit après cela une longue énumération 
des seigneurs qui avoient été amis de sa 
fille. Combien peu leur amitié vous a-t-elle 
été utile ! mon enfant, lui disoit-elle ; aussi, 
c'est bien votre faute. Je vous l'ai dit mille 
fois, vous êtes née trop douce : ou vous vous 
donnez par pure indolence, ce qui est un grand 
vice, ou ce qui ne vaut pas mieux, et vous 
a donné de grands ridicules, vous vous 
prenez de fantaisie. Je ne dis pas qu'on ne 
se satisfasse quelquefois, à Dieu ne plaise ! 
mais il ne faut pas tellement se sacrifier à 
ses plaisirs, qu'on en néglige sa fortune ; il 
faut sur-tout éviter qu'on ne puisse dire 
qu'une fille comme vous, peut se livrer quel- 
quefois à l'amour, et malheureusement vous 
avez donné là-dessus matière à bien des 
propos. Enfin, vous êtes encore bien jeune, 
et j'espère que cela ne vous fera pas grand 
tort. Rien ne perd tant les personnes de votre 
condition que ces étourderies que j'ai entendu 

4 



50 LE SOPHA 

nommer des complaisances gratuites. Quand 
on sçait qu'une fille est dans la malheureuse 
habitude de se donner quelquefois pour rien, 
tout le monde croit être fait pour l'avoir au 
même prix, ou du moins, à bon marché. 
Voyez Rozane, Atalis, Elizire, elles n'ont 
pas une foiblesse à se reprocher; aussi Brama 
à béni leur conduite. Moins jolies que vous, 
voyez comme elles sont riches ! profitez bien 
de leur exemple, ce sont des filles bien rai- 
sonnables ! 

Hé oui ! ma mère, oui, répondit Aminé, 
que cette exhortation impatientoit, j'y son- 
gerai ; mais me conseilleriez-vous pourtant 
de n'être qu'au monstre que j'ai actuelle- 
ment ! cela est impossible, je vous en avertis. 

Vraiment non, reprit la mère, à l'égard 
de son cœur, on n'en est pas la maîtresse ; 
je dis simplement qu'il faut que vous renon- 
ciez aux seigneurs de la cour, à moins que 
vous ne les voyiez incognito, et qu'ils n'aient 
pour vous de meilleures façons qu'ils n'en 
ont eues jusques ici. Si vous voulez je leur 
parlerai, moi. Vous avez Massoud que vous 
aimez, c'est un bon choix, il n'est connu de 
personne, il se prête à tout, vous le faites 
passer pour votre parent, on le prend pour 
cela, il n'y a rien à dire. Ce Monsieur qui 



CONTE MORAL 51 



VOUS veut du bien s'y trompera comme les 
autres, en vous conduisant avec prudence, 
il ne se doutera de rien, et Croyez- 
vous, ma mère, interrompit Aminé, qu'il me 
donne des diamans ? Ah ! Oui, il m'en don- 
nera. Ce n'est pas, ajoutoit-elle, que j'ai de 
la vanité, mais quand on tient un certain 
rang, on est bien aise d'être comme tout le 
monde. Là-dessus elle se mit à compter 
toutes les filles qui seroient désespérées, et 
des diamans et des belles robes qu'elle auroit. 
Idée qui la flattoit plus que la fortune même. 
Le lendemain d'assez bonne heure, un 
char vint la prendre, et mon âme curieuse 
de voir l'usage qu'Aminé feroit des conseils 
de sa mère, la suivit. On la conduisit dans 
une jolie maison toute meublée, qu'Abdala- 
thif avoit dans une rue détournée. Je me 
plaçai en y arrivant, dans un Sopha superbe 
que l'on avoit mis dans un cabinet extrême- 
ment orné. Jamais je n'ai vu personne dans 
une aussi sotte admiration que celle qu'Aminé 
témoignoit pour tout ce qui s'y offroit à ses 
yeux. Après avoir examiné tout, elle vint 
se mettre à sa toilette. Les vases précieux 
dont elle la vit couverte, un écrin rempli de 
diamans, des esclaves bien vêtus, qui d'un 
air respectueux s'empressoient à la servir. 



52 LE SOPHA 

des marchands et des ouvriers qui attendoient 
s.es ordres, tout la transportoit et augmentoit 
son ivresse. 

Quand elle en fut un peu revenue, elle 
songea au rôle qu'elle, devoit jouer devant 
tant de spectateurs. Elle parla à ses esclaves 
avec hauteur, aux marchands et aux ouvriers 
avec impertinence, choisit ce qu'elle voulut, 
ordonna que tout ce qu'elle commandoit fut 
prêt pour le lendemain au plus tard, se remit 
à sa toilette, y resta long-tems, et en atten- 
dant les magnificences qui lui étoient desti- 
nées, se revêtit d'un déshabillé superbe qui 
avoit été fait pour une princesse d'Agra, et 
qu'elle trouva à peiiie assez beau pour elle. 

Elle passa la plus grande partie de la 
journée à s'occuper de tout ce qu'elle voyoit, 
et à attendre Abdalathif. Vers le soir enfin, 
il parut. Hé bien, petite, lui dit-il, comment 
vous trouvez-vous de tout ceci ? Aminé se 
précipita à ses pieds, et dans les termes les 
plus ignobles, le remercia de tout ce qu'il 
faisoit pour elle; iiipâjJuui luoq Jiurr^.ioaùjj 

J'étois étonné, 'mbi' qui jusquesalorfe avoit- 
été en bonne compagnie, de tout ce qui 
frappoit mes oreilles. Ce n'étoit pas que je 
n'eusse jamais entendu des sottises, mais 
du moins elles étoient élégantes, et de ce 



CONTE MORAL 53 



ton noble avec lequel il semble presque qu'on 
n'en dit pas. 

onoq ;;I 
,!K;i; 'P. o'J 

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CHAPITRE V !A J-ioqsnBii 

;o;3v;'jr:o; ;,/.b-rKqUJî 3iib 

■j'ù-jsi Jo /MeMleur à passer qu'àMreii'.ol ?.n:Bh 

-ulr> ftoz ,9ii£lq itfl ob ïiovn onimA'up oivcio'I 

AVANT qud 'de s'engager dans une jplus 
longue conversation, Abdalathif tira de 
sa poche une longue bourse pleine d'or, qu'il 
jetta sur une table d'un air négligent. Serrez 
ceci, lui dit-il, vous en aurez peu de besoin. 
Je me charge de toute la dépense de. votre 
maison, et; de celle de votre personne. Je 
vous ai envoyé un cuisinier, c'est, après le 
mien, le meilleur d'Agra. Je. compte souper 
souvent ici. Nous n'y serons pas toujours 
seuls; des seigneurs, de mes amis, avec 
quelques beaux esprits à qui je prête de l'ar- 
-gent, y viendront quelquefois. On y joindra 
de vos compagnes, des plus jolies s'entend; 
cela fera des soupers gais, je les aime. 
; A ces mots, il la conduisit dans le petit 
cabinet où j'étois, et la mère d'Arnine, cette 



54 LE SOPHA 



femme respectable, qui jusques-là avoit été 
présente à la conversation, se retira et ferma 
la porte. 

Ce n'est pas d'une pareille conversation, 
dit Amanzéi en s'interrompant, que je ren- 
drai un compte exact à votre majesté; Aminé 
y parut tout-à-fait tendre et vive jusqu'au 
transport. Abdalathif avoit pris soin de lui 
dire auparavant que les femmes réservées 
dans leurs discours lui déplaisoient, et avec 
l'envie qu'Aminé avoit de lui plaire, son édu- 
cation et les habitudes qu'elle avoit contrac- 
tées, votre majesté imagine sans peine qu'il 
se tint des propos qu'il seroit difficile de lui 
rendre, et qui d'ailleurs ne la flatteroient pas. 

Pourquoi cela, demanda le sultan, peut- 
être les trouverois-je fort bons.'' Voyons un 
peu ? Voyez, dit la sultane en se levant, mais 
comme je suis sûre qu'ils ne m'amuseroient 
pas, vous trouverez bon que je sorte. 

Voyez-vous cela? s'écria le sultan, la belle 
modestie! Vous croyez peut-être que j'en 
suis la dupe, détrompez-vous. Je connois les 
femmes à présent, et je me souviens d'ail- 
leurs qu'un homme qui les connoissoit aussi 
bien que moi, ou à peu près, m'a dit que les 
femmes ne font rien avec tant de plaisir que 
ce qui leur est défendu, et qu'elles n'aiment 



CONTE MORAL 



55 



que les discours qu'il semble qu'elles ne doi- 
vent pas entendre ; par conséquent, si vous 
sortez, ce n'est pas que vous ayez envie de 
sortir. Mais n'importe, Amanzéi me dira à 
mon coucher ce que vous ne voulez pas qu'il 
me dise à présent. Cela fera précisément que 
je n'y perdrai rien, n'est-il pas vrai .'* Aman- 
zéi n'avoit garde de ne pas convenir que le 
sultan avoit raison, et après avoir exagéré 
la prudence de sa conduite, il continua ainsi. 

Après l'entretien d'Abdalathif et d'Aminé, 
qui fut plus long qu'intéressant, on servit. 
Comme je n'étois pas dans la salle à manger, 
je ne puis. Sire, vous rendre compte de ce 
qu'ils y dirent. Ils revinrent longtemps après. 
Quoiqu'ils eussent soupe tête-à-téte, il me 
parut qu'ils n'en avoient pas été plus sobres. 
Après quelques fort mauvais discours, x\bda- 
lathif s'endormit sur le sein de sa dame. 

Aminé, toute complaisante qu'elle étoit, 
trouva mauvais d'abord qu'Abdalathif prît 
avec elle de si grandes libertés. Sa vanité 
souffroit aussi du peu de cas qu'il paroissoit 
faire d'elle. Les éloges qu'il lui avoit donnés 
sur la façon dont elle avoit soutenu l'entre- 
tien qu'elle avoit eu avec lui, l'avoient enor- 
gueillie, et lui f^isoient croire qu'elle méritoit 
qu'il prît la peine de l'entretenir encore. 



56 LE SOPHA 

Malgré les attentions qu'elle devoit à Abda- 
lathif, elle s'enuuya de la contrainte où il la 
retenoit, et elle en auroit étourdiment marqué 
son chagrin, si Abdalathif ouvrant pesam- 
ment les yeux, ne lui eût demandé d'un ton 
brusque l'heure qu'il étoit. Il se leva sans 
attendre sa réponse. Adieu, lui dit-il, en la 
caressant brutalement, je vous ferai dire 
demain si je puis souper ici. 

A ces mots il voulut sortir. Quelque envie 
qu'eût Aminé qu'il la laissât libre, elle crut 
devoir le retenir, quoiqu'elle poussât la faus- 
seté jusqu'à pleurer son départ, il fut inexo- 
rable, et se débarrassa des bras d'Aminé, en 
lui disant qu'il vouloit bien qu'elle l'aimât 
mais qu'il ne prétendoit pas être gêné. 

D'abord qu'il fut sortit, elle sonna, en l'ho- 
norant à demi-bas desépithètes qu'il méritoit. 
Pendant qu'on la déshabilloit, sa mère vint 
lui parler bas. La nouvelle qu'elle donnoit à 
Aminé, lui fit hâter ses esclaves, enfin elle 
ordonna qu'on la laissât seule. Peu de mo- 
mens après que sa mère et ses esclaves se fu- 
rent retirés, la première rentra. Elle menoit 
un nègre mal fait, horrible à voir, et qu'A- 
miné n'eut pourtant pas plutôt apperçu , 
qu'elle vint l'embrasser avec emportement. 

Manzéi, dit le sultan, si vous vtiez ce ne- 



CONTE MORAL 57 



gre-là de votre histoire, je pense qu'elle n'en 

seroit. pas plus mauvaise. Je ne vois pas ce 

- qu'il y gâte, Sire, répondit Amanzéi. Je m'en 

levais vous le dire, moi, répliqua le sultan, 

puisque vous n'avez pas l'esprit de le voir. 

La première femme de mon grand-père 

Schah-Riar couchoit avec tous les nègres de 

son palais. Ça été, grâces à Dieu, une chose 

assez notoire. En conséquence de ce, mon 

susdit grand-père, non-seulement fit étran- 

:;igler celle-là, mais toutes les autres qu'il eut 

i après, jusqu'à ma grand-mère Schéhérazade, 

t'qui lui en fit perdre l'habitude. Donc, je 

trouve fort peu respectueux que l'on vienne, 

après ce qui est arrivé dans ma famiile;, me 

parler de nègres, comme si je n'y devois 

prendre aucun intérêt. Je vous passe celui-ci, 

puisqu'il est venu, mais qu'il ne vienne plus, 

je vous prie. Amanzéi, après avoir demandé 

pardon au sultan de son étourderie, continua 

ainsi. Ah! Massoud, dit Aminé à son amant, 

que j"ai souffert d'être deux jours sans te voir! 

Que je hais le monstre qui m'obsède! qu'on 

est malheureuse de se sacrifier à sa fortune ! 

Massoud, à tout cela répondoit assez peu 

de choses. Il lui dit cependant que quoiqu'il 

l'aimât avec toute la délicatesse possible, il 

ijî'étoit pas fâché qu.'Abdalathif eût pour elle 



LE SOPHA 



des attentions. Il l'exhorta ensuite à faire 
tout ce qui seroit convenable pour le ruiner, 
et se livrant après à toute la fureur des ca- 
resses d'Aminé, ils commencèrent une sorte 
d'entretien dont la joie de tromper Abdala- 
thif augmentoit encore la vivacité. Avant que 
de sortir du cabinet, elle paya fort généreu- 
sement Massoud de l'extrême amour qu'il lui 
avoit témoigné. 

Elle passa avec lui la plus grande partie 
de la nuit, et le renvoya enfin lorsqu'elle vit 
paroître le jour, et la mère d'Aminé, qui par 
une porte de son appartement qui donnoit 
dans celui de sa fille, l'avoit introduit, le fit 
sortir par la même voie. 

Aminé passa la matinée à essayer toutes 
les robes qu'elle avoit commandées, et à en 
ordonner d'autres. Ce fut son amusement 
jusqu'à l'heure qui lui étoit marquée pour 
aller danser chez l'empereur. Elle en fut ra- 
menée par Abdalathif; ils étoient suivis de 
quelques jolies compagnes d'Aminé; de quel- 
ques jeunes Omrahs, et de trois beaux esprits 
des plus renommés d'Agra. Il s'empressèrent 
à l'envi de louer la magnificence d'Abdala- 
thif, son goût, son air noble, la délicatesse 
de son esprit et la sûreté de ses lumières. Je 
ne concevois pas comment des gens qui, par 



CONTE MORAL 5g 



leur naissance ou leurs talens, tenoient un 
rang distingué, pouvoient se pardonner la bas- 
sesse et la fausseté de leurs éloges. Ils n'ou- 
blioient pas même de louer Aminé ; mais à la 
vérité, c'étoit d'une façon qui devoit lui faire 
sentir qu'elle n'étoit que subalterne, et que 
sans ce qu'on vouloit bien devoir à Abdala- 
thif, on auroit été avec elle aussi familier que 
l'on cherchoit à le paroître peu. Après les 
louanges d'Abdalathif, chacun se dispersa 
dans le salon avec qui il lui plut, La conver- 
sation étoit selon ceux qui parloient, tantôt 
vive, tantôt plate, et en tout, il me parut que 
l'on ménageoit assez peu les dames qui dé- 
voient souper chez Aminé, et qu'elles ne s'en 
offensoient guère. 

On descendit enfin pour souper. Comme il 
n'y avoit pas de retraite pour mon âme dans 
le lieu où l'on mangeoit, je ne pus pas en- 
tendre les discours qui s'y tinrent. A en juger 
par ceux qui précédèrent le souper, et ceux 
qui le suivirent, on pouvoit ne pas regretter 
de n'être point à portée de les entendre. 

Abdalathif noyé dans le vin, enivré des 
éloges que le mérite qu'on avoit découvert à 
son cuisinier avoit rendu plus vifs et plus 
nombreux, ne tarda point à s'endormir. Un 
jeune homme qui avoit intérêt qu'il laissât 



6o LE SOPHA 

bientôt Aminé en état de disposer d'elle, osa 
bien l'éveiller pour lui représenter qu'un 
homme comme lui, chargé des plus grandes 
affaires, et nécessaire à l'état, autant qu'il 
l'étoit, pouvoit quelquefois permettre aux 
plaisir de le distraire, mais ne devoit jamais 
s'y abandonner. 

Il prouva si bien enfin à Abdalathif com- 
bien il étoit cher au prince et au peuple, 
qu'il le convainquit qu'il ne pouvoit différer 
de s'aller coucher sans que l'état ne risquât 
jd'y perdre son plus ferme appui. 

Il sortit, et tout le monde avec lui. Quel- 
ques regards que j'avois surpris entre Aminé 
et le jeune homme qui venoit de haranguer 
si bien Abdalathif, me firent croire que je le 
reverrois bientôt. Elle se mit à sa toilette 
d un air nonchalant, et débarrassée de cet 
attirail superbe, plus gênant encore pour les 
plaisirs, qu'il n'est satisfaisant pour l'amour- 
propre, elle ordonna qu'on la laissât seule. 

La respectable mère d'Aminé, gagnée 
apparemment par le récit que le jeune homme 
lui avoit fait de ses souffrances, (car je ne 
sçaurois croire qu'une âme si belle eût pu 
être sensible à l'intérêt) l'introduisit discrè- 
tement dans l'appartement de sa fille, et ne 
se retira qu'après qu'il lui eût donné parole 



CONTE MORAL 6l 



positive de ne faire à Aniine aucune propo- 
sition qui pût alarmer la pudeur d'une fille 
aussi sage et aussi modeste. -;:-.-'i. cji ii.-i-qhi 

En vérité ! dit Aminé au jëun'e hommë^' 
quand ils furent seuls, il faut que je vous 
aime bien tendrement pour m'être détermi- 
née à ce que je fais ! car enfin, je trompe un 
honnête homme, que je n'aime point à la 
vérité, mais à qui pourtant je devrois être 
fidelle. J'ai tort, je le sens bien, mais l'amour 
est une terrible chose, et ce qu'il me fait 
faire aujourd'hui est bien éloigné de mon 
caractère. Je vous en sçais d'autant plus de 
gré, répondit le jeune homme, en voulant 
l'embrasser. Oh ! pour cela, répliqua-t-elle 
en le repoussant, voilà ce que je ne veux pas 
vous permettre : de la confiance, du senti- 
ment, du plaisir à vous voir, je vous en ai 
promis, mais si j'allois plus loin, je trahirois 
mon devoir. Mais, mon enfant, lui dit le 
jeune homme, deviens-tu folle ? Qu'est-ce 
donc que le jargon dont tu te sers .'' Je te 
crois tout le sentiment du monde, assuré- 
ment, mais à quoi veux-tu qu'il nous serve '?■ 
Est-ce pour cela que je suis venu ici ? ■ 

"Vous vous êtes trompé, répondit-elle, si 
vous avez attendu de moi quelqu'autre chose. 
Quoique je n'aime point le seigneur Abdala- 



62 LE SOPHA 

thif, j'ai fait vœu de lui être fidelle, et rien 
ne peut m'y faire manquer. Ah ! petite reine, 
répartit le jeune homme en raillant, d'abord 
que tu as fait un vœu, je n'ai rien à dire, cela 
est respectable ; et pour la rareté du fait, je 
te permets d'y demeurer fidelle. Hé, dis-moi, 
en as-tu beaucoup' fait de pareils en ta vie ? 
Ne raillez pas, répondit Aminé, je suis fort 
scrupuleuse. Oh ! tu ne m'étonnes point, 
répliqua-t-il, vous autres filles, tant soit peu 
publiques, vous vous piquez toutes de scru- 
pule, et vous en avez en général beaucoup 
plus que les femmes vertueuses. Mais à propos 
de ton vœu, tu aurois tout aussi bien fait de 
m'en instruire tantôt, et de ne me pas faire 
prendre la peine de venir passer la nuit ici. 
Cela est vrai, répondit-elle d'un air embar- 
rassé, mais vous m'avez fait des propositions 
si brillantes, que d'abord elles m'ont ébloui, 
je l'avoue. Hé ! lui demanda-t-il, la réflexion 
te les a donc gâtées ? tiens, poursuivit-il en 
tirant une bourse, voilà ce que je t'ai promis, 
je suis homme de parole ; il y a là dedans de 
quoi guérir tes scrupules, et te relever de 
tous les vœux que tu as pu faire. Conviens-en 
du moins. Que vous êtes badin ! répondit-elle 
en se saisissant de la bourse, vous me con- 
noissez bien peu ! Je vous jure que sans l'in- 



CONTE MORAL 63 



clination que je me sens pour vous Finis- 
sons cela, interrompit-il. Pour te prouver 
combien je suis noble, je te dispense des 
remerciemens, et même de cette prodigieuse 
inclination que tu as pour moi : aussi bien 
dans le marché que nous avons fait ensemble, 
ne m'a-t-elle servi à rien. Je te paie même 
aussi cher que si j'étois en premier, et tu sçais 
bien que cela n'est pas dans les règles. Il me 
semble que si, répondit Aminé, je fais une 
perfidie pour vous, et.... Si je ne te payois, 
interrompit-il, qu'à raison de ce qu'elle te 
coûte, je te réponds que je t'aurois pour rien. 
Mais encore une fois finissons, quoique tu 
aies de l'esprit autant qu'on en puisse avoir, 
la conversation m'ennuie. 

Quelque impatience qu'il marquât, il ne 
put empêcher qu'Aminé, qui étoit la prudence 
même, ne comptât l'argent qu'il venoit de 
lui donner. Ce n'étoit pas, disoit-elle, qu'elle 
se défiât de lui, mais il pouvoit lui-même 
s'être trompé, enfin elle ne se rendit à ses 
désirs que quand elle sut qu'il n'avoit point 
commis d'erreur de calcul. 

Lorsque le jour fut prêt à paroître, la mère 
d'Aminé revint, et dit au jeune homme qu'il 
étoit tems qu'il se retirât : il n'étoit pas tout- 
à-fait de cet avis. Quoiqu'Amine le priât de 



64 ' LE SOPHA 

vouloir bien ménager sa réputation, cette 
considération ne l'auroit sûrement pas ébran- 
lé, et malgré ses prières, il seroit resté, si 
Aminé ne lui eût promis de lui accorder à 
l'avenir autant de nuits qu'elle pourroit en 
dérober à Abdalathif. 

Outi-e Abdalathif, Massoud, et ce jeune 
homme à qui quelquefois elle tenoit parole, 
Aminé qui avoit reconnu l'utilité des conseils 
que sa mère lui avoit donnés, recevoit indiffé- 
remment tous ceux qui la trouvoient assez 
belle pour la désirer, pourvu cependant qu'ils 
fussent assez riches, pour lui faire agréer 
leurs soupirs. Bonzes, bramines, imans, 
militaires, cadis, hommes de toutes nations, 
de tout genre, de tout âge, rien n'étoit rebu- 
té. Il est vrai que comme elle avoit des prin- 
cipes et des scrupules, il en coûtoit plus aux 
étrangers, à ceux sur- tout qu'elle regardoit 
comme des infidèles, qu'à ses compatriotes 
et à ceux qui suivoient la même loi qu'elle. 
Ce n'étoit qu'à prix d'argent qu'ils pouvoient 
vaincre ses répugnances, et après qu'elle 
s'étoit donné, triompher de ses remords. 
Elle s'étoit même fait là-dessus des arrange- 
mens singuliers. Il y avoit des cultes qu'elle 
avoit plus en horreur que les autres, €t je me 
souviendrai toujours qu'il en coûta plus à un 



CONTE MORAL 65 

Guèbre, pour obtenir d'elle des complaisan- 
ces, qu'il n'en avoit coûté en pareil cas à dix 
Mahométans. 

Soit qu'Abdalathif fût trop persuadé de son 
mérite, pour croire qu'Aminé pût être inti- 
delle, soit qu'aussi ridiculement, il comptât 
sur les sermens qu'elle lui avoit faits de n'être 
jamais qu'à lui, il fut long-tems avec elle 
dans la plus parfaite sécurité, et sans un 
événement imprévu, quoiqu'il ne fût pas sans 
exemple, il est apparent qu'il y auroit tou- 
jours été plongé. 

J'entends bien, dit alors le sultan, quel- 
qu'un lui dit qu'elle étoit infidelle. Non, Sire 
répondit Amanzéi. Ah ! oui, reprit le sultan, 
je vois à présent que c'étoit toute autre 
chose, cela se devine : lui-même il la surprit. 
Point du tout. Sire, reprit Amanzéi, il auroit 
été trop heureux d'en être quitte à si bon 
marché. Je ne sçais donc plus ce que c'étoit, 
dit Schah-Baham : au fonds ce ne sont pas 
mes aft'aires, et je n'ai pas besoin de me tour- 
ner la tête pour deviner quelque chose qui 
ne m'intéresse pas. 



65 LE SOPHA 

CHAPITRE VI. 

Pas plus extraordinaire qîianmsant. 

Le moment fatal où toutes les grandeurs 
des diamans, les richesses qu'Aminé 
possédoit, alloient s'évanouir pour elle, étoit 
venu. Du moins pour se consoler de leur 
perte, lui restoit-il le souvenir d'un beau 
songe, et Abdalathif, supposé qu'il eût rêvé, 
ne l'avoit pas fait aussi agréablement qu'elle. 

Depuis quelques jours, j'avois remarqué 
qu'Aminé étoit plus triste qu'à l'ordinaire, 
sa maison la nuit étoit fermée, et le jour elle 
ne voyoit qu'Abdalathif. On lui avoit écrit 
beaucoup de lettres, et toutes l'avoient cha- 
grinée. Je me perdois en réflexions pour de- 
viner ce qu'elle pouvoit avoir, et ne pouvant 
le pénétrer, je fus assez imbécille pour croire 
que les remords dont elle étoit agitée, cau- 
soient seuls le chagrin qu'elle paroissoit 
avoir. 

Quoique la connoissance que j'avois de son 
caractère, dût m'interdire cette idée, la diffi- 
culté de pénétrer la cause de son inquiétude 
me la fit former. Je ne fus pas long-tems à 
voir que je m'étois trompé sur tout ce que 
j'avois imaginé. 



CONTE MORAL 67 



Aminé, l'air embarrassé, pensif, sombre, 
étoit un matin à sa toilette. Abdalathif entra 
Elle rougit à sa vue, elle n'étoit pas accoutu- 
mée à le voir le matin, et cette visite inopinée 
lui déplut. Confuse et timide, à peine osa-t- 
elle lever les yeux sur lui, A la mine refro- 
gnée d'Abdalathif, aux regards terribles que 
de tems en tems il lançoit sur elle, il n'étoit 
pas difficile de juger qu'il étoit tourmenté 
d'une idée fâcheuse à laquelle vraisemblable- 
ment, elle avoit donné lieu. Aminé sans 
doute sçavoit ce que c'étoit, car elle n'osa ja- 
mais le lui demander. Il garda quelque tems ^'•■■ 
le silence. Vous êtes jolie! lui dit-il enfin, 
avec une fureur ironique, vous êtes jolie! 
Oui, très-fidelle! oh! parbleu, ma reine, par- 
bleu ! On sçaura vous apprendre à être sage, 
et vous mettre en lieu où vous serez forcée 
de rêtre, du moins quelque tems. 

Quel est donc ce discours, Monsieur? lui 
répondit Aminé d'un air de hauteur, est-ce à 
une personne comme moi qu'il peut jamais 
s'adresser? Mesurez un peu vos paroles, je 
vous prie. 

L'insolence d'Aminé, dans la situation 
présente, parut si singulière à Abdalathif que 
d'abord elle le confondit ; mais enfin la fureur 
prenant le dessus, il l'accabla de toutes les 



68 LE SOPHA 



injures et de tout le mépris qu'il croyoit lui 
devoir. Aminé voulut alors entrer en justifi- 
cation, mais Abdalathif qui sans doute avoit 
des témoins convaincans de ce dont il l'accu- 
soit, lui ordonna brusquement de se taire. 

Aminé convint en ce moment qu'Abdala- 
thif avoit raison de se plaindre ; mais il lui 
paroissoit si peu possible que ce fût d'elle, 
qu'elle n'en revenoit pas. Elle crut même de- 
voir à son tour l'accabler de reproches sur ses 
infidélités, lui faire même des remontrances 
sur les mauvais choix qu'il foisoit ; toutes 
choses qu'elle ne lui disoit, ajouta-t-elle, que 
par l'extrême intérêt qu'elle osoit prendre à 
ce qui le regardoit. 

Une impudence si soutenue impatienta 
enfin Abdalathif au point qu'il pensa s'échap- 
per tout-à-fait. Aminé voyant qu'il n'étoit la 
dupe, ni de sa hauteur ni de ses reproches, et 
craignant, à la fureur où elle le voyoit, que 
cette scène ne finît pour elle de la façon la 
plus tragique, crut enfin qu'elle devoit pren- 
dre le parti des larmes et de la soumission. 
Ce fut en vain, rien ne calma Abdalathif : je 
ne vous dirai pas ce qu'il avoit, mais jamais je 
n'ai vu d'homme si fâché. De moment en 
moment il entroit dans des accès de fureur, 
pendant lesquels il auroit, sans doute, tout 



CONTE MORAL 69 



brisé dans la maison, si tout ce qui y étoit ne 
lui eût pas appartenu. Cette sage considéra- 
tion le retenoit sur un fracas indécent qui 
l'auroit peut-être soulagé, et la violence qu'il 
se faisoit pour se retenir sur cela, augmentoit 
sa colère contre Aminé. Ce dont il étoit le 
plus outré, c'étoit qu'on eût osé manquer 
d'une façon si cruelle à ce qu'on devoit à un 
homme comme lui. Cela seul lui paroissoit 
inconcevable. 

Après avoir dit toutes les impertinences 
que sa fureur et sa fatuité lui dictoient tour-à- 
tour, il s'empara généralement de tout ce 
qu'il avoit donné à Aminé. Elle s'étoit atten- 
due à être quittée, et elle s'en consoloit, en 
jettant de tems en tems les yeux sur les dia- 
mans et les autres choses qu'elle croyoit qui 
luiresteroient; mais quand elle vit l'impitoya- 
ble Abdalathif se mettre en devoir de tout 
reprendre, elle poussa les cris les plus per- 
çans et les plus douloureux. Sa mère alors 
entra, se jette mille fois aux pieds d'Abdala- 
thif, et crut l'appaiser beaucoup en lui avouant 
que c'étoit un maudit bonze qui étoit cause 
de tout ce qui arrivoit. 

Loin que ce qu'on disoit du bonze parût 
attendrir Abdalathif, il sembla le déterminer 
à user de toute la rigueur possible. Hélas! 



yo LE SOPHA 

ajoutoit tristement la mère d'Aminé, nous 
sommes bien punies de nous être fiées à un 
infidèle. Ma fille sçait ce que j'en pensois, et 
que je lui ai toujours dit que cela ne pouvoit 
que lui porter malheur. 

Pendant ces lamentations, Abdalathif, 
ayant à la main un état de tout ce qu'il avoit 
donné à Aminé, se faisoit tout restituer par 
ordre. Lorsque cela fut fait : à l'égard de 
l'argent que je vous ai donné, dit-il à Aminé 
d'un air grave, je vous le laisse ; il n'a pas 
tenu à moi, petite reine, que vous n'ayez été 
plus heureuse. Cette mortification ci vous 
rendra sans doute plus prudente, je le désire 
sincèrement; allez, ajouta-t-il, je n'ai plus 
besoin de vous ici. Rendez grâces au ciel de 
ce que je ne porte pas plus loin ma colère. 

En achevant ces paroles, il ordonna à ses 
esclaves de les faire sortir, n'étant pas plus 
ému des injures atroces qu'alors elles vomis- 
soient contre lui, qu'il ne l'avoit été des 
larmes qu'il leur avoit vu répandre. 

La curiosité de voir l'usage qu'Aminé fe- 
roit de son humiliation, me fit résoudre, mal- 
gré le dégoût que ses mœurs me causoient, 
à la suivre dans ce réduit obscur d'où Abda- 
lathif l'avoit tirée et où elle retourna cacher 
sa honte et la douleur de n'avoir pas su le 
ruiner. 



CONTE MORAL 71 



Ce fut dans ce triste lieu que je fus témoin 
de ses regrets et des imprécations de sa ver- 
tueuse mère. Les débris de leur fortune, qui 
étoient encore considérables, les consolèrent 
enfin de ce qu'elles avoient perdu. 

Hé bien ! ma fille, disoit un jour la mère 
d'Aminé, est-ce donc un si grand malheur que 
ce qui vous est arrivé ? Je conviens que ce 
monstre que vous aviez, étoit la libéralité 
même, mais est-il donc le seul à qui vous 
puissiez plaire? D'ailleurs^ quand vous n'en 
retrouveriez pas un aussi riche, croiriez-vous 
pour cela être malheureuse. Non, ma fille, où 
l'espèce manque, il faut se dédommager par 
le nombre. Si quatre ne suffissent pas pour le 
remplacer, prenez en dix, plus même, s'il le 
faut. Vous me direz peut-être que cela est 
sujet à des accidens, cela est vrai ; mais 
quand on ne se met au-dessus de rien, que 
l'on craint tout, on reste dans l'infortune et 
dans l'obscurité. 

Quelque envie qu'Aminé eût de mettre à 
profit ces sages conseils, l'abandonnement où 
elle étoit ne lui permit pas de s'en serviraussi- 
tôt qu'elle l'auroit voulu. Son aventure avec 
Abdalathif lui avoit si bien donné dans Agra 
la réputation d'une personne peu sûre dans le 
commerce, que hors le fidèle Massoud, de 



72 LE SOPHA 

qui la tendresse étoit à l'épreuve de tout, je 
ne vis chez elle, pendant long-temps, que 
quelques-unes de ses compagnes qui ver.oient 
la voir, plutôt sans doute pour jouir de son 
malheur que pour l'en consoler. 

Le tems qui efface tout effaça enfin la mau- 
vaise opinion qu'on avoit d'Aminé. On la 
crut changée, on imagina que les réflexions 
qu'on lui avoit laissé le tems de faire l'au- 
roient guérie de la fureur d'être infidelle. Les 
amans revinrent. Un seigneur Persan, qui 
arriva dans ce tems à Agra, et qui n'en sça- 
voit que médiocrement les anecdotes, vit 
Aminé, la trouva jolie, et s'en entêta d'au- 
tant plus, qu'un de ces hommes obligeans, 
qui ne s'occupent que du noble soin de pro- 
curer des plaisirs aux autres, l'assura que s'il 
avoit le bonheur de plaire à Aminé, il de- 
vroit lui en sçavoir d'autant plus de gré, que 
ce seroit la première foiblesse qu'elle auroit à 
se reprocher. 

Tout autre auroit cru la chose impossible, 
le Persan ne la trouva qu'extraordinaire. Cette 
nouveauté le piqua, et à l'aide de l'irrépro- 
chable témoin de la vertu d'Aminé, il acheta 
au plus haut prix des faveurs qui, dans Agra, 
commençoient à être taxées au plus bas, et 
n'étoient pourtant pas encore aussi mépri- 
sées qu'elles auroient dû l'être. 



CONTE MORAL y 7, 



Cette triste maison qu'Aminé habitoit, fut 
encore une fois quittée pour un palais superbe 
où brilloit tout le faste des Indes, Je ne sçais 
si Aminé usa sagement de sa nouvelle for- 
tune ; mon âme rebutée d'étudier la sienne, 
alla chercher des objets plus dignes de s'oc- 
cuper, dans le fond peut-être aussi méprisa- 
bles, mais qui plus ornés, la révoltoient moins 
et l'amusoient davantage. 

Je m'envolai dans une maison, qu'à sa ma- 
gnificence et au goût qui y régnoit de toutes 
parts, je reconnus pour une de celles où je 
me plairois à demeurer, où l'on trouve tou- 
jours le plaisir et la galanterie, et où le vice 
même, déguisé sous l'apparence de l'amour, 
embelli de toute la délicatesse et de toute 
l'élégance possible, ne s'offre jamais aux yeux 
que sous les formes les plus séduisantes. 

La maîtresse de ce palais étoit charmante, 
et à la tendresse qu'elle avoit dans les yeux, 
autant qu'à sa beauté, je jugeai que mon âme 
y trouveroit des amusemens. Je restai quelque 
tems dans son Sopha sans qu'elle daignât 
seulement s'y asseoir. Cependant elle aimoit, 
et elle étoit aimée. Poursuivie par son amant, 
persécutée par elle-même, il n'y avoit pas 
d'apparence que je lui fusse toujours aussi 
indifférent qu'elle sembloit se le promettre, 



74 LE SOPHA 



Quand j'entrai chez elle, il avoit déjà 
obtenu la permission de lui parler de son 
amour; mais quoiqu'il fût aimable et pres- 
sant, que même il eût déjà persuadé, il étoit 
encore bien loin de vaincre. 

Phénime, (c'est ainsi qu'elle s'appeloit) re- 
nonçoit avec peine à sa vertu, et Zulma trop 
respectueux pour être entreprenant, attendoit 
du tems et des soins, qu'elle prît pour lui au- 
tant d'amour qu'il en ressentoit pour elle. 
Mieux informé que lui des dispositions de 
Phénime, je ne concevois pas qu'il pût con- 
noître aussi peu son bonheur. Phénime à la 
vérité ne lui disoit pas encore qu'elle l'aimoit, 
mais ses yeux le lui disoient toujours. Lui 
parloit-elle d'une chose indifférente, sans 
qu'elle le voulût, même sans qu'elle s'en aper- 
çût, sa voix s'attendrissoit, ses expressions 
devenoient plus vives. Plus elle s'imposoit de 
contrainte avec lui, plus elle lui marquoit 
d'amour. Rien de son amant ne lui paroissoit 
indifférent, elle en craignoit tout, et les gens 
qu'elle aimoit le moins, en étoient en appa- 
rence mieux traités que lui. Quelquefois elle 
lui imposoit silence, et l'oubliant à l'instant 
même elle continuoit la conversation qu'elle 
avoit voulu finir. Toutes les fois qu'il la trou- 
voit seule (et sans s'en apercevoir, elle lui en 



CONTE MORAL 75 



donnoit mille occasions,) l'émotion la plus 
tendre et la plus marquée s'emparoit d'elle 
involontairement. Si dans le cours d'un en- 
tretien long et animé, il arrivoit à Zulma de 
lui baiser la main ou de se jetter à ses genoux, 
Phénime s'effrayoit, mais ne se fâchoit pas; 
c'étoit même si tendrement qu'elle se plai- 
gnoit de ses entreprises! 

Et cependant, interrompit le sultan, il ne 
les continuoit pas? Non assurément, Sire, 

répondit Amanzéi, plus il étoit amoureux 

Plus il étoit béte, dit le sultan, je le vois bien. 
L'amour n'est jamais plus timide, reprit 
Amanzéi, que quand... Oui, timide, inter- 
rompit encore le sultan, voilà un beau conte! 
Est-ce qu'il ne voyoit pas qu'il impatientoit 
cette dame? A la place de cette femme-là, je 
l'aurois renvoyé pour jamais, moi qui vous 
parle. 

Il n'est pas douteux, reprit Amanzéi, 
qu'avec une coquette, Zulma n'eût été perdu; 
mais Phénime qui réellement désiroit de 
n'être pas vaincue, tenoit compte à son amant 
de sa timidité. D'ailleurs, plus il ménageoit 
les scrupules de Phénime, plus il s'assuroit la 
victoire. Un moment donné par le caprice, 
s'il n'est pas saisi, ne revient peut-être jamais, 
mais quand c'est l'amour qui le donne, il 



76 LE SOPHA 



semble que moins on le saisit, plus il s'em- 
presse à le rendre. J'ai cependant ouï dire, 
répliqua Schah-Baham, que les femmes 
n'aiment point qu'on ne les devine pas. Cela 
peut-être quelquefois, réponditAmanzéi, mais 
Phénime pensoit différemment et n'aimoit 
jamais tant Zulma que quand il avoit été 
plus respectueux qu'elle-même ne l'avoit en- 
core désiré. Et, demanda encore le sultan, 
lui arrivoit-il souvent de s'y méprendre? 

Oui, Sire, réponditAmanzéi, et quelquefois 
si ^grossièrement qu'il en étoit ridicule. Un 
jour, par exemple, il entra chez Phénime : il 
y avoit plus d'une heure que livrée à sa ten- 
dresse, elle ne s'occupoit que de lui; elle avoit 
commencé par le désirer vivement, et son 
imagination s'échauffant par degrés, elle s'a- 
bandonna voluptueusement à son désordre; 
il étoit au plus haut point lorsque Zulma se 
présenta à ses yeux; son trouble augmenta, 
elle acheva de rougir en le voyant; ah! s'il 
eût deviné ce qui faisoit alors rougir Phé- 
nime; s'il eût osé même la presser, mais il se 
croyoit fort mal avec elle de quelques libertés 
fort innocentes que la veille il avoit voulu 
prendre, il employa à lui en demander par- 
don, le tems où elle ne se seroit offensée de 
rien. 



CONTE MORAL 77 

Ah! le butor, s'écria le sultan^ il n'est pas 
croyable qu'on soit si béte! Il ne faut cepen- 
dant pas que cela vous étonne, Sire, répartit 
Amanzéi; tout le tems que j'ai été Sopha, 
j'ai vu manquer plus de momens que je n'en 
ai vu saisir. Les femmes accoutumées à nous 
cacher sans cesse ce qu'elles pensent, mettent 
sur-tout leur attention à nous dissimuler les 
mouvemens qui les portent à la tendresse, et 
telle a peut-être à se vanter de n'avoir jamais 
succombé, qui doit moins cet avantage à sa 
vertu qu'à l'opinion qu'elle en a sçu donner. 

Je me rappelle, qu'étant chez une femme 
célèbre par sa rare vertu, j'y fus assez long- 
tems sans rien voir qui démentît l'idée qu'on 
avoit d'elle dans le monde. Il est vrai qu'elle 
n'étoit pas jolie, et qu'il faut convenir qu'il 
n'y a point de femmes à qui il soit plus aisé 
d'être vertueuses, qu'à celles qui manquent 
d'agrémens. Celle-ci joignoit à sa laideur un 
caractère d'esprit dur et sévère, qui effrayoit 
pour le moins autant que sa figure. Quoique 
personne ne se fût hasardé à essayer de la 
rendre sensible, on n'en croyoit pas moins 
qu'il étoit impossible qu'elle le devînt. Par je 
ne sçais quel hasard un homme plus hardi, ou 
plus capricieux que les autres, ou qui ne 
croyoit pas à la vertu des femmes, un jour se 



78 LE SOPHA 

trouvant seul auprès d'elle, osa lui dire qu'il 
la trouvoit aimable. Quoiqu'il le lui dît assez 
froidement pour ne devoir pas en être cru, un 
discours si nouveau pour elle lui fit impres- 
sion. Elle répondit modestement, mais avec 
trouble, qu'elle n'étoit point faite pour inspi- 
rer de pareils sentimens; il lui baisa la main, 
elle en tressaillit; son air embarrassé, sa rou- 
geur, le feu qui tout d'un coup anima ses 
yeux, furent de sûrs garants du désordre qui 
s'élevoit dans son âme. Il lui répéta, en la 
serrant dans ses bras avec transport, qu'elle 
faisoit sur lui l'impression la plus vive. Je ne 
sçais, (pendant qu'elle continuoit à s'en éton- 
ner) comment il fit pour lui prouver qu'il di- 
soit vrai, mais cette modestie dont elle s'étoit 
armée, commença à céder à l'évidence. De 
quelque nature que fût la preuve qu'il lui of- 
froit en la convaincant, elle acheva de la sub- 
juguer. Soit que les objets si nouveaux pour 
elle lui imposassent, soit qu'en ce moment 
elle se sentît fatiguée du poids de sa vertu, à 
peine se souvint-elle que la bienséance de- 
mandoit au moins qu'elle combattît, et elle 
se rendit plus promptement que les femmes 
mêmes accoutumées à résister le moins. Cet 
exemple et quelques autres de même genre 
m'ont fait croire qu'il y a bien peu de femmes 



CONTE MORAL 79 



vertueuses qu'on ne puisse attaquer sans suc- 
cès, et qu'il n'y en a point de plus faciles à 
vaincre que celles qui ont le moins d'habitude 
de l'amour; mais je reviens aux deux amans 
dont je faisois l'histoire à votre majesté. 






CHAPITRE VII. 

Où l'on trouvera beaucoup à reprendre. 

UN soir, en quittant Phénime, Zulma lui 
demanda quand il pourroit la revoir; 
quoiqu'elle craignît beaucoup sa présence, 
elle ne sçavoit pas s'en passer, ainsi après 
avoir rêvé quelque tems, elle lui répondit 
qu'il pourroit la voir le lendemain. 

Phénime, qui sentoit bien tout le danger 
qu'il y avoit pour elle à être seule avec lui, 
avoit pensé avoir du monde, et pourtant fit 
dire, le jour du rendez-vous, qu'elle n'y étoit 
pour personne que pour Zulma. Il lui sem- 
bloit que quand il trouvoit quelqu'un chez 
elle, moins il avoit la liberté de lui parler de 
son amour, plus par mille choses qu'il imagi- 



8o LE SOPHA 



noit, il tâchoit de lui faire comprendre qu'il 
en étoit perpétuellement occupé; et l'on est si 
clairvoyant dans le monde ! Elle entendoit si 
bien Zulma! La méchanceté des spectateurs 
ne pouvoit-elle pas leur donner cette péné- 
tration qu'elle ne devoit qu'à l'amour ? Zulma 
étoit moins dangereux pour elle quand ils 
étoient seuls, puisqu'alors il sçavoit être res- 
pectueux, et que devant des témoins il n'étoit 
pas assez prudent : donc il ne falloit jamais 
le voir en compagnie que le moins qu'il seroit 
possible. 

D'ailleurs, il étoit si triste quand il ne pou- 
voit pas lui parler ! N'y avoit-il pas trop 
d'inhumanité à le priver d'un plaisir que jus- 
ques alors elle avoit trouvé si peu de risque à 
lui accorder. 

Toutes ces raisons avoient déterminé Phé- 
nime, ou du moins elle le croyoit, et elle fon- 
doit toujours, soit sur les usages, soit sur des 
choses qui lui paroissoient aussi sensées, ce 
que l'amour seul lui faisoit faire en faveur de 
Zulma. 

Ce jour même elle avoit été extrêmement 
tentée de faire son bonheur, elle s 'étoit dit 
tout ce que peut se dire une femme qui veut 
se vaincre elle-même, sur ce qu'elle oppose 
à son amour; elle s'étoit exagéré la constance 



CONTE MORAL 



et les soins de Zulma, ce désir toujours si 
pressant qu'il avoit de lui plaire : elle se sou- 
venoit même avec plaisir qu'il avoit toujours 
mieux aimé être trompé qu'infidèle. Zulma 
d'ailleurs étoit jeune, spirituel, bien fait, 
toutes choses sur lesquelles elle ne croyoit 
pas appuyer, mais qui n'en étoient pas moins 
celles qui l'avoient le plus touchée. 

Qui diable l'arrêtoit donc? demanda le sul- 
tan; cette femme-là m'excède. Huit ans de 
vertu, répondit Amanzéi, huit ans dont une 
seule foiblesse alloit lui enlever tout le mé- 
rite; en effet, s'écria le sultan, voilà ce qui 
s'appelle une perte! 

Elle est, pour une femme qui pense, plus 
considérable que votre, majesté ne le croit, 
répondit Amanzéi. La vertu est toujours ac- 
compagnée d'une paix profonde, elle n'amuse 
pas, mais elle satisfait. Une femme assez 
heureuse pour la posséder, toujours contente 
d'elle-même, peut ne se regarder jamais qu'a- 
vec complaisance : l'estime qu'elle a pour 
elle est toujours justifiée par celle des autres, 
et les plaisirs qu'elle sacrifie ne valent pas 
ceux que le sacrifice lui procure. 

Dites-moi un peu, dit le sultan, croyez- 
vous que, si j'avois été femme, j'eusse été 
vertueuse? En vérité. Sire, répondit Aman- 

6 



82 LE SOPHA 

zéi, stupéfait de la question, je n'en sçais 
rien. Pourquoi n'en sçavez-vous rien, de- 
manda le sultan? Mais est-il croyable que 
l'on fasse de pareilles questions, dit la sul- 
tane? Ce n'est pas vous que j'interroge, répli- 
qua-t-il, je veux seulement qu'Amanzéi me 
dise si j'aurois été vertueuse. Sire, je crois 
qu'oui, répartit Amanzéi. Hé bien, mon cher, 
vous vous trompez, reprit Schah-Baham, 
j'aurois été tout le contraire. Ce que j'en dis, 
au reste, ajouta-t-il en s'adressant à la sul- 
tane, ce n'est pas pour vous dégoûter d'être 
vertueuse, vous; ce que je pense là-dessus 
n'est que pour moi, et peut-être bien que si 
j'étois femme je changerois d'avis : sur ces 
sortes de choses chacun pense comme il veut, 
et je ne contrains personne. Votre maître 
s'embarrasse, dit en souriant la sultane à 
Amanzéi, et je vous réponds qu'il vous sera 
fort obligé si vous poursuivez votre conte. 
Ce que j'entends n'est pas mauvais, répliqua 
le sultan, ne diroit-on pas que c'est moi qui 
interromps? 

Zulma entra, reprit Amanzéi ; et Phénime, 
quoiqu'il vînt plutôt qu'elle ne l'attendoit, ne 
laissa pas de lui dire qu'il venoit bien tard. 

Que je suis heureux, Phénime, lui dit-il 
tendrement, que vous me trouviez coupable! 



CONTE MORAL 83 



Phénime ne s'apperçut que dans cet instant 
de la force de ce qu'elle venoit de lui dire; 
elle voulut s'excuser, et ne sçut que répondre. 
Zulma sourit de l'embarras où il la voyoit, et 
elle rougit de l'avoir vu sourire. Il sejetta à 
ses genoux, et lui baisa la main avec une ar- 
deur extrême ; elle fit un mouvement pour la 
retirer, mais comme il ne faisoit pas d'efforts 
pour la retenir, elle la lui rendit. 

Zulma cependant lui disoit les choses les 
plus tendres, elle ne lui répondoit pas ; mais 
elle l'écoutoit avec une attention et une avi- 
dité qu'elle se seroit sûrement reprochée si 
elle avoit pu démêler ses mouvemens. Sa 
gorge étoit un peu découverte, elle s'apper- 
çut qu'il y portoit ses yeux, et voulut rappro- 
cher sa robe. Ah! cruelle, lui dit Zulma. 

Cette exclamation sulfit pour arrêter la 
main de Phénime. Pour laisser jouir Zulma 
de la légère faveur qu'elle lui accordoit, sans 
qu'il pût rien en conclure contre elle, elle fei- 
gnit d'avoir quelque chose à raccommoder à 
sa coëffure. Les yeux de Zulma ne purent, 
sans s'enflammer, s'attacher long-tems sur 
l'objet que Phénime lui avoit abandonné. 
Elle se livra d'abord au plaisir d'être admirée 
de ce qu'elle aimoit, ses yeux se troublèrent, 
elle regarda Zulma languissamment, et parut 
plongée dans la plus tendre rêverie. 



84 LE SOPHA 



Allons, Zulma, dit alors le sultan ; mais 
il ne voyoit pas cela lui ! Ah ! la cruelle 
béte ! 

Phénime, malgré le désordre qui s'empa- 
roit d'elle, poursuivit Amanzéi, s'apperçut de 
celui de son amant, et craignant également 
l'émotion de Zulma et la sienne, elle se leva 
brusquement. Il fit quelques efforts pour la 
retenir, et n'ayant plus la force de lui parler, 
il tâcha, en arrosant sa main des pleurs qu'il 
répandoit, de lui faire comprendre combien 
il étoit touché de la cruelle résolution qu'elle 
prenoit. Tant de respect achevoit d'émouvoir 
Phénime, mais l'amour ne l'ayant pas encore 
absolument vaincue, elle triompha, et de ses 
propres désirs, et de ceux de son amant plus 
dangereux pour elle peut-être que les siens 
mêmes. 

Aussi-tôt qu'elle se fut débarrassée des bras 
de Zulma, elle lui fit signe de se relever, il 
obéit. Ils se regardèrent quelque tems en 
gardant le silence. Phénime, enfin, lui dit 
qu'elle vouloit jouer. Quelque déplacée que 
cette envie parut à Zulma, il ne sçavoit pas 
résister aux volontés de Phénime, et il prépa- 
ra tout lui-même avec autant de vivacité que 
si c'eût été lui qui eût désiré le jeu. Cette 
nouvelle preuve de sa soumission toucha 



CONTE MORAL 



extrêmement Phénime, et je la vis prête à 
lui demander pardon d'une fantaisie qu'alors 
elle trouvoit ridicule. 

Le repentir de Phénime ne dura pas autant 
qu'il l'auroit fallu pour le bonheur de Zulma, 
et plus elle se sentit émue, et plus elle crut 
devoir lui cacher son trouble. Elle se mit 
donc au jeu, mais il lui inspira un ennui qui 
lui fit bientôt connoître que ce qu'elle avoit 
imaginé contre Zulma. étoit pour elle d'une 
bien foible ressource. Elle ne voulut pour- 
tant pas croire d'abord que les dispositions 
où elle étoit pour lui, causassent cette lan- 
gueur dans laquelle elle se sentoit, et l'attri- 
buant uniquement au jeu qu'elle avoit choisi, 
elle pressa son amant d'en prendre un autre, 
il obéit en soupirant, et elle n'en fut pas 
moins tourmentée. Ce désordre qu'elle-cro- 
yoit calmer, ces tendres idées dont elle cher- 
choit à se distraire, sembloient par la violence 
qu'elle se faisoit, s'accroître et prendre plus 
d'empire sur son âme. Abymée dans la rêve- 
rie, elle croyoit regarder son jeu, et ne s'oc- 
cupoit que de Zulma. 

L'air pénétré qu'elle lui voyoit, les pro- 
fonds soupirs qu'il poussoit, ses larmes qu'elle 
voyoit prêtes de couler, et que son respect 
pour elle semblait seul retenir encore, ache- 



86 LE SOPHA 



vèrent d'attendrir Phénime. Toute entière 
aux tendres mouvemens qu'il lui inspiroit, 
elle s'attacha uniquement à le regarder ; soit 
qu'enfin elle fût confuse de l'état où elle se 
trouvoit, soit qu'elle ne pût plus soutenir les 
regards de Zulma, elle appuya sa tête sur sa 
main. Zulma ne la vit pas plutôt dans cette 
attitude qu'il alla se jettera ses pieds; ou 
Phénime trop occupée ne le vit pas, ou elle 
ne voulut pas l'en empêcher. Il profita de ce 
moment de foiblesse pour lui baiser la main 
qu'elle avoit libre, et il la baisa avec plus de 
transport qu'un amant ordinaire n'en éprouve 
en jouissant de tout ce qui peut le rendre 
heureux. 

Comblé d'une faveur que dans les termes 
mêmes où ils en étoient ensemble, il n'osoit 
pas encore espérer, il voulut chercher dans 
les yeux de Phénime quel devoit être son 
dessin. Elle avoit toujours la tête appuyée 
sur sa main, il s'en empara doucement, et 
Phénime en se découvrant le visage, le laissa 
voir couvert de ses larmes. Ce spectacle émut 
Zulma au point d'en verser lui-même. Ah 
Phénime ! s'écria-t-il, en poussant un pro- 
fond soupir. Ah Zulma ! répondit-elle ten- 
drement. En achevant ces paroles ils se 
regardèrent, mais avec cette tendresse, ce 



CONTE MORAL 87 



feu, cette volupté, cet égarement que l'amour 
seul, et l'amour le plus vrai peut faire sentir. 

Zulma enfin, d'une voix entrecoupée par 
les soupirs, reprit la parole : Phénime, dit-il 
avec transport, ah ! s'il est vrai qu'enfin mon 
amour vous touche, et que vous craigniez 
encore de me le dire, laissez du moins à ces 
yeux charmans, à ces yeux que j'adore, la 
liberté de s'expliquer en ma faveur. Non, 
Zulma, répondit-elle, je vous aime, et je ne 
me pardonnerois pas de vous retrancher rien 
d'un triomphe que vous avez si bien mérité. 
Je vous aime, Zulma; ma bouche, mon cœur, 
mes yeux, tout doit vous le dire, et tout vous 

ledit Zulma! mon cher Zulma! je ne 

suis heureuse que depuis que je peux vous 
apprendre tout ce que je sens pour vous. A 
des paroles si douces, et si peu attendues, 
Zulma pensa mourir de joie. 

Dans quelque égarement qu'elle le plon- 
geât, il n'oublia pas que Phénime pouvoit le 
rendre encore plus heureux. Quoiqu'il n'igno- 
rât pas que l'aveu qu'elle lui faisoit, l'autori- 
soit à mille choses qu'à peine jusqu'à ce mo- 
ment il avoit osé imaginer, le respect qu'il 
avoit pour elle l'emportant sur ses désirs, il 
voulut attendre qu'elle achevât de décider de 
son sort. 



88 LE SOPHA 

Phénime connoissoit trop Zulma, pour se 
méprendre au motif qui suspendoit ses em- 
pressemens; elle le regarda encore avec une 
extrême tendresse, et cédant enfin aux doux 
mouvemens dont elle étoit agitée, elle se 
précipita sur lui avec une ardeur que les ter- 
mes les plus forts et l'imagination la plus ar- 
dente ne pourroient jamais bien peindre. 

Que de vérité! que de sentiment dans leurs 
transports ! non ! jamais spectacle plus atten- 
drissant ne s'étoit offert à mes yeux. Tous 
deux enivrés, sembloient avoir perdu tout 
usage de leurs sens. Ce n'étoit point ces mou- 
vemens momentanés que donne le désir; c'é- 
toit ce vrai délire, cette douce fureur de l'a- 
mour toujours cherchés, et si rarement sentis. 
O dieux! dieux! disoit de tems en tems Zul- 
ma, sans pouvoir en dire davantage ; Phé- 
nime, de son côté, abandonnée à tout son 
trouble, serroit tendrement Zulma dans ses 
bras, s'en arrachoit pour le regarder, s'y 
rejettoit, le regardoit encore. Zulma, lui di- 
soit-elle avec transport, ah Zulma! que j'ai 
connu tard le bonheur! 

Ces paroles étoient suivies de ce silence dé- 
licieux auquel l'âme se plaît à se livrer, lors- 
que les expressions manquent au sentiment 
qui la pénètre. 



CONTE MORAL 89 



Zulma cependant avoit bien des choses en- 
core à désirer; et Phénime, à qui son ardeur 
les rendoit en ce moment presque aussi néces- 
saires qu'à lui-même, loin de vouloir rien 
opposer à ses désirs, s'y livra aveuglément. 
Il sembloit même qu'il fît encore plus pour 
elle qu'elle ne faisoit pour lui; plus elle s'é- 
toit défendue contre son amour, plus elle 
croyoit devoir lui prouver combien sa résis- 
tance lui avoit coûté, et lui faire une sorte de 
satisfaction sur les tourmens qu'elle lui avoit 
fait éprouver si long-tems. Elle auroit rougi 
de s'armer de cette fausse décence qui si sou- 
vent gène et corrompt les plaisirs, et qui 
paroissant mettre sans cesse le repentir à côté 
de l'amour, laisse au milieu du bonheur mê- 
me, un bonheur encore plus doux à désirer. 
La tendre, la sincère Phénime se seroit crue 
coupable envers Zulma, si elle lui avoit dé- 
robé quelque chose de l'ardeur extrême qu'il 
lui inspiroit; elle voloit avec empressement 
au devant de ses caresses, et comme quelques 
momens auparavant, elle s'estimoit de lui 
résister, elle mettoit alors toute sa gloire à le 
bien convaincre de sa tendresse. 

Dans un de ces intervalles que, tout courts 
qu'ils étoient, ils remplissoient par mille ten- 
dres transports : Phénime ! lui dit Zulma de 



go LE SOPHA 



l'air le plus passionné, vous mettiez trop de 
vérité dans tous vos mouvemens pour que je 
n'aie pas dû croire quelquefois que vous m'ai- 
miez; pourquoi avez-vous retardé si long- 
tems cet aveu ! 

Mon cœur s'est déterminé promptement 
pour vous, répondit Phénime, mais ma rai- 
son s'est long-tems opposée à mes sentimens. 
Plus je me sentois capable de la passion la 
plus sincère, plus je craignois de m'engager 
sans avoir aimé, je sentois que j'exigerois 
plus de tendresse que je ne pourrois en inspi- 
rer. Vous seul m'avez fait connoître qu'il y a 
encore des hommes capables d'aimer; vous 
m'aviez touchée, mais vous ne m'aviez pas 
vaincue. Vous l'avouerai-je Zulma? cette 
vertu que je vous sacrifie aujourd'hui avec 
tant de plaisir, a long-tems combattu contre 
vous. Je n'imaginois pas sans désespoir, 
qu'une seule foiblesse alloit me ravir, et la 
douce certitude que j'étois estimable, et le 
bonheur d'être estimée. Ah Zulma! ajouta-t- 
elle en le serrant dans ses bras, que tu me 
rends odieux tous les momens que je n'ai 
point passés à te prouver ma tendresse ! Qui 
moi! Zulma, j'ai pu te résister! je t'ai fait 
répandre des larmes, et ce n'a pas toujours 
été celles que tu répands aujourd'hui ! par- 



CONTE MORAL 



donne-le moi, j'étois plus malheureuse que 
toi-même ! Oui Zulma, je me reprocherai 
toujours d'avoir pu croire qu'être à toi ne dût 
pas remplir tous mes vœux, et me tenir lieu 
de tout. Tu m'aimois, et je pouvois songer à 
l'estime des autres ! Ah, puis-je encore méri- 
ter la tienne ! 

Votre majesté devine sans doute, continua 
Amanzéï, quelle fut la suite d'une pareille 
conversation; quelque plaisir qu'elle m'ait 
donné, il me seroit impossible de me.rappel- 
1er les discours des deux amans qui, enivrés 
d'eux-mêmes, s'interrogeoient, et ne se don- 
noient jamais le tems de se répondre, et dont 
les idées n'ayant alors entre elles aucune liai- 
son, ne peignoient que le désordre de leur 
âme, et ne dévoient pas avoir pour un tiers 
le même charme que pour eux. J'étois sur- 
pris, et de la vivacité de leur passion et des 
ressources qu'ils y trouvoient. Ils ne se sépa- 
rèrent que fort tard, et Zulma fut à peine 
sorti, que Phénime, qui lui avoit consacré 
tous ses momens, se mit à lui écrire. Zulma 
revint le lendemain de fort bonne heure, tou- 
jours plus amoureux, toujours plus tendre- 
ment aimé, jouir aux genoux, ou dans les 
bras de Phénime des plus délicieux momens. 

Malgré le penchant qui me portoit à chan- 



92 LE SOPHA 

ger souvent de demeure, je ne pus résister au 
désir de sçavoir si Zulma et Phénime s'aime- 
roient longtemps, et cette curiosité m'arrêta 
chez elle près d'un an ; mais voyant enfin 
que leur amour, loin de diminuer, sembloit 
tous les jours prendre de nouvelles forces, et 
qu'ils avoient même joint à toutes les délica- 
tesses, à toute la vivacité de la passion la plus 
ardente, la confiance et l'égalité de l'ami- 
tié la plus tendre, j'allai chercher ailleurs ma 
délivrance, ou de nouveaux plaisirs. 



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CHAPITRE VIII. 

EN sortant de chez Phénime, j'entrai dans 
une maison où ne voyant que de ces 
choses qui, à force d'être ordinaires, ne va- 
lent la peine d'être ni regardées, ni racontées, 
je ne demeurai pas long-tems. Je fus encore 
quelques jours sans trouver dans les différens 
endroits où mon inquiétude et ma curiosité 
me conduisirent, rien qui m'amusât, ou qui 
dût me paroître nouveau. Ici l'on se rendoit 
par vanité: là, le caprice, l'intérêt, l'habitude, 



CONTE ]\IORAL 93 



même l'indolence, étoient les seuls motifs des 
foiblesses dont on me faisoit le témoin. Je 
rencontrois assez souvent ce mouvement vif 
et passager que l'on honore du nom de goût, 
mais je ne trouvois nulle part cet amour, 
cette délicatesse, cette tendre volupté qui 
chez Phénime avoient fait si long-tems mon 
admiration et mes plaisirs. 

Las de la vie errante que je menois, con- 
vaincu que le sentiment dont on veut sans 
cesse paroître rempli est cependant- ce que 
l'on éprouve le moins, je commençai à m'en- 
nuyer de ma destinée, et à désirer vivement 
de trouver cette occasion qui devoit terminer 
le supplice auquel j'étois condamné. 

Quelles mœurs! m'écriois-je quelquefois; 
non, Brama qui les connoît, m'a flatté d'une 
espérance vaine ; il n'a pas cru qu'avec ce 
goût effréné des plaisirs qui règne dans Agra, 
et ce mépris des principes qui y est si géné- 
ralement répandu, je pusse jamais trouver 
deux personnes telles qu'il les demande, pour 
m'appeler à une autre vie. 

Tout entier à ces chagrinantes réflexions, 
je me transportai dans une maison où tout 
avoit l'air paisible. Une fille âgée de qua- 
rante ans y logeoit seule. Quoiqu'elle fût en- 
core assez bien pour pouvoir sans ridicule se 



94 LE SOPHA 

livrer à l'amour, elle étoit sage, luyoit les 
plaisirs bruyans, voyoit peu de monde, et 
sembloit même avoir moins cherché à se 
faire une société agréable, qu'à vivre avec 
des gens qui, soit par la nature de leurs em- 
plois, pussent la mettre à l'abri de tout soup- 
çon. Aussi y avoit-il dans Agra peu de mai- 
sons plus tristes que la sienne. 

Entre les hommes qui alloient chez elle, 
celui qu'elle paroissoit voir avec le plus de 
plaisir, et qui aussi la quittoit le moins, étoit 
un homme déjà d'un certain âge, grave, froid 
réservé, plus encore par tempérament que 
par état, quoiqu'il fût chef d'un collège de 
bramines. Il étoit dur, haïssoit les plaisirs, et 
ne croyoit pas qu'il y en eût aucun dont l'âme 
du vrai sage pût n'être pas avilie. 

A cette mauvaise humeur, à cet extérieur 
sombre, je le pris d'abord pour une de ces per- 
sonnes plus farouches que vertueuses, inexo- 
rables pour les autres, indulgentes pour elles- 
mêmes, et blâmant en public avec aigreur les 
vices auxquels elles se livrent en secret; je 
le pris enfin pour un faux dévot. Fatmé 
m'avoit terriblement gâté l'esprit sur les 
gens dont l'extérieur étoit sage et réglé. 
Quoique je me sois rarement mépris en 
pensant mal d'eux, je me trompois sur 



CONTE MORAL 95 



Moclès ; et lorsque je le connus, il méritoit 
que j'eusse de lui d'autres idées. 

Son âme alors étoit droite, et sa vertu sin- 
cère. Tout Agra le croyoit plus sage même 
qu'il ne vouloit le paroître; personne ne dou- 
toit que son aversion pour les plaisirs ne fût 
réelle, et que, quelques durs que fussent ses 
principes, il ne les eût toujours suivis. L'on 
avoit d'Almaïde, (c'est le nom de la fille chez 
quij'étois) des idées aussi favorables. L'é- 
troite liaison qui étoit entre elle et Moclès, 
n'avoit donné aucun lieu à des soupçons qui 
leur fussent désavantageux, et quelle que 
soit sur les liaisons intimes la méchanceté du 
public, il n'y avoit personne qui ne respectât 
la leur, et qui ne la crût fondée sur le goût 
qu'ils avoient pour la vertu. 

Moclès venoit tous les soirs chez Almaide, 
et, soit qu'ils fussent en compagnie, soit 
qu'ils fussent seuls, leurs actions étoient irré- 
prochables, et leurs discours sages et mesu- 
rés. Communément ils agitoient quelques 
points de morale; Moclès dans ces discus- 
sions, faisoit toujours briller ses lumières et 
sa droiture. Une chose seule me déplaisoit ; 
c'étoit que deux personnes si supérieures aux 
autres et qui tenoient toutes deux leurs pas- 
sions dans des bornes si resserrées, n'eussent 



gô LE SOPHA 

point triomphé de l'orgueil, et que mutuelle- 
ment elles se proposassent pour exemple. 
Souvent même ne s'en reposant pas sur l'es- 
time qu'ils avoient l'un pour l'autre, chacun 
d'eux entreprenoit son panégyrique, et se 
louoit avec une complaisance, une chaleur, 
une vanité dont assurément leui" vertu n'au- 
roit pas dû être contente. Quoiqu'une maison 
si triste m'ennuyât beaucoup, je résolus d'y 
demeurer quelque tems. Ce n'étoit pas que 
j'espérasse de m'y amuser un jour, ou d'y 
trouver ma délivrance. Plus je croyois Al- 
maïde et Moclès assez parfaits pour l'opérer, 
moins j'osois attendre d'eux une foiblesse: 
mais las encore de mes courses, dégoûté du 
monde, sentant alors avec horreur à quel 
point il m'avoit perverti, je n'étois pas fâché 
d'entendre parler morale, soit que la nou- 
veauté dont elle étoit pour moi, fût seule- 
ment ce qui la rendoit agréable, ou que dans 
les dispositions où j'étois, je la regardasse 
comme une chose qui pouvoit m'être salu- 
taire. 

Ah vraiment ! s'écria le sultan, je ne suis 
plus étonné que vous m'en ayez accablé, je 
vois où vous l'avez prise ; mais afin que vous 
ne soyez pas encore tenté de me montrer 
votre éloquence, ou votre mémoire, je réitère 



CONTE MORAL 97 



les menaces que je vous ai faites avec tant de 
prudence au commencement de votre conte. 
Si j'étois moins clément, je vous laisserois 
faire, et avec le plaisir que vous avez à par- 
ler, sans doute vous iriez loin, mais je n'aime 
pas la supercherie, et je veux bien vous re- 
dire encore, que rien n'est moins salutaire 
que la morale. 

Malgré la rare vertu dont Almaïde et Mo- 
des étoient doués, reprit Amanzéi ils mê- 
loient quelquefois à la morale des peintures 
du vice un peu trop détaillées. Leurs inten- 
tions, sans doute, étoient bonnes ; mais il 
n'en étoit pas plus prudent à eux de s'arrêter 
sur des idées dont on ne sçauroit trop éloi- 
gner son imagination, si l'on veut échapper 
au trouble qu'elles portent ordinairement dans 
les sens. 

Almaïde et Moclès qui n'y sentoient pas de 
danger, ou s'y croyoient supérieurs, ne crai- 
gnoient point assez de disserter sur la volup- 
té; il est bien vrai qu'après en avoir vivement 
étalé tous les charmes, ils en exagéroient la 
honte et les dangers. Ils convenoient même 
que la vraie félicité ne se trouve que dans le 
sein de la vertu, mais ils en convenoient sè- 
chement, et comme d'une vérité trop généra- 
lement reconnue, pour avoir besoin d'être 

7 



98 LE SOPHA 

discutée. Ce n'étoit pas avec la même rapidi- 
té qu'ils faisoient l'examen du plaisir; ils s'é- 
tendoient sur une matière si intéressante, et 
s'appesantissoient sur les détails les plus 
dangereux, avec une confiance dont enfin 
j'osai espérer qu'ils pourroient bien être la 
dupe. 

Il y avoit au moins un mois que tous les 
soirs ils s'amusoient de ces peintures vives 
que je croyois si peu faites pour eux ; et quel- 
que sujet qu'ils traitassent d'abord, ils retom- 
boient toujours sur celui qu'ils auroient dû 
éviter. Moclès, de qui insensiblement ces dis- 
cours avoient adouci l'humeur, venoit chez 
Almaïde plutôt qu'à son ordinaire, s'y amu- 
soit davantage, et en sortoit plus tard. Al- 
maïde, de son côté,rattendoit avec plus d'im- 
patience, le voyoit avec plus de plaisir; l'é- 
coutuit avec moins de distraction. Quand Mo- 
clès arrivoit chez elle, et qu'il y trouvoit du 
monde, il y avoit l'air contraint et embar- 
rassé, et elle-même ne paroissoit pas être 
plus contente. Enfin les laissoit-on seuls, je 
remarquois sur leur visage cette joie que res- 
sentent deux amans, qui, long-tems troublés 
par une visite importune, ont enfin le bon- 
heur de pouvoir se livrer àleur tendresse. 

r\lmaïde et Moclès s'approchoient l'un de 



CONTE MORAL 99 

l'autre avec empressement, se plaignoient de 
ce qu'on ne les laissoit pas assez à eux-mêmes, 
et se regardoient mutuellement avec une ex- 
trême complaisance. C'étoit à peu près la 
même façon de se parler, mais ce n'étoit plus 
le même ton. Ils vivoient enfin avec une fa- 
miliarité qui devoit les mener d'autant plus 
loin, qu'ils s'étourdissoient sur ce qui l'avoit 
fait naître, ou (ce que je croirois plus aisé- 
ment) ne le pénétroient pas. 

Moclès un jour louoit excessivement Al- 
maïde sur sa vertu; pour moi, dit-elle, il n'est 
pas bien singulier que j'aie été sage : dans 
une femme, les préjugés aident la vertu, 
mais dans un homme, ils la corrompent. 
C'est une espèce de sottise à vous de n'être 
pas galans, en nous c'est un vice de l'être. 
Vous avez dû vous, par exemple, qui me 
louez, en ne pensant que comme moi, méri- 
ter pouitant plus d'estime. A ne pas exami- 
ner les choses avec cette exactitude de rai- 
sonnement qui les montre telles qu'elles sont, 
répondit-il gravement, on imagineroit que je 
suis en effet plus estimable que vous, et l'on 
se tromperoit. Il est aisé à un homme de ré- 
sister à l'amour, et tout y livre les femmes. 
Si ce n'est pas la tendresse qui les y porte, 
ce sont les sens. Au défaut de ces deux mou- 



100 LE SOPHA 

vemens qui causent tous les jours tant de dé- 
sordres, elles ont la vanité qui, pour être la 
source de leurs foiblesses que l'on doit excu- 
ser le moins, n'en est peut-être pas la moins 
ordinaire; et ce qui, ajouta-t-il en soupirant 
et en levant les yeux au ciel, est encore plus 
terrible pour elles^ c'est le désœuvrement 
perpétuel dans lequel elles languissent. Cette 
nonchalance fatale livre l'esprit aux idées les 
plus dangereuses; l'imagination naturelle- 
ment vicieuse les adopte et les étend : la pas- 
sion déjà née, en prend plus d'empire sur le 
cœur; ou s'il est encore exempt de trouble, 
ces fantômes de volupté que Ion se plaît à se 
présenter, le disposent à la foiblesse. Quand, 
seule et abandonnée à toute la vivacité de 
son imagination, une femme poursuit une 
chimère que son désœuvrement l'a forcée 
d'enfanter, pour n'être pas troublée dans cette 
jouissance imaginaire, elle écarte toutes ces 
idées de vertu qui la feroient rougir des illu- 
sions qu'elle se forme; moins l'objet qui la 
séduit est réel, plus elle croit inutile de lui 
résister; c'est dans le silence, c'est vis-à-vis 
elle-même qu'elle est foible, qu'a-t-elle à 
craindre? Mais ce cœur qu'elle nourrit de 
tendresse, ces sens qu'elle plie à l'habitude de 
la volupté se contenteront-ils toujours d'illu- 



CONTE MORAL 



sions? Supposé même qu'elle ne cherche pas 
ce qui blesse plus réellement la vertu, peut- 
elle se flatter que dans un moment, (et qui 
sera peut-être un de ceux où intérieurement 
elle s'égare) où un amant tendre, ardent, em- 
pressé viendra gémir à ses genoux, et y por- 
ter en même tems ses larmes et ses trans- 
ports, elle trouvera dans un cœur qu'elle a 
tant de fois livré volontairement aux charmes 
de la mollesse, ces principes qui seuls pou- 
voient la faire triompher d'une si dangereuse 
occasion ! 

Ah Moclès, s'écria Almaïde en rougissant, 
que la vertu est. difficile à pratiquer! Vous 
êtes moins faite qu'une autre pour le croire, 
répondit-il, vous qui, avec tous les agrémens 
possibles, née pour vivre au milieu des plai- 
sirs, avez tout sacrifié à cette même vertu, 
qu'aujourd'hui l'on sacrifie aux choses mêmes 
qui sembleroient devoir le moins l'emporter 
sur elle. Je ne me flatte point, répliqua-t- 
elle modestement, d'être arrivée à la perfec- 
tion; mais il est vrai que j'ai tout craint, sur 
tout ce désœuvrement dont vous venez de 
parler, et ces livres, et ces spectacles perni- 
cieux qui ne peuvent qu'amollir l'âme. Oui, 
je le sçais, reprit-il, et c'est à ce soin conti- 
nuel de vous occuper que vous devez princi- 



102 LE SOPHA 

paiement votre sagesse, car (et je le vois par 
nous-mêmes) rien ne nous livre plus aux pas- 
sions que l'oisiveté; et si elle prend tout sur 
nous qui sommes nés moins fragiler-, jugez de 
ce qu'elle peut sur vous. Il est vrai, répondit- 
elle, que nous avons tout à combattre. Infini- 
ment plus que nous ne pensons, répliqua-t-il, 
et c'étoit ce que je vous disois. Il faut de plus, 
que vous considériez que les femmes sont 
toujours attaquées, et que (si vous en exceptez 
quelques-unes sans pudeur et sans principes^ 
qui même sans aimer, osent les premières 
dire qu'elles aiment) il n'arrive pas, quelque 
corrompu que l'on soit aujourd'hui, que nous 
ayons à combattre ces soins, ces pleurs, et 
cette obstination que nous employons tous les 
jours contre les femmes avec tant de succès. 
D'ailleurs, si vous ajoutez aux hommages 
qu'on leur rend, l'exemple ... A cet égard, 
interrompit-elle, nous n'avons point d'avan- 
tage sur vous; l'exemple doit même d'au- 
tant plus vous entraîner, que vous êtes ga- 
i-ans par état. Cela n'est pas exactement vrai 
pour tous les hommes, reprit-il, puisqu'il y 
en a beaucoup à qui leur état même interdit 
cette frénésie de l'âme, que l'on appelle le 
plaisir d'aimer : moi, par exemple, je suis 
dans ce cas-là. Quand cela ne seroit pas, ré- 



CONTE MORAL 103 



pliqua-t-clle, né assez heureux pour être 
inaccessible aux passions, vous aurez tou- 
jours ... Ici, Moclès leva les yeux au ciel en 
soupirant. Quoi ! continua Almaïde, vous re- 
procheriez-vous quelque chose ? Ah Moclès ! 
si vous n'êtes pas content de vous-même, qui 
peut oser l'être de soi? Quoi! vous auriez 
voulu connoître l'amour? Oui, répondit-il 
tristement; cet aveu m'humilie, mais je le 
dois à la vérité. Il est vrai aussi que je n'ai 
pas cédé à cette funeste tentation. En vous 
avouant que j'ai quelquefois été obligé de 
combattre, je me montre sans doute à vos 
yeux avec des foiblesses dont, à votre étonne- 
ment, je vois bien que vous ne me croyez 
pas capable ; mais en vous tirant d'une erreur 
qui m'étoit avantageuse, je crains de vous 
faire trop bien penser de moi. Il est moins 
humiliant d'être tenté, qu'il n'est glorieux de 
résister à la tentation. En vous confiant mes 
foiblesses, je suis forcé de vous parler de mes 
triomphes; ce que je perds d'un côté, il sem- 
ble que je veuille le regagner de l'autre, et je 
ne sçais si je ne dois pas craindre que vour; 
n'attribuyez à orgueil un aveu que je ne vous 
fais que pour éviter le mensonge. 

En achevant ce modeste discours, Moclès 
baissa les yeux. Oh! vous ne risquez rien 



I04 LE SOPHA 

avec moi, lui dit vivement Almaïde, je vous 
connois. Eh bien ! vous avez donc été quel- 
quefois tenté de succomber; vous ne m'éton- 
nezpas; on a beau marcher d'un pas con- 
stant à la perfection, on n'y arrive jamais. 
Ce que vous dites n'est malheureusement que 
trop prouvé, répondit-il. Hélas! s'écria-t-ellc 
douloureusement, pensez-vous donc que j'aie 
tant à me louer de moi-même, et que je sois 
exempte de ces foiblesses que vous vous re- 
prochez ! Quoi, lui dit-il, vous aussi, Al- 
maïde! j'ai trop de confiance en vous pour 
vouloir rien vous cacher, reprit-elle, et je 
vous avouerai que j'ai eu cruellement à com- 
battre. Ce qui m'a long-tems étonnée, et 
qu'encore aujourd'hui je ne conçois pas, c'est 
que ce trouble qui s'empare des sens et les 
confond, soit indépendant de nous-mêmes : 
cent fois il m'a surprise dans les occupations 
les plus sérieuses, et qui naturellement dé- 
voient y rendre mon âme moins accessible. 
Quelquefois je le combattois avec assez de 
succès, dans d'autres tems, moins forte con- 
tre lui, malgré moi-même, il m'asservissoit, 
entraînoit mon imagination, se soumettoit 
toutes mes facultés. Que ces honteux mouve- 
mens subjuguent une âme qui se plaît à les 
nourrir, et qui ne se trouve heureuse qu'au- 



CONTE MORAL 



105 



tant qu'elle y est en proie, je n'en suis pas 
surprise; mais pourquoi y est-on exposé, 
quand on fait le plus grand et le plus continu 
de ses soins, de les anéantir? 

Ce que l'on appelle sagesse, répondit Mo- 
des, consiste beaucoup moins à n'être pas 
tenté, qu'à sçavoir triompher de la tentation, 
et il y auroit trop peu de mérite à être ver- 
tueux, si pour l'être l'on n'avoit pas d'obsta- 
cles à surmonter. Mais, puisque nous en 
sommes sur ce chapitre, dites-moi de grâce, 
depuis que vous êtes dans cet âge où le sang 
coulant dans les veines avec moins d'impé- 
tuosité, vous rend moinssusceptiblede désirs, 
sentez-vous encore ces mouvemens affreux ? 
Ils sont beaucoup moins fréquens, répartit- 
elle, mais j'y suis encore sujette. Je suis 
aussi dans le même cas, répondit-il en soupi- 
rant. 

Mais nous sommes fols de parler comme 
nous faisons, dit Almaïde en rougissant, et 
cette conversation n'est pas faite pour nous. 
Je doute, toutes réflexions faites, que nous 
devions beaucoup la craindre, répondit Mo- 
des en souriant d'un air vain : il est bon de 
se défier de soi-même, mais ce seroit aussi 
avoir trop mauvaise opinion de nous que de 
nous croire si susceptibles. Je conviens que 



I06 LE SOPHA 



le sujet que nous traitons, ramène nécessai- 
rement à de certaines idées; mais il est bien 
différent de le discuter dans la vue de s'éclai- 
rer, ou dans celle de se séduire ; et nous pou- 
vons, je crois, sans nous tromper, nous ré- 
pondre de nos motifs et nous reposer sur eux 
de notre tranquillité. Il ne faut pas, d'ailleurs, 
que vous croyez que ces sortes d'objets, si 
dangereux pour les gens qui vivent dans le 
désordre, puissent faire la même impression 
sur nous : par eux-mêmes ils ne sont rien; 
des personnes de la vertu la plus pure sont 
quelquefois forcées de s'y arrêter, sans que la 
discussion la plus exacte de ces matières 
prenne sur l'innocence de leurs mœurs. Tout 
est mal et corruption pour les cœurs corrom- 
pus, comme les choses qui paroissent le plus 
contraires à la sagesse, sont sans pouvoir sur 
ceux qui ne cherchent point à s'y complaire. 
Cela n'est pas douteux, puisque vous le 
croyez, répondit-elle; et je n'ai garde de me 
faire des scrupules, quand il vous paroît que 
je n'en dois pas avoir. 

Vous ne devineriez jamais, lui dit-il, la 
curiosité qui m'occupe ; je n'ose vous la dé- 
couvrir, parce que je la crois indiscrète, et je 
ne puis cependant y résister ; je voudrois sça- 
voir si jamais on ne vous a fait de proposi- 



CONTE MORAL IO7 

tions d'un certain genre, si jamais enfin 
(pour vous montrer ma curiosité toute entière) 
vous n'avez essuyé les transports d'aucun 
homme, soit volontairement, soit malgré 
vous ? 

A cette question qu'Almaïde n'avoit pas 
prévue, elle demeura étonnée, rougit, et pa- 
rut rêver: enfin, prenant son parti; mais oui, 
répondit-elle avec embarras, et puisque vous 
voulez le sçavoir, je vous avouerai naturelle- 
ment qu'un jour un jeune étourdi qui (car je 
ne veux rien vous dissimuler) malgré mon 
aversion pour les hommes, me paroissoit 
assez aimable, me trouvant seule, me dit de 
ces galanteries que les hommes croient nous 
devoir, quand nous ne sommes pas encore 
parvenues à cet âge heureux qui ne leur 
inspire pour nous que du respect, ou que nous 
sommes assez à plaindre pour avoir une figure 
qui nous expose à leurs désirs. Nous étions 
seuls; je lui répondis selon les principes 
que je m'étois faits. Loin que ma réponse lui 
imposât, il crut que je cherchois moins à lui 
dérober sa conquête, qu'à lui faire valoir; il 
osa même m'assurer que je l'aimerois ; vous 
imaginez bien que je lui soutins fortement le 
contraire. Je ne sçais avec quelles femmes 
vivoit ordinairement cet étourdi ; mais assu- 



lo8 LE SOPHA 

rément elles ne l'avoient pas accoutumé au 
respect. Il s'approcha de moi, et me prenant 
brusquement enti'e ses bras, il me renversa 
sur un Sopha. Dispensez-moi de grâce du 
reste d'un récit qui blesseroit ma pudeur, et 
qui peut-être troubleroit encore mes sens. 
Qu'il vous suffise de sçavoir... Non, inter- 
rompit Moclès, vous me direz tout : c'est 
moins, je le vois, (et ne le vois pas sans fré- 
mir pour vous) la crainte d'émouvoir vos sens, 
ou de blesser la pudeur qui vous ferme la 
bouche, que la honte d'avouer que vous avez 
été trop sensible, et ce motif, loin d'être 
louable, ne sçaurait être trop blâmé. Je puis, 
je crois même devoir ajouter à ce que je vous 
dis, que s'il est vrai que vous craignez que le 
récit que j'exige de vous, ne vous jette dans 
une émotion dangereuse, vous ne pouvez le 
supprimer ou l'adoucir, sans être coupable. 
N'est-il donc pour vous d'aucune consé- 
quence d'ignorer ce que peuvent sur vous de 
certaines idées? Oserez-vous compter sur 
vous-même, quand vous ne vous serez pas 
éprouvée? Ainsi donc, ménageant toujours 
votre âme, vous ignorez toujours quelles sont 
ses forces ! Almaïde, croyez-moi, l'on ne 
craint jamais assez un danger que l'on ne 
connoît pas, et l'on ne tombe ordinairement 



CONTE MORAL 109 



que pour avoir trop compté sur soi-même. 
Vous ne pouvez donc peser trop sur toutes 
les circonstances de votre histoire ; ce n'est 
que par l'effet qu'elles feront aujourd'hui sur 
vous que vous pourrez apprendre jusques où 
vont les progrès que vous avez faits dans le 
chemin de la vertu, ou (ce qui est encore plus 
essentiel) ce qu'il vous reste encore à détruire 
pour parvenir à cette aversion totale des plai- 
sirs, qui seule fait les vertueux. 

Ce conseil me surprit dans la bouche de 
Moclès : je lui connoissois de la droiture et 
des lumières, et je ne concevois pas ce qui 
dans cet instant le faisoit raisonner d'une fa- 
çon si contraire à ses principes. Quoi, me 
dis-je avec étonnement, c'est Moclès qui con- 
seille à Almaïde de peser sur des détails qui 
peuvent blesser la pudeur, et porter à la cor- 
ruption? L'envie que j'avois de m'éclaircir 
des motifs de Moclès, me le fit regarder avec 
attention, et je lui trouvai tant d'égarement 
dans les yeux, que je commençai à croire que 
je pourrois bien trouver ma délivrance dans 
le lieu du monde où j'aurois le moins osé 
l'attendre. 

Pendant que je fondois de si douces espé- 
rances, autant sur l'idée que j'avois de la 
vertu d'Almaïde et de Moclès, que sur le 



LE SOPHA 



trouble où tous deux commençoient à se met- 
tre, Almaïde continua son histoire. 



(!è=è^'p^^i^Pit^^^^-^§Xë=^i:^^^:=^â^ië=^^i 



CHAPITRE IX. 

On l'on trouvera tme grande question à 
décider. 

JE vous obéirai aveuglément, répondit 
Almaïde à Moclès : vous venez de me 
faire sentir que la vanité seule me fermoit la 
bouche, et je vais m'en punir en vous con- 
iiant sans déguisement les circonstances de 
mon aventure qui me mortifient le plus. 

Je vous ai dit, ce me semble, que ce jeune 
homme dont je vous parlois m'avoit renver- 
sée sur unSopha ; je n'étois pas encore reve- 
nue de mon étonnement, qu'il s'y précipita 
sur moi. Quoique l'excès de ma surprise me 
permît à peine de lui exprimer ma colère, il 
la lut aisément dans mes yeux, et voulant se 
précautionner contre mes cris, il parvint, 
malgré ma résistance, à me fermer la bouche 
avec le baiser le plus insolent ; il me seroit 



CONTE MORAL 



impossible de vous dire combien d'abord 
j'en fus révoltée, je l'avouerai pourtant, mon 
indignation ne fut pas longue. La nature qui 
me trahissoit me porta bientôt ce baiser 
dans le fond du cœur ; il se mêla tout d'un 
coup à ma colère des mouvemens qui ne la 
laissèrent plus agir qu'avec foiblesse. Tous 
mes sens se soulevèrent, un feu inconnu se 
glissa dans toutes mes veines ; je ne sçais 
quel plaisir qui, en le détestant m'entraînoit, 
remplit insensiblement toute mon âme ; mes 
cris se convertirent en soupirs, et emportée 
par des mouvemens auxquels, malgré ma 
colère et ma douleur, je ne pouvois plus ré- 
sister, en gémissant de l'état où je me voyois, 
je n'avois plus la force de m'en défendre. 

Voilà, s'écria Moclès, une terrible situa- 
tion ! Eh bien ! continua-t-il en la regardant 
avec des yeu.x enflammés. Que vous dirai-je, 
reprit-elle ? Quand je le pouvois, je lui fai- 
sois des reproches, mais c'étoit machinale- 
ment. Je crois que je lui parlois, que je le 
traitois avec tout le mépris qu'il méritoit, 
je dis que je le crois, car je n'oserois l'assurer. 
A mesure que ce trouble cruel augmentoit, 
je sentois expirer mes forces et ma fureur, 
une confusion singulière régnoit dans toutes 
mes idées. Je ne m'étois pourtant pas encore 



112 LE SOPHA 

rendue ; mais quelle résistance ! qu'elle étoit 
foible ; et que toute foible qu'e-lle étoit, elle 
nie coûtoit encore ! Je ne me rappelle, Moclès, 
ce souvenir qu'avec horreur, et la honte qu'il 
me cause, me le rend aussi présent que si je 
gémissois encore entre les bras de cet auda- 
cieux. Quel moment pour ma vertu ! Ah 
Moclès ! comment, sentant tout le prix de 
cette innocence que l'on cherchoit à me ravir, 
ne craignant rien tant, même au milieu du 
désordre auquel j'étois livrée, que le malheur 
de la perdre, trouvois-je tant de douceur dans 
cette volupté qui s'étoit emparée de moi ? 
Comment des craintes si vives ne m'arra- 
choient-elles pas aux plaisirs, ou pourquoi les 
plaisirs laissoient-ils encore sur mon cœur 
tant d'empire à la vertu ? Je souhaitois, (mais 
avec quels efforts ! combien ne souffrois-je 
pas à souhaiter ?) que l'on vînt m'arracher 
au sort qui me menaçoit. En même tems que 
je formois cette idée, un mouvement con- 
traire qui agissoit sur moi avec la dernière 
violence, et qui cependant déplaisoit moins 
que le premier, me faisoit désirer vivement 
que rien ne s'opposât à ma défaite. En rou- 
gissant de ce que je sentois, je brûlois d'en 
sentir davantage; sans imaginer de nouveaux 
plaisirs, j'en souhaitois ; l'ardeur qui me dévo- 



CONTE MORAL 113 



roit, commençoit à devenir un supplice pour 
moi et à fatiguer mes sens. 

Quelle que fût l'ivresse dans laquelle j'étois 
plongée, je n'avois pas encore pu parvenir à 
étouffer cette voix importune qui crioit au 
fond de mon cœur, et qui n'ayant pu m'arra- 
cher à ma foiblesse, continuoit de me la re- 
procher, lorsque ce jeune homme remar- 
quant, sans doute, l'impression qu'il faisoit 
sur moi, poussa enfin jusqu'au bout les ou- 
trages qu'il me faisoit. IL . . . mais comment- 
pourrois-je vous exprimer ce dont je rougis 
encore? Occupée uniquement, autant que 
mon trouble me le permettoit, à me défendre 
de ses baisers dont il m'accabloit sans cesse, 
je n'avois point pris d'ailleurs de précautions 
contre lui. Malgré le cruel état où j'étois, 
cette nouvelle insulte réveilla ma fureur; hé- 
las! cène fut pas pour long-tems. Je sentois 
bientôt augmenter mon désordre; jusqu'aux 
efforts que je faisois pour échapper à cet au- 
dacieux, ou pour le déranger du moins, tout 
y contribuoit, tout achevoit de me séduire. 
Perdue enfin dans des transports inexpri- 
mables, dans un ravissement dont il me seroit 
impossible de vous donner l'idée, je tombai 
sans force et sans mouvement, entre les bras 
du cruel qui me faisoit de si sanglans affronts. 



114 LE SOPHA 

Quel état! s'écria Moclès, et que j'en crains 
les suites ! Elles ne furent cependant pas telles 
que vous les imaginez, répondit Almaïde. Au 
milieu d'une situation dont j'avois d'autant 
plus à craindre, que je n'en craignois plus 
rien, je ne sçais pourquoi mon ennemi sus- 
pendit tout d'un coup sa fureur et ses entre- 
prises. Par un prodige que je n'ai jamais pu 
concevoir, et que vous ne croirez peut-être 
pas, tant il est extraordinaire ! dans l'instant 
où je n'avois plus rien à lui opposer, et où 
lui-même paroissoit au comble de l'égare- 
ment, ses yeux, dont je ne pouvois soutenir 
l'éclat et l'impression, changèrent; une sorte 
de langueur qui vint y régner, en bannit la 
fureur : il chancela, et en me pressant dans 
ses bras, avec plus de tendresse et moins de 
violence qu'auparavant, il devint, (juste puni- 
tion des maux qu'il m'avoit faits! ) aussi 
foible que je l'étois moi-même. 

En ce moment, mon trouble commençoit 
à se dissiper, et je fus assez heureuse pour 
pouvoir jouir de toute l'humiliation de mon 
ennemi; après l'avoir considérée avec tout le 
le plaisir possible, et remercié intérieurement 
Brama de la protection visible qu'il m'avoit 
accordée, je me relevai avec vidlence, A me- 
sure que mes sens se calmoient, et que mes 



CONTE MORAL 



115 



idées devenoient plus claires, je sentois plus 
vivement ma honte. Vingt fois j'ouvris ma 
bouche pour charger ce jeune téméraire des 
reproches qu'il méritoit ; mais cette confu- 
sion secrète dont j'étois accablée, me la fer- 
ma toujours, et après l'avoir regardé avec 
toute l'indignation que méritoit l'insolence 
de son procédé, je le quittai brusquement. 
J'aimai mieux, à vous dire vrai, garder le 
silence, que d'entrer dans des détails qui 
m'auroient fait rougir, et que la foiblesse dont 
je venois d'être capable me faisoit craindre. 

Voilà, poursuivit-elle, la seule fois que je 
me suis trouvée dans ce danger que j'avois 
toujours craint avant que de le connoître, et 
que je n'ai connu que pour l'éviter avec plus de 
soin que jamais. Je me crus même d'autant 
plus obligée à le fuir, que je ne doutai pas 
aux mouvemens que j'avois éprouvés, que je 
n'eusse plus de penchant à l'amour que je ne 
l'avois cru. 

Vous voyez bien, dit alors Moclès, qu'il 
est important d'essayer son âme; mais à pro- 
pos, comment va la vôtre? ce récit a-t-il fait 
sur vous les impressions que vous craigniez? 
Mais enfin, répondit-elle en rougissant, elle 
n'est pas aussi tranquille qu'elle l'étoit. De 
sorte, reprit-il, que si actuellement vous 



Il6 LE SOPHA 



trouviez un téméraire, vous ne laisseriez pas 
pas d'en être un peu embarrassée. Ah ! ne me 
parlez plus de cela, s"écria-t-elle, ce seroit le 
plus cruel malheur qui pût m'arriver. Oui, 
répondit-il avec distraction, cela se conçoit 
aisément. 

En achevant ces paroles, il tomba dans la 
rêverie la plus profonde : de tems en tems il 
regardoit x\lmaide d'un air interdit et avec 
des yeux qui peignoient ses désirs et son irré- 
solution. L'aveu qu'Almaïde venoit de lui 
faire de son trouble, l'encourageoit; mais son 
inexpérience ne lui permettant pas de sçavoir 
le mettre à profit, peu s'en falloit qu'il ne lui 
devînt inutile. La façon dont il devoit s'y 
prendre pour achever de séduire Almaïde, 
n'étoit pas la seule chose à laquelle il rêvât. 
Retenu par le souvenir de ce qu'il avoit été, 
tyrannisé par l'idée des plaisirs, séduit, ces- 
sant de l'être, je le voyois tour à-tour prêt à 
fuir, ou à tout tenter. 

Pendant qu'il éprouvoit tant de combats, 
Almaïde n'étoit pas dans un état plus tran- 
quille. Le récit que Moclès lui avoit de- 
mandé, avoit produit tout ce qu'elle en 
avoit craint. Ses yeux s'étoient animés, une 
rougeur différente de celle que la pudeur 
fait naître; des soupirs entrecoupés, de l'in- 



CONTE MORAL 117 



quiétude, de la langueur, tout m'apprit mieux 
qu'elle ne le sçavoit elle-même, la force de 
l'égarement dans lequel elle étoit plongée. 
J'attendois avec impatience ce que devien- 
droit la situation oii deux personnes si sages, 
s'étoient si imprudemment engagées. Je crai- 
gnis même quelque tems qu'ils ne sentissent 
l'erreur où leur trop grande sécurité les avoit 
entraînés, et que^ dans des cœurs accoutumés 
à la vertu, elle ne fît pas tout le progrès que 
mon état et les promesses de Brama me for- 
çoient de souhaiter. 

Je crus voir enfin aux regards d'Almaïde et 
de Modes, qui de moment en moment deve- 
noient moins timides, et se chargeoient de 
plus de volupté, que c'étoit moins la crainte 
de succomber qui les retenoit, que l'embar- 
ras d'amener leur chute. Tous deux étoient 
également tentés, tous deux me sembloient 
avoir le même désir et le même besoin de 
connoître. Cette situation pour deux person- 
nes qui auroient eu un peu d'usage du mon- 
de, n'auroit pas été embarrassante, mais Al- 
maïde et Moclès, loin de sçavoir l'art de 
s'aider mutuellement, n'osoient ni se confier 
leur état, ni se marquer autrement que par 
des regards encore mal assurés, le feu dont 
ils se sentoient brûler. Quand même ils se 



Il8 LE SOPHA 

seroient crus l'un à l'autre les mêmes idées, 
sçavoient-ils à quel point il étoit séduits 
tous deux? 

Quelle honte ne seroit-ce pas pour celui 
qui parleroit le premier, s'il trouvoit dans le 
cœur de l'autre quelques restes de vertu ; et 
comment pouvoir s'éclaircir, quand tous 
deux avoient tant de raisons de ne pas rompre 
le silence ? En supposant à Almaïde plus de 
foiblesse encore qu'à Moclès, elle n'en étoit 
pas moins forcée de l'attendre. A cette sa- 
gesse dont elle avoit toujours fait profession, 
se joignoient la pudeur et les bienséances de 
son sexe, qui ne lui permettoient pas de dé- 
clarer ses désirs; et quoique pour toutes les 
femmes cette loi ne soit pas inviolable, Al- 
maïde, ou tout-à-fait neuve, ou peu faite à la 
galanterie, craignoit le mépris si justement 
attaché à une démarche de cette nature. 
D'ailleurs, sçavoit-elle comment Moclès la 
prendroit? Peut-être si elle eût été sûre qu'en 
la méprisant, il eût voulu céder, se seroit- 
elle étourdie là-dessus; mais, s'il s'en tenoit 
simplement au mépris ! 

Après qu'ils eurent agité quelque tems en 
eux-mêmes, de quelle manière ils pourroient 
se parler sans s'exposer à la honte de ne pas 
réussir, Moclès, de qui un aveu formel de ses 



CONTE MORAL iig 



sentimens auroit trop blessé l'orgueil et l'état, 
crut qu'il ne pouvoit mieux réussir que par le 
sophisme; supposé cependant que le choix 
des moyens dépendît encore de l'examen 
qu'en pouvoit faire sa raison, et qu'il ne cher- 
chât pas encore plus à s'éblouir lui-même, ou à 
sauver sa gloire, en cas que l'épreuve qu'il 
alloit tenter ne lui réussît point, qu'à tromper 
Almaïde. Heureux s'il eût voulu employer 
pour se défendre, seulement la moitié de l'art 
qu'il mit à achever de se séduire, ou à se jus- 
tifier de sa séduction ! 

Oh parbleu ! dit alors le sultan, on peut 
dire que s'il s'y prend mal, ce ne sera pas 
faute d'y avoir beaucoup rêvé. 

Mais, dit la sultane, je ne sçais pas pour- 
quoi vous êtes si étonné qu'il ait fait tant de 
réflexions; il me semble que la situation où 
il se trouvoit exigeoit qu'il en fît quelques- 
unes. Quelques-unes, passe, répondit Schah- 
Baham, et c'est précisément parce qu'il n'en 
falloit que quelques-unes qu'il n'avoit pas 
besoin d'en faire tant. 

Il falloit que ces gens-là fussent terrible- 
ment tentés pour ne pas rentrer en eux- 
mêmes avec le tems qu'ils se donnoient pour 
cela. Vous avez risqué de faire une remarque 
judicieuse, reprit la sultane. Vous avez risqué ! 



I20 LE SOPHA 

dit Schah-Baham, oserois-je bien vous de- 
mander ce que cela veut dire? Vous avez de 
petites façons de parler aussi peu respec- 
tueuses que j'en connoisse, et dont il n'y a 
peut-être pas au monde de sultan qui voulût 
s'accommoder. Mais je veux dire, répondit la 
sultane, qu'elle porte à faux. Toutes ces idées 
tumultueuses qui occupoient Almaïde et Mo- 
des, se succédoient avec une extrême promp- 
titude ; et si vous vouliez bien y penser, vous 
verriez que ce qu'Amanzéi ne nous a dit 
qu'en un quart-d'heure, ne dût pas suspendre 
deux minutes leurs résolutions. Eh bien, ré- 
pliqua le sultan, le conteur est donc une bête, 
s'il emploie tant de tems à rendre ce que les 
gens dont il parle pensèrent avec tant de 
promptitude. Je voudrois bien, reprit-elle, 
que vous fussiez obligé de nous en peindre 
autant. J'ai mes raisons pour croire que je 
m'en acquitterois fort bien, répartit-il, mais 
je ferois encore mieux que tout cela; car 
ce que je trouverois si difficile à dire, je ne 
me ferois point du tout de peine de le passer. 
Les idées dans lesquelles Moclès étoit ab- 
sorbé, ses désirs, les efforts qu'il faisoit pour 
les éteindre, le plaisir avec lequel il s'y livroit 
lui donnoient un air si sérieux et si occupé, 
qu'Almaïde enfin jugea à propos de lui de- 



CONTE MORAL 131 



mander ce qu'il avoit pour garder si long- 
tems le silence. Je crains, ajouta-t-elle, que 
vous ne vous fassiez des idées noires. Vous 
avez raison, répartit-il, et c'est le récit que 
vous venez de me faire qui me les a fait naî- 
tre. Almaïde parut étonnée de ce qu'il lui di- 
soit. N'en soyez pas surprise, continua-t-il, 
et ne soyez pas plus choquée de ce que je vais 
vous dire, tout extraordinaire qu'il sera dans 
ma bouche. Je suis désolé que ce jeune témé- 
raire qui vous ménagea si peu, n'ait pas eu le 
tems d'achever son crime. Ah Moclès ! s'écria- 
t-elle, et pourquoi? Parce que, répondit-il, 
vous seriez en état de calmer des doutes qui 
me tourmentent depuis long-tems, que vous 
venez de me rendre dans toute leur force, et 
que notre inexpérience réciproque laissera 
toujours subsister, puisque vous ne pourriez 
point répondre à mes questions, et qu'il se- 
roit trop dangereux pour moi d'interroger 
sur ce qui m'agite une autre personne que 
vous. Ma curiosité roule sur des choses d'une 
nature si étrange pour un homme de mon ca- 
ractère et de ma profession, qu'à moins de me 
connoître comme vous faites, on ne manque- 
roit pas de l'attribuer à un motif qui ne me 
feroit pas honneur. Il est certain, répondit- 
elle, que vous pouvez tout me dire sans rien 



LE SOPHA 



risquer. C'est cela même, reprit-il, qui me fe- 
roit presque désirer que vous fussiez plus 
instruite, car ayant en moi autant de con- 
fiance que j'en ai en vous, sûrement vous ne 
me cacheriez rien. Quand j'aurois pu douter 
de votre amitié et de la façon dont vous 
comptez sur ma discrétion, la vérité avec la- 
quelle vous venez de me confier jusqu'à vos 
plus intimes mouvemens, m'en auroit con- 
vaincu. Sçachons toujours ce qui vous occupe, 
répliqua-t-elle, peut-être à force de raisonner, 
viendrons-nous à bout Oh non! interrom- 
pit-il, vous ne pourriez me donner que des 
conjectures ; et ce qui m'occupe est d'une na- 
ture à exiger la plus parfaite certitude. Sans 
vous inquiéter davantage, je vais vous dire ce 
que c'est, et vous jugerez s'il doit m'étre in- 
différent, pensant comme je fais, d'être sur un 
pareil article dans une si profonde ignorance. 
D'ailleurs, votre intérêt s'y trouve joint au 
mien, puisqu'il n'est pas possible que, ver- 
tueuse comme vous êtes, vous ne soyez pas 
tourmentée des mêmes idées que moi. Vous 
m'effrayez! lui dit Almaïde, parlez, je vous 
en conjure. Eh bien! lui dit-il, je pense qu'il 
est possible que nous ayons fort peu de mé- 
rite à ne nous être jamais écartés de nos de- 
voirs. Cela se pourroit-il! s'écria-t-elle, et 



CONTE MORAL 123 



d'un air assez fâché de ce que la conversation 
prenoit un tour si sérieux. Sans doute, reprit- 
il, et je vais vous en convaincre. Vous n'avez, 
vous, jamais éprouvé les douceurs de l'amour 
(car, quelque chose que vous en puissiez 
croire, il n'est pas douteux que ce qui vous 
est arrivé avec ce jeune homme, ne vous en 
a donné qu'une idée fort imparfaite) moi, je 
l'ai toujours fui, est-ce là de quoi nous croire 
si parfaits? Mais, direz-vous, nous avons eu 
des désirs, et nous en avons triomphé. Est-ce 
donc une si grande victoire que celle-là ? sça- 
vions-nous ce que nous désirions ? sommes- 
nous même bien sûrs d'avoir eu des désirs ? 
non, notre orgueil nous a trompés : ce que 
nous avons pris pour les désirs les plus ar- 
dens étoient, sans doute, de bien légères ten- 
tations. Ce n'est peut-être que par ignorance 
que nous nous y sommes mépris, plût au 
ciel ! mais s'il est vrai (comme je crains bien) 
que la seule envie de nous exagérer nos 
triomphes, ou de croire seulement que nous 
en remporterions, nous ait trompés là-dessus, 
dans quelle coupable erreur n'avons-nous pas 
vécu? Nous nous sommes flattés d'être ver- 
tueux, pendant que nous étions peut-être plus 
imparfaits que ceux que nous osions blâmer, 
et que notre vanité nous donnoit même un 
vice de plus qu'à eux. 



124 LE SOPHA 



Cela est vrai, dit Almaïde, vous venez de 
faire là une affligeante réflexion ! Ce n'est pas 
d'aujourd'hui qu'elle me tourmente, répliqua- 
t-il d'un air triste, et d'autant plus que, pour 
me guérir de mes doutes, je ne vois qu'un 
moyen qui, tout simple qu'il est, ne laisse 
pas d'être dangereux. Voyons toujours, lui 
demanda-t-elle; comme je suis précisément 
dans le même cas que vous, j'ai l'intérêt du 
monde le plus pressant à sçavoir ce que vous 
avez pensé. Il faut vous connoître comme je 
fais, répondit-il, pour ne pas craindre de vous 
le dire. 

Nous nous cro3'ons vertueux, vous et moi ; 
mais comme je vous le disois tout à l'heure, 
nous ne sçavons réellement ce qui en est, et 
vous n'en allez plus douter. En quoi consiste 
la vertu? dans la privation absolue des choses 
qui flattent le plus les sens. Qui peut sçavoir 
quelle est la chose qui les flatte le plus? celui- 
là seul qui a joui de toutes. Si la jouissance 
du plaisir peut seule apprendre à le connoître, 
celui qui ne l'a point éprouvé ne le connoît 
pas; que peut-il donc sacrifier? Rien, une 
chimère; car, quel autre nom donner à des 
désirs qui ne portent que sur une chose qu'on 
ignore? et si, comme cela est décidé, la difti- 
culté du sacrifice en fait seule tout le prix, 



CONTE MORAL 125 



quel mérite peut avoir celui qui ne sacrifie 
qu'une idée. Mais après s'être livré aux plai- 
sirs et s'y être trouvé sensible, y renoncer, 
s'immoler soi-même, voilà la grande, la 
seule, la vraie vertu, et celle que ni vous ni 
moi ne pouvons nous flatter d'avoir. 

Je ne le vois que trop, dit Almaïde il est 
certain que nous ne pouvons pas nous en 
flatter. Nous nous en sommes flattés pourtant, 
répondit vivement Moclès qui craignit qu'en 
laissant à Almaïde le tems de la réflexion, 
elle ne sentît combien les raisonnemens qu'il 
employoit étaient faux ; nous avons osé le 
croire, et dès ce moment nous voilà coupa- 
bles d'orgueil. Je suis bien aise, continua-t-il 
et je vous loue sincèrement de ce que vous 
sentez que tant qu'on ne s'est point mis à 
portée de pouvoir faire une comparaison 
exacte du vice et de la vertu, l'on ne peut 
avoir sur l'un et sur l'autre que des idées 
fausses. D'ailleurs, car ce mal, tout grand 
qu'il est, n'est pas le seul, on est sans cesse 
tourmenté du désir d'apprendre ce que l'on 
s'obstine à ignorer. L'âme exercée malgré 
elle-même par ce mouvement de curiosité, 
en a sûrement plus de négligence sur ses de- 
voirs ; en proie à des distractions fréquentes, 
elle perd à raisonner, à entrevoir, à suivre, à 



126 LE SOPHA 

détailler, à approfondir ce qu'elle a conçu, le 
tems que sans cette tourmentante idée qui 
l'obsède toujours, elle donneroit uniquement 
à la pratique de la vertu. Si elle sçavoit à 
quoi s'en tenir sur ce qu'elle souhaite de con- 
noître, elle seroit plus tranquille, elle seroit 
plus parfaite : il faut donc connoître le vice, 
soit pour être moins troublé dans l'exercice 
de la vertu, soit pour être sûr de la sienne. 

Quoiqu'Almaïde fût dans une situation à ne 
pouvoir guère saisir que ce qui, en lui démon- 
trant la nécessité du plaisir, la délivroit de la 
crainte des remords, ce sophisme la fit fris- 
sonner; elle demeura quelques momens inter- 
dite, mais l'envie qu'elle avoit de s'éclairer 
sur la volupté, ou de s'y perdre encore, l'em- 
portant sur la terreur, elle me parut enfin 
plus surprise qu'effrayée de ce qu'elle venoit 
d'entendre. Vous croyez donc, lui demandâ- 
t-elle d'une voix tremblante, que nous en se- 
rions plus parfaits? Mais vraiment, répliqua- 
t-il, je n'en doute pas; car, considérez de 
grâce la position oli nous sommes, et jugez 
s'il en est de plus horrible. Je ne le vois que 
trop, dit-elle ; elle est réellement épouvan- 
table ! 

Premièrement, continua-t-il, nous ne sça- 
vons pas si nous sommes vertueux; état 



CONTE MORAL 127 



triste pour des gens qui pensent comme nous. 
Ce doute, tout cruel qu-il est, n'est pas le seul 
malheur qu'entraîne notre situation : il n'est 
que trop certain que contens de la privation 
que nous nous sommes imposée, il y a mille 
choses plus essentielles, peut-être, sur les- 
quelles nous nous sommes dispensés de nous 
observer par conséquent à l'ombre d'une 
vertu qui pourroit bien n'être qu'imaginaire, 
nous avons commis des crimes réels, ou (ce 
qui, sans être de la même importance, a ce- 
pendant des inconvéniens considérables) nous 
avons négligé de faire de bonnes actions. 
Enfin, en nous supposant tels que nous nous 
sommes crus jusques ici, je me défierois en- 
core d'une vertu que nous avons choisie, et je 
n'imaginerois pas qu'il y eût un grand mérite 
à l'avoir. Mettez différens fardeaux au choix 
d'un homme, il n'est pas douteux que ce sera 
du plus léger qu'il se chargera. 

Je vous entends, dit-elle en soupirant, vous 
voulez dire que nous avons fait de même. 
A combien de scrupules ne me livrez-vous 
pas, continua-t-elle en baissant les yeux; et 
comment n'en être pas tourmenté, quand le 
seul moyen que l'on ait pour s'en délivrer en 
fait lui-même naître tant! Ce moyen, reprit- 
il vivement, est dans le fond moins à craindre 



128 LE SOPHA 

qu'il ne le paroît. Je suppose (et plût au ciel 
que je ne supposasse rien,) que fatigués de 
notre incertitude, sentant enfin qu'il est de 
notre devoir de nous en tirer, nous voulons 
connoître le plaisir et juger de ses charmes 
par nous-mêmes; quel seroit le danger de 
cette épreuve, de ne pouvoir pas nous y arra- 
cher, quand une fois nous l'aurions connu? 
Pour des âmes un peu foibles, j'avoue que 
cela seroit à risquer ; mais il me semble que 
sans trop de présomption, nous pouvons un 
peu compter sur nous-mêmes. Si, comme à 
ne vous rien cacher, je ne le présume, ce 
plaisir est moins séduisant qu'on ne le dit, ce 
ne sera pas la peine de nous livrer à des 
choses à la privation desquelles, flatteuses ou 
non, l'on a attaché de la gloire : si, au con- 
traire, elles peuvent porter dans l'âme un 
trouble aussi grand qu'on l'assure, nous nous 
en priverons avec d'autant plus de joie, que 
nous serons sûrs qu'il y a beaucoup de vertu 
à le faire. 

Ce raisonnement, que sans doute Almaïde 
auroit détesté si elle avoit été plus à elle- 
même, fit sur une âme qui n'attendoit plus 
pour succomber que l'apparence d'une excuse, 
tout l'effet que le malheureux Moclès s'en 
étoit promis. Après l'avoir regardé quelque 



CONTE MORAL I29 

tems avec des yeux incertains et troublés, je 
sens comme vous, lui dit-elle, la nécessité ab- 
solue de cette épreuve; mais avec qui la pour- 
rions-nous faire en sûreté? 

A ces mots elle se pencha languissamment 
sur Moclès, qui peu à peu s'étoit approché 
d'elle, au point qu'en ce moment, il la tenoit 
entre ses bras. Je crois, lui répondit-il, que si 
nous la voulions hasarder, ce ne pourroit être 
qu'entre nous deux : nous sommes sûrs l'un de 
l'autre, et comme nous ne pouvons point 
douter que cène soit par une grande recherche 
de la vertu que nous nous déterminons à des 
actions qui semblent la blesser, nous sommes 
certains de ne nous pas faire une habitude 
d'un mouvement de curiosité qui ne part que 
d'un si bon principe. De quelque façon que 
ce puisse être enfin, nous y gagnerons, puis- 
qu'au moins le souvenir de notre chute nous 
garantira de l'orgueil. 

Quoiqu'Almaïde ne répondît rien, elle pa- 
roissoit encore incertaine; Moclès qui vouloit, 
à quelque prix que ce fût, la déterminer, lui 
opposa pour achever de la vaincre, de ne 
tenter cette épreuve que par degrés, afin, 
disoit-il, que s'ils trouvoient dans leurs pre- 
miers essais assez de volupté pour fixer leurs 
doutes, ils n'allassent pas plus loin. Elle y 



130 LE SOPHA 

consentit ; bientôt ils s'égarèrent, et irritant 
leurs désirs par des choses qui, quoiqu'elles 
fussent faites sans grâces et avec mal adresse, 
n'en prenoient pas moins d'empire sur leurs 
sens, ils perdirent de vue le marché qu'ils ve- 
noient de faire. Tous deux trouvant trop ou 
trop peu dans ce qu'ils sentoient, jugèrent à 
propos de poursuivre, ou ne purent s'arrêter 

et tout d'un coup vous devîntes autre 

chose, interrompit le sultan? Non, Sire, ré- 
pondit Amanzéi. Je ne comprends rien à cela, 
reprit Schah-Baham, et je sçais bien pour- 
quoi, c'est que cela est incompréhensible; 
car il n'est pas douteux qu'ils n'eussent tout 
ce que votre Brama demandoit. Je le crus 
d'abord comme votre invincible majesté, re- 
partit Amanzéi ; il falloit pourtant qu'au 
moins l'un des deux en eût imposé à l'autre. 
J'imagine que vous fûtes bien fâché, répliqua 
le sultan; et dites-moi, duquel des deux. vous 
défiâtes-vous le plus? Le récit d'Almaïde, ré- 
pondit Amanzéi, me donna sur elle de grands 
soupçons, et l'ignorance qu'elle affecta quand 
elle se rendit à Moclès, quoiqu'elle fût ex- 
trême, ne m'empêcha pas de croire qu'en lui 
faisant le récit de son aventure, elle avoit 
supprimé la circonstance qui me faisoit rester 
dans ma prison. Voilà bien les femmes! 



CONTE MORAL 13 l 



s'écria le sultan ; oh oui ! votre réflexion est 
juste : eh bien ! je n'en ai rien dit, mais j'au- 
rois parié qu'elle ne disoit pas tout ; si je m'en 
étois vanté, il y a ici des gens qui m'auroient 
accusé de faire l'esprit fort. Allez, allez, 
soyez-en certain ; ce fut elle qui empêcha que 
vous ne fussiez délivré. 

La chose, toute probable qu'elle est, répon- 
dit Amanzéi, souffre des difficultés; Moclès, 
pour un homme jusques alors si irréprocha- 
ble, m'a paru avoir bien de l'expérience. 

Ceci change la thèse, dit le sultan, car ah 

oui ! on le voit bien, c'étoit lui. Mais accor- 
dez-vous donc, dit la sultane, c'étoit elle, 
c'étoit lui : pourquoi, sans se tourmenter 
tant, ne pas penser que tous deux étoient de 
mauvaise foi ? Vous avez raison, répliqua le 
sultan, à la rigueur cela se pourroit : il me 
semble pourtant qu'il seroit plus plaisant que 
ce fût l'un ou l'autre, je ne sçais pas pourquoi, 
mais je l'aimerois mieux. Voyons toujours, 
que dirent-ils après? Ce n'est pas là ce qui 
m'intéresse le moins. 

Moclès fut le premier qui revint de son 
égarement, il me parut d'abord comme 
étonné de se trouver entre les bras d'Almaïde ; 
et sa raison reprenant peu à peu son empire, 
à l'étonnement succéda l'horreur : il sembloit 



132 LE SOPHA 

ne pouvoir pas comprendre ce qu'il voyoit; 
il cherchoit à. en clouter, à se flatter qu'un 
songe seul lui ofl'roit de si cruels objets. Trop 
sûr enfin de son malheur, il leva douloureu- 
sement les yeux sur lui-même, et se retraçant 
tout ce qu'il avoit fait pour séduire Almaïde, 
combien sa criminelle passion l'avoit aveuglé, 
avec quel art il l'avoit corrompue par degrés, 
il tomba dans la doulour la plus amère... 

Almaïde enfin ouvrit les yeux ; mais encore 
troublée, ne distinguant pas les objets aussi 
bien que Moclès, elle fut d'abord plus confuse 
qu'affi.gée. Soit enfin que le désespoir où elle 
le voyoit lui fit senur sa chute, soit que 
d'elle-même elle connût tout ce qu'elle avoit 
à se reprocher : Ah Moclès ! s"écria-t-elle en 
pleurant, vous m'avez perdue! 

Moclès en convint, il s'accusa de l'avoir 
sédUite, la plaignit, tâcha de la consoler, et 
lui parla en homme vraiment humilié sur le 
danger qu'il y a à compter trop sur soi- 
même. Enfin, après lui avoir dit tout ce que 
peuvent inspirer la plus vive douleur et le 
repentir le pius sincère, sans oser la regar- 
der, il prit congé d'elle pour toujours. 

Almaïde restée seule, n'en i'ut ni moins 
honteuse ni plus tranquille ; elle passa toute 
la nuit à pleurer et à se reprocher tout, jus- 



CONTE MORAL 



^35 



ques au reproche qu'elle avoit fait à Moclès, 
et dans lequel alors elle trouvoit trop de va- 
nité. Moclès, dès le lendemain, prit le parti 
de la retraite la plus austère... Voilà qui 
achève de me décider, interrompit le sultan, 
ce n'étoit pas lui. Et Almaïde, continua 
Amanzéi, toujours inconsolable, quelques 
jours après suivit son exemple. Ceci me dé- 
range, reprit le sultan, il falloit donc que ce 
ne fût pas elle. Jamais question plus difficile 
à décider ne s'étoit offerte à mon esprit, et 
je la laisse à résoudre à qui le pourra. 



g=:-«-=3x§=i-ir^-gr^r-=^cê=-r=4f=*^==gç-^:fcri^^^ 



CHAPITRE X. 

Où entre autres choses, on trouvera la façon 
de tuer le tents. 

QUELQUE goût que j'eusse pris pour la 
morale, je commenço's à m'ennuyer 
chez Almaïde, lorsque Moclès la séduisit. Un 
jour plus tard j'en serois sorti, persuadé qu'il 
y avoit au moins dans Agra deux femmes 
insensibles, ma patience heureusement me 
sauva une idée fausse. 



134 LE SOPHA 



Après avoir quitté Almaïde, j'errai long- 
tems ; les ridicules, ou les vices d'un genre 
qui m'étoit déjà connu, me promettant peu 
de plaisir, j'évitai avec soin ces maisons où 
tout avoit l'air décent et arrangé. Mes courses 
me conduisirent dans un fauxbourg d'Agra, 
qui étoit rempli de maisons fort ornées ; celle 
pour qui je me déterminai, appartenoit à un 
jeune seigneur qui n'y logeoit pas ; mais qui 
quelquefois y venoit incognito. 

Le lendemain que je m'y fus fixé, je vis 
sur le soir arriver mystérieusement une dame, 
qu'à sa magnificence, et plus encore à la 
noblesse de son air, je pris pour une femme 
du plus haut rang. Mes yeux furent éblouis 
de ses charmes ; avec plus d'éclat encore que 
Phénime, elle avoit la même modestie, et 
une physionomie si douce, que je ne pus la 
voir sans m'intéresser à elle vivement. A l'air 
dont elle entra dans le cabinet où j'étois, il 
sembloit qu'elle fût étonnée de la démarche 
qu'elle faisoit ; elle ne parla qu'en tremblant 
à l'esclave qui la conduisoit, et sans oser 
lever les yeux, elle vint s'asseoir sur moi en 
rêvant, mais avec tant de langueur, qu'il ne 
me fût pas possible de deviner quel étoit le 
mouvement qui l'occupoit. 

A peine fut-elle seule, et livrée à elle- 



CONTE MORAL 135 



même, que s'occupant des plus tristes ré- 
flexions, après avoir soupiré plusieurs fois, 
ses beaux yeux répandirant des larmes. Sa 
douleur paraissoit cependant plus tendre que 
vive, et elle sembloit moins pleurer des mal- 
heurs qu'en craindre. Elle avoit à peine 
essuyé ses pleurs, qu'un jeune homme fort 
bien fait, et mis proprement, entra avec im- 
pétuosité, et en chantant, dans le cabinet. Sa 
présence acheva de troubler la dame ; elle 
rougit, et en détournant ses yeux de dessus 
lui, et en se cachant le visage, elle tâcha de 
lui dérober la confusion oii elle étoit. 

Pour lui, il s'avança vers elle de l'air du 
monde le moins tendre et le plus galant, et 
se jettant à ses genoux : Ah Zéphis ! lui dit- 
il, mes yeux ne me trompent-ils pas ! est-ce 
Zéphis que je vois ici ! est-ce vous ! vous que 
j'adore, et que je n'osois presque pas y espé- 
rer ! quoi ! c'est vous qu'enfin je tiens dans 
mes bras ! 

Oui, répondit-elle en soupirant, c'est moi 
qui n'aurois jamais dû venir ici, c'est moi qui 
meurs de honte de m'y trouver, et qui n'ai 
cependant pas craint de m'y rendre. Que vous 
me rendez chère cette solitude, s'écria-t-il, 
en lui baisant la main ! Ah ! répondit-elle, 
qu'un jour, peut-être, elle me coûtera de re- 



136 LE SOPHA 

grets ! Les preuves que je vous y donne de 
ma foiblesse deviendront plus cruelles pour 
moi, à mesure qu'elles s'effaceront de votre 
souvenir, et elles s'en effaceront, Mazulhim : 
ou si vous vous les rappeliez quelquefois, ce 
ne sera que pour me mépriser de ce que j'au- 
rai fait pour vous. Mais quelle erreur ! répli- 
qua-t-il d'un ton badin ; pouvez-vous, belle 
comme vous êtes, vous former de pareilles 
chimères; sçavez-vous bien qu'au vrai, je 
n'ai jamais aimé personne aussi tendrement 
que vous; et vous doutez de mes sentimens! 
Non, je n'ai pas le bonheur d'en douter, re- 
prit-elle tristement; je srais que vous ne 
pouvez être ni constant, ni fidèle : je doute 
même que vous sçachiez aimer; cependant je 
vous aime, je vous l'ai dit, et je viens dans 
ces lieux vous le dire encore. Je sens ma foi- 
blesse dans toute son étendue, je m'en fais 
pitié à moi-même, j'en vois toutes les suites, 
et pourtant j'y cède. Ma raison me fait voir 
tout ce que j'ai à craindre, mon amour me 
fait tout braver. 

Mais, en vérité, répondit-il, sçavez-vous 
bien que vous me faites un vrai tort mortel 
de ne me pas voir aussi tendre que je le 
suis? Ah! Mazulhim, s'écria-t-elle, est-ce ain- 
si que vous sentez tout ce que je vous sacri- 



CONTE MORAL 137 



fie, et que vous rassurez mon cœur ! Je vous 
aime, Mazulhim; si vous me connoissiez 
mieux, vous n'en douteriez pas. Ce cœur qui 
vous adore, n'a (vous ne pouvez pas l'ignorer) 
jamais élé qu'à vous ; dites-moi que vous dé- 
sirez qu'il y soit toujours. Si vous sçaviez 
combien j'ai besoin de croire que vous m'ai- 
mez, vous ne me refuseriez pas de me le dire, 
ne fût-ce même que par humanité. C'est à 
vous seul aujourd'hui que mon bonheur est 
attaché; vous voir, vous aimer toujours, c'est 
mon seul bien et mes uniques vœux. Seroit- 
il bien vrai que vous fussiez incapable de pen- 
ser pour moi comme je pense pour vous! 

Ah! s'écria-t-il, je vous proteste... Mazul- 
him, interrompit-elle, laissez-moi le soin de 
vous justifier, je m'en acquitterai mieux que 
vous-même, et j'ai plus d'envie de croire que 
vous m'aimez, que vous de me le persuader. 
Je vous avouerai. Madame, reprit-il d'un air 
plus sérieux que touché, que je ne me croyois 
pas assez malheureux pour que les preuves 
que depuis six mois j'ai tâché de vous donner 
de ma tendresse, vous en eussent aussi peu 
persuadée. Je sens bien qu'un amour extrême 
tel que celui que j'ai eu le bonheur de vous 
inspirer, ne va jamais sans un peu de dé- 
fiance; si celle que vous me témoignez pou- 



138 LE SOPHA 

voit ne tourmenter que moi ajouta-t-il en la 
serrant dans ses bras, je m'en plaindrois beau- 
coup moins, et le plaisir de vous trouver si 
délicate, me feroit oublier combien vous êtes 
injuste; mais c'est de votre repos qu'il s'agit 
ici, et si vous connoissiez mes sentimens, 
vous n'auriez pas de peine à croire qu'il m'est 
infiniment plus cher que le mien. 

En achevant ces mots, il voulut prendre 
avec Zéphis les plus tendres libertés, mais 
elle se défendit d'un air si vrai, que ne pou- 
vant plus imaginer que ce fût en elle envie de 
faire de ces façons auxquelles on ne prend 
seulement pas garde aujourd'hui, il la regarda 
avec étonnement. Eh quoi ! Zéphis, lui-dit- 
il, est-ce ainsi que vous me prouvez votre 
tendresse, et devois-je m'attendre à tant d'in- 
différence? Mazulhim, répondit-elle en pleu- 
rant, daignez m'écouter. Je ne suis pas venue 
ici sans sçavoir à quoi je m'exposois, et vous 
me verriez verser moins de larmes, si je n'é- 
tois pas déterminée à me livrer à votre ten- 
dresse; je vous aime, et si je n'en croyois que 
les mouvemens de mon cœur, je serois entre 
vos bras; mais Mazulhim, il en est encore 
tems, et nous ne sommes pas encore assez 
engagés l'un à l'autre pour que vous deviez 
me cacher vos sentimens. Il n'y a pas de 



CONTE MORAL 



139 



tems où il ne me soit affreux d'apprendre que 
vous ne m'aimez pas; mais jugez combien 
j'aurois à me plaindre de vous, jugez quel 
seroit mon état, si je ne l'apprenois qu'après 
que ma foiblesse ne vous auroit rien laissé à 
désirer! Dominé par le désir de plaire, accou- 
tumé à l'inconstance par des succès qui ne se 
sont point démentis, vous ne cherchez qu'à 
vaincre, et vous ne voulez pas aimer. Peut- 
être est-ce sans passion pour moi que vous 
m'avez attaquée : examinez bien votre cœur, 
vous êtes maître de ma destinée, et je ne mé- 
rite pas que vous la rendiez malheureuse. 

Si ce n'est pas l'amour le plus tendre qui 
vous attache à moi, en un mot, si vous ne 
m'aimez pas comme je vous aime, ne crai- 
gnez pas de me le déclarer; je ne rougirai 
pas d'être le prix de l'amour, mais je mour- 
rois de honte et de douleur, si je ne m'étois 
vue que l'objet d'un caprice. 

Quoique ces paroles, et les pleurs que Zé- 
phis versoit en les prononçant, n'attendrissent 
pas Mazulhim, elles lui firent prendre un ton 
moins froid que celui qu'il avoit d'abord em- 
ployé auprès d'elle. Que vos craintes me tou- 
chent, lui dit-il; mais que je les mérite peu! 
est-il possible que vous vous imaginiez que 
je vous confonds avec ces objets méprisables. 



14° LE SOPHA 

qui seuls jusqu'à ce jour ont paru m'occuner. 
J'avoue que la façon dont j'ai vécu i. pu 
donner lieu à vos soupçons; mais, Zéphis, 
voudriez-vous que j'eusse joint au ridicule 
d'avoir eu les femmes qui ont rempli mes loi- 
sirs, la honte de les avoir aimées ? Il est vrai, 
je craignois l'amour; eh! que pouvois-je faire 
de mieux, pour lui échapper toujours, que de 
vivre avec des femmes sans moeurs et sans 
principes, qui, dans l'instant même qu'elles 
me séduisoient le plus par leurs agrémens, 
me sauvoient par leur caractère du danger 
d'une passion ! Je suis, dites-vous, accoutumé 
à l'inconstance par le succès? M'estimez-vous 
assez peu pour croire qu'avant de vous avoir 
touchée, je me flattasse d'en avoir eu quel- 
ques-uns? Il n'y a pas une de ces victoires 
dont, peut-être, vous me croyez si vain, qui 
intérieurement ne m'ait couvert de confusion; 
pas une enfin qu'au prix de tout mon sang je 
ne voulusse n'avoir point remportée, puis- 
qu'elles me rendent moins digne de vous ! 

Zéphis, à ces paroles, parut un peu rassu- 
rée, et tendit la main à Mazulhim, en atta- 
chant sur lui ses beaux yeux, avec cette ex- 
pression tendre et touchante que l'amour seul 
peut donner. Oui, Zéphis, continua Mazulhim, 
je vous aime ! ah ! combien vivement ! avec 



CONTE MORAL 141 



quel plaisir je sens à vos genoux, qu'au mi- 
lieu même des transports les plus ardens, ce 
n'étoit pas à l'amour que je sacrifiois ! qu'il 
m'est doux de le connoître, et de ne le con- 
noître que par vous! sans vos charmes, même 
sans vos vertus, j'aurois, sans doute, ignoré 
toujours ce sentiment auquel, jusques à vous, 
je refuserois de me livrer. C'est à vous seule 
que je le dois, c'est pour vous seulequeje veux 
en être éternellement rempli ! 

Ah Mazulhim? s'écria-t-elle, que nous se- 
rions heureux si vous pensiez ce que vous me 
dites ! s'il est vrai que vous m'aimi<^z, vous 
m'aimerez toujours ! A ces mots, elle se pen- 
cha sur Mazulhim, et en le serrant tendrement 
dans ses bras, elle approcha sa tête de la 
sienne. La plus tendre ivresse étoit peinte 
dans ses yeux, et bientôt Mazulhim, par ses 
transports, en pénétra toute son âme. Dieux! 
quels yeux quand il eut achevé de les trou- 
bler! Je n'avois vu les mêmes qu'à Phénime. 

Quelque préparée qu'elle fût cependant à 
rendre Mazulh-'m l'amant du monde le plus 
heureux, elle ne put sans se ressouvenir de 
ses craintes, et peut-être de sa vertu, le voir 
si près de son bonheur. 

Vous ne doutez pas que je ne vous aime, 
lui dit-elle, en lui opposant la plus foible 



143 LE SOPHA 

résistance ; mais ne pouvez-vous — Ah 
Zéphis ! interrompit-il, Zéphis ! pouvez-vous 
craindre encore de me prouver votre ten- 
dresse ? 

Zéphis soupira, et ne répondit rien : phis 
vaincue par son amour qu'elle n'étoit persua- 
dée de celui de son amant, elle céda enfin à 
ses désirs. Trop heureux Mazulhim ! que de 
charmes s'offrirent à tes regards, et combien la 
pudeur de Zéphis n'en augmentoit-elle pas le 
prix ! aussi Mazulhim m'en parut-il vive- 
ment frappé ; tout l'étonnoit ; tout étoit en 
Zéphis l'objet d'un éloge et d'un baiser. 
Quoique loin de condamner l'admiration dans 
laquelle il étoit plongé, je la partageasse avec 
lui, il me sembla que pour la situation où il 
se trouvoit, elle duroit trop long-tems, et 
qu'elle sembloit même suspendre, ou lui faire 
oublier ses désirs. 

Il est bien vrai que plus on est délicat plus 
on s'amuse de bagatelles. Le sentiment seul 
connoît ces tendres écarts qu'il imagine, et 
qu'il varie sans cesse ; mais enfin, on ne 
sçauroit s'y plaire toujours, et si l'on s'y 
arrête, c'est moins pour y borner ses désirs, 
que pour y trouver de nouvelles sources de 
flammes. J'eus quelques instans assez bonne 
opinion de Mazulhim, pour n'attribuer l'ané- 



CONTE MORAL 143 



antissement OÙ je le voyois, qu'à un excès 
d'amour, et les charmes deZéphisjustifioient 
cette idée. Vraisemblablement Zephis le crut 
aussi, et plus long-tems que moi. Je ne con- 
cevois pas comment les transports d'un amant 
si tendre, si pressé d'être heureux, s'affoiblis- 
soient à mesure qu'ils trouvoient de quoi 
augmenter : il étoit vif sans être ardent ; il 
louoit, il admiroit toujours : mais n'est-ce 
donc que par des éloges qu'un amant sçait 
exprimer ses désirs ? 

Avec quelque adresse que Mazulhim dis- 
simulât son malheur, Zéphis s'apperçut du 
peu de succès de ses charmes : elle n'en parut 
ni surprise, ni choquée, et tournant ses beaux 
yeux vers son amant, levez-vous, lui dit-elle 
avec le plus doux sourire, je suis plus heu- 
reuse que je ne le pensois. 

Mazulhim à ce discours, qui ne lui parut 
qu'insultant, s'eftorça, mais vainement, de 
prouver à Zéphis qu'il ne méritoit pas qu'elle 
eût de lui l'idée qu'elle sembloit en avoir 
prise. 

Forcé enfin de se rendre justice : Hélas, 
Madame, lui dit-il d'un ton qui me fit rire, 
c'est que vous m'avez attristé! Votre trouble 
me divertit, répondit Zéphis; mais votre 
douleur m'offenseroit. Il seroit trop cruel 



144 LE SOPHA 

pour moi, que vous crussiez mon cœur 
blessé... Ah Zéphis ! interrompit Mazulhim, 
qu'il est affreux d'avoir tort avec vous, et 
difficile de s'en justifier! Cessez donc de vous 
afflif^er, répondit tendrement Zéphis; je crois 
que vous m'aimez, je ne le crois même que 
depuis un instant, et vous ne pouviez mieux 
me prouver votre tendresse que parles choses 
que vous vous reprochez. 

Ah! cela, comme l'on dit, est bon pour le 
discours, dit le sultan; mais dans le fond de 
l'âme, cette dame-là n'étoit sûrement pas 
contente. Premièrement, c'est que par soi- 
même cela est affligeant, et qu'il y a appa- 
rence que ce qui afflige toutes les femmes, 
n'en sçauroit divertir une, ou du moins vous 
conviendrez qu'en ce cas-là elle seroit bien 
capricieuse. D ailleurs, c'est que le sentiment 
n'est pas une chose si consolante, quand cela 
arrive, qu'on pourroit bien dire. 

A ce propos, je me souviens qu'un jour 
(j'étois parbleu bienjeune,) c'étoit une femme. 
Je ne vous dirai pas comment cela arriva; 
nous étions pourtant tous deu.\... Réellement, 
je ne m'en serois jamais défié; ne voilà-t-il 
pas que tout d'un coup... je ne sçais pas trop 
comment vous dire cela. Eh bien! j'eus beau 
lui tenir les propos du monde les plus galans, 



CONTE MORAL 145 



plus je lui parlai, plus elle pleura. Je n'ai 
jamais vu cela qu'une fois; mais il est vrai 
que c'étoit une chose bien attendrissante. Je 
lui dis pourtant, entre autres choses, qu'il ne 
falloit désespérer de rien, que je ne l'avois 
pas fait exprès... Eh! finissez votre cruelle 
histoire, interrompit la sultane. Je trouve 
assez bon, reprit Schah-Baham, qu'il ne 
me soit point permis de faire un conte, et 
chez moi surtout. De là. comme je vous 
disois, poursuivit-il, j'ai conclu, et pour 
jamais, qu'il n'y a point de femme à qui cela 
fasse un certain plaisir; par conséquent la 
dame de Mazulhim qui disoit de si belles 
choses... auroit tout autant aimé n'avoir pas 
eu à les dire, interrompit la sultane, cela est 
probable; mais sçachez pourtant que ce que 
vous croyez si fâcheux pour une femme, 
l'afflige moins qu'il ne l'embarrasse. Ah oui, 
reprit le sultan, je n'aurois, par exemple, 

qu'à mais n'ayez pas peur! continuez, 

Emir. 

Quelque déconcerté que Mazulhim me 
parût de son aventure, il me sembla qu'il 
étoit encore plus étonné de la façon dont 
Zéphis la prenoit. 

Si quelque chose peut, lui dit-il, me con- 
soler de cette aftreuse disgrâce, c'est de voir 

10 



146 LE SOPHA 

qu'elle ne prenne rien sur votre cœur; que de 
femmes me détesteroient, si elles avoient 
autant à se plaindre de moi ! Je vous avoue, 
répondit Zéphis, que je ferois peut-être 
comme elles, si je pouvois attribuer cet acci- 
dent à votre froideur; mais si, comme vous 
me l'avez dit et que je le crois, l'amour seul 
trouble vos sens, je ne trouve dans cette 
aventure que mille choses plus flatteuses 
pour moi que tous vos transports. Je vous 
aime trop pour ne pas croire que vous m'ai- 
mez ; peut-être aussi ai-je trop de vanité, 
ajouta-t-elle en souriant, pour imaginer qu'il 
y a de ma faute; mais quel que soit le motif 
de mon indulgence, ce qu'il y a de vrai, c'est 
que je vous pardonne. Je vous avertis au 
reste, que je serois moins tranquille sur le 
plus simple soupçon sur votre fidélité, que 
sur ce que vous appeliez un crime. Oui, 
Mazulhim, soyez-moi fidèle, et puissé-je 
toujours vous trouver tel que vous êtes 
actuellement. Ce que j'y perdrois du côté de 
ce que vous appeliez des plaisirs, ne le trou- 
verois-je pas bien dans la certitude que vous 
seriez constant? 

Pendant que Zéphis parloit, Mazulhin qui 
auroit bien voulu lui avoir moins d'obliga- 
tion, n épargnoit rien de tout ce qui pouvoit 



CONTE MORAL 147 



faire cesser son malheur. Zéphis se prêtoit à 
ses désirs avec une complaisance qu'intérieu- 
rement, peut-être, il n'approuvoit pas, parce 
que de moment en moment, elle le rendoit 
moins excusable. Cette complaisance même 
devenoit plus tendre, insensiblement elle 
augmentoit; Zéphis défendoit moins, ou 
accordoit de meilleure grâce; ses yeux bril- 
loient d'un feu que je ne leur avois pas 
encore vu; il sembloit que ce ne fût que dans 
cet instant qu'elle se fût véritablement ren- 
due : elle n'avoit jusques-là que souffert les 
empressemens de Mazulhim, alors elle les 
partageoit. Cette répugnance inséparable du 
premier moment que tant de femmes jouent, 
et que si peu sentent, avoit cessé. 

Zéphis soutenoit sans embarras les éloges 
de Mazulhim, et paroissoit même désirer qu'il 
pût se mettre à portée de lui en donner de 
nouveaux : elle rougissoit, et ce n'étoit pas la 
pudeur qui la faisoit rougir ; ses regards ne se 
détournoient plus de dessus les objets qui 
d'abord avoient paru les blesser ; la pitié que 
Mazulhim lui inspiroit, enfin n'eut plus de 
bornes; cependant... 

Ah oui, interrompit le sultan, cependant... 
J'entends bien, voilà un impertinent homme ! 
Je ne connois rien qui soit à la longue plus 



148 LE SOPHA 



insupportable que les procédés qu'il a avec 
Zéphis; je suis bien sûr qu'elle s'en fâcha. Et 
moi, dit la sultane, je le suis du contraire; se 
fâcher d'un pareil malheur, c'est le mériter. 
Bon, reprit le sultan, pensez-vous qu'une 
femme fasse une pareille réflexion.'' Ce qu'il 
y a de certain pour moi, c'est qu'en pareil cas 
je me fâcherois, et si je ne m'en croirois pas 
moins raisonnable, non. Voyons pourtant ce 
que dit Zéphis, car, à ce que je vois, en cela 
comme en toute autre chose, chacun a son 
goût. 

Quelque indulgente qu'elle fût, reprit Aman- 
zéi, l'obstination du malheur de son amant 
me parut l'ennuyer; soit qu'ayant plus fait 
pour lui que la première fois, elle crut le mé- 
riter moins ; soit qu'étant en ce moment plus 
favorablement disposée, elle trouvât dans sa 
raison moins (je force pour le soutenir. 

Mazulhim, moins convaincu que Zéphis 
de son infortune, ou accoutumé peut-être à 
braver de pareils malheurs, ne pensant pas de 
Zéphis aussi bien qu'il le devoit, tenta ce que, 
s'il eût été plus sage ou plus poli, il n'auroit 
pas tenté. Il me sembla qu'elle n'agréoit pas 
une épreuve qui lui montroit moins encore de 
présomption dans Mazulhim, que la mauvaise 
opinion qu'il osoit avoir de ses charmes. 



CONTE MORAL 



149 



Malgré son trouble, il lui échappa un sou- 
ris malin qui sembloit dire à Mazulhim qu'elle 
n'étoit point personne avec qui cette témérité 
fût placée, et pût être heureuse. Sûre qu'il en 
seroit bientôt puni, elle se livra à ses ridi- 
cules entreprises, avec une intrépidité que 
toute femme est assez vaine pour avoir en 
pareil cas, mais qui n'est point dans toutes 
justifiée par le succès. Quoique Mazulhim fût 
en ce moment moins à plaindre qu'il ne l'avoit 
été, il n'étoit pas cependant dans une situa- 
tion dont on pût le féliciter, et quels que 
fussent ses efforts^ Zéphis eut raison de ne les 
avoir pas craint. 

A l'air étonné de Mazulhim, je dus croire 
que s'il étoit fait à une partie de ce qui lui 
arrivoit, il ne l'étoit pas à trouver des femmes 
qui comme Zéphis, ne pussent dans ses mal- 
heurs lui laisser aucunes ressources. Ce que 
je dis toutefois sans vouloir en offenser au- 
cune ; et que sçait-on d'ailleurs, si ce seroit 
toujours à elles qu'on devroit s'en prendre ? 

Quoi qu'il en soit, la surprise de Mazulhim 
fut si plaisamment marquée, et aux dépens 
de beaucoup d'autres femmes, faisoit si bien 
l'éloge de Zéphis, qu'elle ne put s'empêcher 
d'en rire. Si vous me l'aviez demandé, lui- 
dit-elle, je vous l'aurois dit, mais vous ne 



150 LE SOPHA 

m'en auriez peut-être pas crue. J'aurois assu- 
rément eu tort, répondit-il, mais je ne devois 
pas m'y attendre ; une expérience de dix ans 
toujours heureuse, me faisoit croire toujours 
possible ce qu'avec vous seule j'ai inutilement 
tenté. Ah Zéphis ! ajouta-t-il, faut-il que je 
trouve dans ce qui devroit combler mes 
désirs de nouvelles raisons de me plaindre ! 
En effet, répondit-elle en riant, je conçois 
combien vous êtes malheureux, et vous 
devez aussi être bien sûr de toute ma pitié. 
Zéphis ! reprit-il avec un transport plus vrai 
que tous ceux que je lui avois vus, rien 
n'égale ma tendresse que vos charmes ; 
chaque moment augmente mon ardeur et 

mon désespoir ; et je sens Eh Mazulhim ! 

interrompit-elle, quel auroit donc été ce bon- 
heur dont vous regrettez tant la perte ? Non, 
s'il est vrai que vous m'aimiez, vous n'êtes 
pas à plaindre. Un seul de mes regards doit 
vous rendre plus heureux que tous ces plaisirs 
que vous cherchiez, si vous les aviez trouvés 
auprès d'une autre. Vos sentimens me char- 
ment et me pénètrent, dit-il ; mais en redou- 
blant mon amour, ils augmentent mes regrets 
et ma douleur. 

Finissons cet entretien, dit Zéphis en se 
levant. Quoi ! s'écria-t-il, voudriez-vous 



CONTE MORAL 



151 



déjà me quitter ? Ah Zéphis ! ne m'abandon- 
nez point à l'horreur de ma situation ! Non 
Mazulhim, répliqua-t-elle, je vous ai promis 
de passer ce jour avec vous. Eh puisse-t-il ne 
vous point paroître plus long qu'à moi ! Mais 
sortons de ce cabinet : allons jouir de la déli- 
cieuse fraîcheur qui commence à se répandre; 
distraire votre imagination, la détourner 
enfin de dessus les objets qui l'attristent, 
peut-être, Mazulhim, plus on cherche les 
plaisirs, moins on peut les goûter ; essayons 
si, en y arrêtant moins notre pensée, nous ne 
nous y disposerions pas mieux. 

La généreuse Zéphis sortit en achevant ces 
paroles, et Mazulhim lui donna la main de 
l'air du monde le plus respectueux. 

Ce qu'il y a de singulier, c'est que ce Ma- 
zulhim qui employoit si mal les rendez-vous 
qu'on lui donnoit, étoit l'homme d'Agra le 
plus recherché ; il n'y avoit pas une femme 
qui ne l'eût eu, ou qui ne voulût l'avoir pour 
amant: vif, aimable, volage, toujours trom- 
peur, et n'en trouvant pas moins à tromper, 
toutes les femmes le connoissoient, et toutes 
cependant cherchoient à lui plaire ; sa répu- 
tation enfin étoit étonnante. On le croyoit!... 
que ne le croyo't-on pas? et pourtant, qu'étoit 
il ? que ne devoit-il pas à la discrétion des 



152 LE SOPHA 

femmes, lui qui ayant pour elles de si mau- 
vais procédés, les ménageoit cependant si 
peu? 

Après une heure de promenade, Zéphis et 
lui revinrent du jardin. Je cherchai prompte- 
ment dans leurs yeux s'ils, étoient plus con- 
tens que lorsqu'ils étoient sortis. A l'air mo- 
deste de Mazulhim, je crus que non, et je ne 
me trompois pas, Zéphis s'assit sur moi non- 
chalamment, et Mazulhim se mit à ses pieds 
sur des carreaux. Ayant assez peu de chose à 
lui dire, et n'imaginant d'abord aucune sorte 
d'amusements qu'il fût en état de lui procurer, 
il s'abandonna à la rêverie, en la regardant 
assez tendrement. 

Honteux peu de tems après, du personnage 
qu'il jouoit auprès de la plus belle femme 
d'Agra, mais consterné encore de ses mal- 
heurs, tremblant en voulant les réparer, d'es- 
suyer de nouveaux affronts, il fut quelques 
momens sans sçavoir à quoi se déterminer. II 
craignit enfin que son silence et sa froideur 
ne parussent plutôt à Zéphis des preuves 
d'indifférence que de crainte ou de repentir. 

Il la prit brusquement dans ses bras, et lui 
donnant les baisers les plus tendres, sembla 
vouloir sortir par un coup d'éclat de la pro- 
fonde léthargie dans laquelle il étoit plongé. 



CONTE MORAL 



153 



Zéphis d'abord parut délibérer en elle-même 
si elle se prêteroit aux nouvelles entreprises 
de Mazulhim, Si la tendresse la sollicitoit à 
tout accorder, cette même tendresse lui fai- 
soit voir avec douleur qu'elle n'avoit jamais 
plus de cruauté pour Mazulhim, que quand 
elle ne lui refusoit rien. Désiroit-il d'être heu- 
reux, ou la connoissoit-il assez peu pour 
croire qu'elle seroit blessée s'il ne cherchoit 
pas à le devenir! Etoit-ce enfin l'amour ou la 
vanité qui le ramenoit si tendre? 

Pendant qu'elle s'occupoit de ces idées, 
Mazulhim (soit qu'il cherchât uniquement à 
se tirer d'une situation qui l'ennuyoit, soit 
que, comme il étoit admirable pour les menus 
détails de l'amour, il voulût empêcher Zéphis 
de s'ennuyer) crut devoir employer ces riens 
charmans quand ils précédent ou suivent une 
conversation sérieuse ; mais qui par leur fri- 
volité ne sont pas faits pour en tenir lieu. 
Zéphis refusa d'abord de s'y prêter, mais 
croyant à l'empressement extrême avec le- 
quel Mazulhim lui demandoit plus de com- 
plaisance qu'il avoit besoin qu'elle en eût, 
elle consentit par pure générosité, et en haus- 
sant les épaules, à ce dont il se faisoit de si 
grandes idées, et dont, car il faut lui rendre 
justice, elle attendoit beaucoup moins que 
lui. 



154 LE SOPHA 

L'air inattentif et mémo ennuyé qu'elle 
garda long-tems, loin d'impatienter Mazul- 
him, l'engagea à redoubler ses soins, et com- 
me il étoit l'homme de son tems qui sçavoit 
le mieux traiter les petites choses, il la força 
à lui prêter plus d'attention ; de l'attention il 
la conduisit à l'intérêt : le peu de réalité des 
objets qu'il lui offroit, disparut insensible- 
ment à ses yeux; elle seconda elle-même l'il- 
lusion où il la jettoit, et connut enfin de com- 
bien de plaisirs l'imagination est la source, 
et combien sans elle la nature seroit bornée. 
Pour comble de bonheur, ce que Mazulhim 
avoit peut-être moins regardé comme une 
ressource pour lui, que comme une sorte de 
dédommagement qu'il devoit à Zéphis, lui 
fit une impression plus vive qu'il ne s'en étoit 
flatté. Les charmes de Zéphis^ devenus mê- 
me plus touchans, lui firent sentir cette émo- 
tion qu'il avoit jusques-là cherchée si vaine- 
ment, et dans le doux désordre qui commen- 
çoit à s'emparer de ses sens, ayant perdu le 
souvenir de ses malheurs, ou en étant alors 
plus irrité qu'abattu, il vainquit enfin glorieu- 
sement ces obstacles par lesquels il s'étoit 
vu si long-tems et si cruellement arrêté. 

J'entends, dit alors le sultan, c'est fort 
bien fait : il vaut mieux tard que jamais, 
c'est-à-dire que 



CONTE MORAL 155 



N'allez-vous pas nous expliquer cela, inter- 
rompit la sultane, et pensez-vous qu'Amanzéi 
ait eu la prudence, ou la finesse de nous 
laisser quelque chose à deviner? Je n'en 
sçais rien, reprit le sultan, ce ne sont pas là 
mes affaires; mais enfin, c'est que, comme 
vous le sçavez aussi bien que moi, ce Mazul- 
him est un peu sujet à des accidens, et qu'il 
me paroît tout simple que l'on s'informe... 
Eh bien ! dites-moi donc un peu, Mazulhim? 

Sire, il fut heureux; mais il sçavoit mieux 
offenser, qu'il ne sçavoit réparer les outrages 
qu'il faisoit, et je doute que s'il eût eu affaire 
à une personne moins généreuse que Zéphis, 
il eût pu pour si peu obtenir un pardon. Plus 
vain qu'il n'étoit amoureux, il me parut 
moins sentir le bonheur de posséder Zéphis, 
que le plaisir d'avoir moins à rougir devant 
elle. Ils commencèrent une conversation 
tendre, où Zéphis mit beaucoup de sentiment, 
et Mazulhim extrêmement de jargon. 

Peu de tems après, on servit un souper où 
il avoit épuisé la délicatesse et le goût. 
Zéphis animée de plus en plus par la présence 
de son amant, lui dit mille choses fines et 
passionnées qui ne me firent pas moins 
admirer son esprit que sa tendresse. Quoique 
lui-même fût étonné de tant de charmes, ils 



156 LE SOPHA 



n'agissoient pas sur lui aussi vivement que 
sur inoi, et il me parut que son orgueil étoit 
plus flatté de la conquête de Zéphis, que son 
cœur n'étoit touché de cette passion vive et 
délicate qu'elle avoit pour lui, et dont malgré 
ce qu'elle craignoit de son inconstance, elle 
étoit uniquement remplie. 

Si la possession de Zéphis n'avoit pas 
rendu Mazulhim aussi amoureux qu'elle 
l'auroitdû, il en étoit du moins devenu plus 
vif; son cœur inaccessible au sentiment, 
languissoit encore ; toutes les vertus de 
Zéphis, que l'ingrat louoit sans les connoître, 
et peut-être sans les lui croire, loin de l'atta- 
cher à elle, sembloient l'en éloigner et le 
contraindre. Je ne le voyais pas même ému 
de l'amour tendre et vrai qu'elle avoit pour 
lui, mais elle commençoit à lui inspirer des 
désirs. Il la regardoit avec transport, il sou- 
piroit, il lui parloit avec ardeur du bonheur 
dont il avoit joui, et sembloit attendre avec 
impatience que le souper finît. Il le lui dit 
lui-même, mais soit qu'elle n'eût pas si bonne 
opinion que lui de l'après-souper, elle étoit 
moins impatiente. Cependant elle l'aimoit, il 
la pressa, bientôt... Ah Mazulhim! que tu 
aurois été heureux si tu avois sçu aimer! 

Peu de tems après, Zéphis sortit, et Ma- 



CONTE MORAL 157 



zulhim la suivit, en lui faisant des protesta- 
tions d'amour et de reconnoissance, que je 
crus d'autant moins vraies, qu'elle les méri- 
toit mieux. Zéphis étoit trop estimable, pour 
qu'il put s'attacher constamment à elle; elle 
étoit vraie, sans fard, sans coquetterie; Ma- 
zulhim étoit sa première aftaire, mais ce qui 
auroit fait la félicité d'un autre, n'étoit pour 
ce cœur corrompu qu'une liaison où il ne 
trouvoit ni plaisir ni amusement. Il ne lui 
falloit que de ces femmes qui nées sans sen- 
timent et sans pudeur, ont mille aventures, 
sans avoir un amant, et qu'à l'indécence de 
leur conduite, on pourroit accuser de cher- 
cher plus encore le déshonneur que le plaisir. 
Il n'étoit pas étonnant que Mazulhim, qui 
n'étoit qu'un fat, plût aux femmes de ce 
genre, et qu'à son tour, il les recherchât. 

Mais Amanzéi, demanda la sultane, com- 
ment un homme de si peu de mérite avoit-il 
pu toucher une personne aussi estimable que 
vous nous avez peint Zéphis ? Si votre ma- 
jesté vouloit bien se ressouvenir du portrait 
que j"ai fait de Mazulhim, répondit Amanzéi, 
elle s'étonneroit moins qu'il eût sçu plaire à 
Zéphis; il avoit des agrémens, et sçavoit 
feindre des vertus. Zéphis d'ailleurs ne seroit 
pas la première femme raisonnable qui auroit 



158 LE SOPHA 

eu le malheur d'aimer un fat, et votre majesté 
n'ignore pas qu'on ne voit autre chose tous 
les jours. Sans doute, dit le sultan, par 
exemple, il a raison, l'on ne voit que cela; 
au reste, ne me demandez pas pourquoi, car 
je n'en sçais rien. Ce n'est pas à vous non 
plus que je le demande, reprit la sultane. Ce 
ne sont des choses, qu'avec tout l'esprit que 
vous avez, il me paroît simple que vous ne 
sçachiez pas. 

Qu'une femme raisonnable, continua-t-elle, 
se rende à un amour également tendre et 
constant; que sûre des sentimens et de la 
probité d'un homme qui l'aime (si toutefois 
quelque chose peut jamais l'en assurer) elle 
se livre enfin à lui, cela ne me surprend pas; 
mais qu'elle soit capable de foiblesse pour un 
Mazulhim, voilà ce que je ne puis compren- 
dre. L'amour, répondit Amanzéi, ne seroit 

pas ce qu'il est, si Si, si, interrompit le 

sultan, allez-vous faire longtems les beaux 
esprits? et ne vous souvient-il plus que j'ai 
défendu les dissertations ? Que vous importe, 
dites-moi, que cette Zéphis aime ce Mazul- 
him, que l'une soit une bégueule, et l'autre 
un fat ? Eh bien, elle l'aime tel qu'il est. 
Vous voulez sçavoir pourquoi, que ne deman- 
diez-vous à Amanzéi, pendant qu'il étoit 



CONTE MORAL 15g 



femme? Croyez-vous qu'il se souvienne de 
cela lui à présent? Vous êtes cause, au reste, 
avec tous vos discours, que les contes que 
l'on me fait ne finissent point, et cela m'ex- 
cède. Voyons, Emir, où en étiez-vous ? que 
devint cette Zéphis si raisonnable qu'elle 
ennuie? quelle fut la fin de tout cela? 

Celle qu'elle devoit avoir, reprit Amanzéi; 
Mazulhim ne voulant pas d'abord manquer 
totalement d'égards pour Zéphis, la trompa 
le plus secrètement qu'il put. Ou les ména- 
gemens qu'il eût pour elle ne furent pas assez 
habilement employés pour la tromper long- 
tems, ou les infidélités qu'il lui faisoit étoient 
trop fréquentes et trop marquées pour qu'il 
pût toujours les lui dérober. Quoi qu'il en 
soit, elle se plaignit; mais comme avec 
toutes les délicatesses de l'amour le plus 
tendre, elle en avoit tout l'aveuglement, il 
vint aisément à bout de la calmer. Il conti- 
nua ses infidélités, et elle recommença ses 
reproches. Enfin, il s'impatienta, et peu 
touché de son amour et de ses larmes, il 
rompit absolument avec elle, et la laissa 
livrée à la honte de l'avoir aimé, et à la 
froideur de l'avoir perdu. 

Ma foi, dit le sultan, il fit fort bien de la 
quitter; et la preuve de cela, c'est que j'aurois 



l6o LE SOPHA 



fait de même. Je sçais bien qu'elle étoit fort 
belle, qu'elle avoit beaucoup de mérite ; mais 
ce mérite-là m'auroit, moi qui veux qu'on me 
divertisse, ennuyé tout comme lui. Ce n'est 
pourtant pas que je sois un Mazulhim, je 
pense qu'on ne me le reprochera pas; mais 
c'est qu'il ne laisse pas d'être plaisant de 
quitter des femmes, quand ce ne seroit uni- 
quement que pour entendre ce qu'elles en 
disent. 



=^î=S^:^-^=^^i-^3xg==$=^^=r=g:cg=.^^=^ 



CHAPITRE XI. 

Qui contient une recette contre les 
enchantemens. 

TROIS jours après que j'eus vu Zéphis 
pour la première fois, Mazulhim arriva 
seul. A peine avoit-il eu le tems de donner 
quelques ordres, qu'une petite femme, dont 
l'air étoit vif, indécent, étourdi, et pourtant 
maniéré, entra dans le cabinet. De loin, elle 
ne manquoit pas d'éclat; de près, ce n'étoit 
qu'une figure médiocre, et que sans ses ridi- 



CONTE MORAL l6l 



cules, ses mines, et cette prodigieuse vivacité 
qu'elle affectoit, on n'auroit pas si facilement 
remarquée. Aussi étoit-ce la seule chose qui 
avoit fait naître à Ma2ulhim l'envie de 
l'avoir. 

Ah J s'écria-t-il, en la voyant, c'est vous; 
mais sçavez-vous bien que vous êtes divine 
d'arriver de si bonne heure ! 

Cette beauté, malgré ses airs enfantins, 
s'avança vers Mazulhim, avec cette noble in- 
décence qui composoit presque toutes ses 
grâces; et sans lui répondre, ni presque le 
regarder: Vous aviez raison, lui dit-elle, de 
me dire que votre petite maison étoit jolie ; 
mais, c'est qu'elle est charmante! meublée 
d'un goût! d'une volupté! cela est divin! 
N'est-il pas vrai, répondit-il, que c'est la 
plus jolie du fauxbourg! Ne diroit-on pas à ce 
propos, répliqua-t-elle, quej'enconnois beau- 
coup? Ce cabinet-ci est charmant! continuâ- 
t-elle, galant au possible! Je suis, dit-il, 
charmé de vous y voir, et qu'il vous plaise. 

Oh pour moi, répliqua-t-elle, je n'ai peut- 
être pas fait pour y venir, toutes les façons 
■que je devois; ce n'est pas que je ne sçache, 
aussi bien qu'une autre, l'art de filer, et de 
mettre de la décence dans une affaire, mais... 
Vous ne la pratiquez pas, interrompit-il, oh! 
pour cela l'on vous rend justice. 

II 



102 LE SOPHA 



C'est que cela est vrai au moins, reprit- 
elle exactement, je ne suis point fausse. Hier 
quand vous me dîtes que vous m'aimiez, et 
que vous me proposâtes de venir ici.... je fus 
pourtant bien tentée de vous répondre non, 
mais la vérité de mon caractère ne me le per- 
mît point; je suis franche, naturelle, vous 
me plaisez, et me voilà. Vous n'en pensez 
pas plus mal de moi, peut-être? Qui! moi! 
répondit-il en haussant les épaules, voilà une 
belle idée! j'en penserois mille fois mieux, 
s'il m'étoit possible. Au vrai, vous êtes char- 
mant, reprit-elle; mais, dites-moi donc? y a- 
t-il long-tems que vous êtes ici? J'arrivois, 
répartit-il, et j'en rougis, j'en suis confondu: 
mais vous avez pensé être ici la première. 
Cela auroit vraiment été joli, dit-elle, et je 
n'aurois pas manqué de vous en savoir gré. 
Vous concevez bien, répondit-il, qu'on ne 
fait pas ces choses-là exprès, et qu'elles peu- 
vent arriver aux gens les plus empressés. 

Oui, oui, reprit-elle, je le conçois bien, je 
ne l'aimerois pourtant pas. Ecoutez donc, 
que je vous dise des nouvelles. Zobéide vient 
dans la minute de quitter Areb-cham. Ne lui 
a-t-elle fait que cela, demanda-t-il? Et So- 
phie, continua-t-elle, vient de prendre Dara. 
N'a-t-elle pris que lui, demanda-t-il encore? 



CONTE MORAL 163 

Pendant qu'elle parloit, Mazulhim qui la 
connoissoit trop pour la respecter seulement 
un peu, prenoit avec elle les plus grandes li- 
bertés. Loin qu'elle m'en parût plus émue 
que lui, elle promena ses yeux dans le cabinet 
avec distraction, puis les ramenant sur sa 
montre, mais, quelle folie, donc, Mazulhim, 
lui dit-elle, est-ce que nous serons seuls tout 
le jour? Voilà une assez bonne question, ré- 
pondit-il; sans doute nous serons seuls. 

Mais vraiment reprit-elle, je n'avois pas 
compté là-dessus; laissez donc, ajouta-t-elle, 
sans aucun désir qu'il finît, ni qu'il continuât 
(aussi ne s'en embarrassa-t-il pas plus qu'elle) 
vous êtes au vrai d'une folie qui ne ressemble 
à rien ; et à propos de quoi être seuls, s'il 
vous plaît? Il me semble, répondit froidement 
Mazulhim, que cette conversation n'empé- 
choit pas de s'amuser, que cela étoit convenu 
entre nous. 

Convenu, dit-elle, quelle conte; où avez- 
vous donc pris cela ? je n'en ai pas dit un 
mot, je vous le jure; après tout, cela m'est 
égal, et je sçaurai bien vous contenir. Ah 
pour cela, laissez donc, vous avez des façons 
singulières. Pas trop, il me semble que je ne 
suis pas plus singulier qu'un autre. D'ailleurs, 
étant ensemble comme nous y sommes, je 



104 LE SOPHA 

dois croire que je n'outre rien. Ah Zulica! 
ajouta-t-il, vous qui avez du goût, dites-moi 
ce que vous pensez de ce plafond ; c'étoit à cela 
que je révois, dit-elle, je le voudrois moins 
chargé de dorure ; tel qu'il est, je le trouve 
pourtant fort beau, ajouta- t-elle en s'asseyant 
sur ses genoux, et selon toutes apparences, ce 
n'étoit pas pour le déranger. 

Quand j'y pense, reprit-elle, il faut que je 
sois bien folle pour croire que vous me serez 
fidelle, vous qui ne l'avez encore été à per- 
sonne. Ah ! ne parlons pas de cela, répliqua- 
t-il, en s'occupant toujours (et grâces aux 
bontés de Zulicaj fort commodément ; vous 
seriez peut-être embarrassée, si j'étois plus 
constant que vous me soupçonnez de l'être. 
Vous ne voulez donc pas me laisser ? dit-elle, 
en ne faisant pas le moindre mouvement pour 
lui échapper, ou pour le contraindre. A 
l'égard de la constance, continua-t-elle aussi 
froidement que s'il n'eût pas continué lui, 
j'en ai dans le caractère, j'ose le dire. Ce 
n'est pas aujourd'hui une vertu que la con- 
fiance tant elle est commune, répondit-il, et 
l'on peut, sans se vanter, dire qu'on en est 
capable; vous avez pourtant, malgré celle 
dont vous pouvez vous piquer, changé quel- 
quefois. Pas tant, n'allez pas croire cela. 



CONTE MORAL 165 



Maisjesçais, et vous ne l'ignorez pas, ré- 
pondit-il, tous les amans que vous avez eus. 
Eh bien! dit-elle, en ce cas-là vous convien- 
drez qu'il n'a tenu qu'à moi d'avantage, finis- 
sez donc ! vous me tourmentez ! Beaucoup 
moins que je ne devrois. Mais enfin, répli- 
qua-t-elle, c'est toujours plus que je ne veux. 
Quoi! lui dit-il, ne m'aimez-vous pas! allez- 
vous avoir un caprice? N'avons-nous pas 
tout réglé? Eh ! mais — oui, répondit-elle, 
mais.... Ah Mazulhim ! vous me déplaisez! 
C'est un conte, répartit-elle froidement, cela 
ne se peut pas. 

Alors il la posa doucement sur moi. Je 
vous assure, Mazulhim, lui dit-elle en s'y 
arrangeant, que je suis outrée contre vous: 
je vous le dis, c'est que je ne vous pardon- 
nerai jamais une telle insulte. 

Malgré ces terribles menaces de Zulica, 
Mazulhim voulut achever de lui déplaire. 
Comme entre autres choses, il avoit la mau- 
vaise habitude de ne s'attendre jamais, et 
qu'elle avoit apparemment celle de ne jamais 
attendre personne, il lui déplut en effet à un 
point qu'on ne sçauroit imaginer. 

Cependant, malgré sa colère, elle attendit, 
et la vanité lui fit suspendre son jugement. 
Dans toutes les occasions où elle s'étoit trou- 



l66 LE SOPHA 

vée, (et elles avoient été fréquentes assuré- 
ment) on ne lui avoit jamais manqué: c'étoit 
pour elle une preuve incontestable de ce 
qu'elle valoit. D'ailleurs, ce Mazulhim qu'elle 
trouvoit si peu digne d'estime, de quels pro- 
diges, si l'on en croyoit le public, n'étoit-il 
pas capable ! Si (comme la chose lui parois- 
soit assez avérée) elle n'avoit rien à se repro- 
cher, par quel hasard Mazulhim qui, disoit-on, 
n'avoit jamais eu tort avec personne en avoit- 
il avec elle un si singulier? Elle avoit ouï dire 
à tout le monde qu'elle étoit charmante; la 
réputation de Mazulhim étoit trop belle pour 
qu'il ne méritât pas, au moins, par quelque 
endroit; donc ce qui lui faisoit faire tant de 
réflexions, n'étoit point naturel, ne pouvoit 
pas durer. 

Avec ces consolantes idées, et d'ouï-dire en 
ouï-dire, Zulica s'étoit armée de patience, et 
cachoit son dépit le mieux qu'il étoit pos- 
sible. Mazulhim cependant tenoit les propos 
du monde les plus galans sur les beautés qui 
sembloient le toucher si peu. Il falloit, disoit- 
il, que pour le rendre tel qu'il se trouvoit, 
tous les magiciens des Indes eussent tra- 
vaillé contre lui; mais continuoit-il, que peu- 
vent leurs charmes contre les vôtres ? Ai- 
mable Zulica! ils en ont différé le pouvoir, 
mais ils n'en triompheront pas. 



CONTE MORAL 167 



A tout cela Zulica plus fâchée que Mazul- 
him n'étoit déconcerté, ne lui répondit que 
par des souris malins, mais auxquels, de peur 
de l'achever, elle n'osoit donner toute l'ex- 
pression qu'elle auroit voulu. 

Vous êtes, lui demanda-t-elle d'un air rail- 
leur, brouillé avec des magiciens? Je vous 
conseille de vous raccommoder avec eux; des 
gens capables de jouer de pareils tours, sont 
de dangereux ennemis ! Ils le seroient moins 
si vous vous étiez bien mise en tête de leur 
en donner le démenti, répondit-il, et je doute 
aussi que, malgré leur mauvaise volonté, si 
je vous aimois avec moins d'ardeur, j'eusse 
éprouvé — Oh! c'est un propos auquel j'a- 
joute assez peu de foi, que celui que vous 
me tenez là, interrompit Zulica, qui ayant 
déterminé en elle-même le tems que l'on pou- 
voit rester enchanté, croyoit alors avoir ac- 
cordé assez de répit. Je sçais bien, reprit-il, 
que si vous me jugez à la rigueur, vous ne 
devez pas être contente; mais moins vous 
l'êtes, plus vous devriez achever de me mettre 
dans mon tort. Je doute, répliqua-t-elle, que 
cela fût convenable. Je vous croyois moins 
attachée à la décence, reprit-il d'un air rail- 
leur, et j'osois espérer..,. Vous prenez assu- 
rément bien votre tems pour railler, inter- 



l68 LE SOPHA 

rompit-elle, vous avez raison, rien n'est si 
glorieux pour vous que cette aventure ! Mais 
Zulica, ne voudriez-vous donc jamais sentir 
que le ton que vous prenez ne peut que me 
nuire et perpétuer mon humiliation ? C'est, 
je vous jure, dit-elle, ce dont je me soucie le 
moins. Mais, lui demanda-t-il_, si vous vous 
en souciez si peu, de quoi vous fâchez-vous 
tant! Vous me permettrez de vous dire. Mon- 
sieur, que c'est une fort sotte question que 
celle que vous me faites, 

A ces mots elle se leva malgré tous les ef- 
forts qu'il fît pour la retenir: laissez-moi, 
lui dit-elle d'un ton aigre, je ne veux ni vous 
voir, ni vous entendre : assurément! s'écria- 
t-il, j'en ai vu d'aussi malheureuses, mais je 
n'en ai jamais vu d'aussi fâchées. 

Cette exclamation de Mazulhim ne plut 
pas à Zulica; désespérée de l'accident qui lui 
arrivoit, outrée de l'air froid de Mazulhim, 
elle s'en prit dans sa fureur à un grand vase 
de porcelaine qu'elle trouva sous sa main, et 
qu'elle brisa en mille morceaux. Hélas ! 
Madame ! lui dit Mazulhim en souriant, vous 
n'auriez rien trouvé ici à briser si toutes les 
personnes qui n'y ont pas été contentes de 
moi, s'en étoient vengées de la même ma- 
nière; au reste, ajouta-t-il en s'asseyant sur 



CONTE MORAL 169 



moi, je vous conjure de ne vous pas gêner. 

Voilà une femme qui me plaît tout-à-fait, 
dit Schah-Baham, elle a du sentiment, et 
n'est pas com.me cette Zéphis, à qui tout 
étoit égal, et qui d'ailleurs étoit bien la plus 
sotte précieuse que j'aie de ma vie rencon- 
trée? Je sens qu'elle m'intéresse iniiniment, 
et je vous la recommande, Amanzéi ; enten- 
dez-vous ; tâchez qu'on ne la chagrine pas 
toujours. Sire, répondit-Amanzéi, je la favo- 
riserai autant que le respect dû à la vérité 
pourra me le permettre. 

Mazulhim en finissant de parler, se mit à 
rêver d'un air distrait. Zulica qui étoit allée 
s'asseoir dans un coin, et loin de lui, soutint 
assez bien pendant quelque tems la mépri- 
sante indifférence qu'il lui témoignoit, et 
pour la lui rendre, elle se mit à chanter. Ou 
je me trompe, lui dit-il, quand elle eut fini, 
ou le morceau que Madame vient de me 
chanter, est d'un tel opéra. Elle ne répondit 
rien. Vous avez, continua-t-il, une jolie voix, 
peu étendue, mais flûtée, et dont les sons 
vont droit au cœur. Il est heureux qu'elle 
vous plaise, répondit-elle, sans le regarder. 
Vous ne le croyez peut-être pas, répartit-il; 
mais il est vrai pourtant que vous pourriez en 
être flattée, et que peu de gens s'y connois- 



I70 LE SOPHA 

sent aussi bien que moi. Un autre agrément 
que je vous trouve et que je vous dirois si je 
pouvois à présent vous paroître digne de vous 
louer; c'est une expression charmante qui ne 
laisse rien à désirer par sa vivacité et par sa 
justesse, et que vos yeux secondent si bien 
qu'il est impossible de vous entendre sans se 
sentir remuer jusques au fond du cœur. Vous 
allez me répondre encore qu'il est heureux 
que cela me plaise? 

Non, répondit-elle d'un ton plus doux, je 
ne suis pas fâchée que vous me trouviez des 
choses aimables, et plus je vous sçais con- 
noisseur, plus vos éloges doivent me flatter. 
Voilà précisément, dit-il, la raison qui me 
feroit désirer de mériter les vôtres. Ah sans 
doute ! dit-elle. Allez-vous dire que vous ne 
vous connoissez à rien, répondit-il, et pour 
mettre le comble à l'injustice, n'imaginerez- 
vous pas aussi qu'il m'est indifférent que vous 
pensiez de moi bien ou mal? Joindriez-vous 
cette injure à toutes celles que vous m'avez 
déjà faites? Ah Zulica! est-il possible que ce 
qui devoit augmenter votre tendresse, ne 
serve qu'à vous irriter contre moi ! 

Est-il possible aussi, reprit-elle avec em- 
portement, que vous me croyez assez dupe 
pour regarder comme une preuve d'amour 



CONTE MORAL 17 1 



l'affront le plus sanglant que jamais vous 
puissiez me faire! Un affront! s'écria-t-il, 
aimable Zulica ! vous connoissez peu l'amour, 
si vous croyez que nous devions vous et moi 
rougir de ce qui nous est arrivé. Je ne crain- 
drai pas de vous dire plus : les gens que vous 
avez honorés de votre tendresse vous ont 
aimé bien peu si vous ne les avez pas trouvés 
tous aussi malheureux que moi. 

Oh ! pour cela, Monsieur, dit-elle en se 
levant, finissez, ou je vous quitte; je ne puis 
plus soutenir le l'idicule et l'indécence de vos 
propos. Je n'ignore pas qu'ils vous blessent, 
répondit-il, et je suis surpris, je l'avoue, de 
ce qu'ils font cet effet là sur vous ; mais, ce 
dont je ne reviens pas, c'est que vous vous 
obstiniez à me trouver si coupable. Je trou- 
verois tout simple qu'une femme ordinaire, 
sans monde, sans usage, s'offensât mortelle- 
ment d'une aventure pareille : mais vous ! 
que vous soyez précisément comme quelqu'un 
qui n'a jamais rien vu ! en vérité cela n'est 
pas pardonnable. 

En effet, dit-elle, il faut être sotte au der- 
nier point pour ne la pas trouver flatteuse, et 
je m'étonne de ne vous avoir point encore 
remercié de l'impression singulière que j'ai 
faite sur vous! Raillerie à part, dit-il en vou- 



172 LE SOPHA 



lant se lever, je vais vous prouver que je n'ai 
pas tort. 

Non, Monsieur, s'écria-t-elle, je vous 
défends de m'approcher. J'exécuterai vos 
ordres, tout injustes qu'ils sont, et je prou- 
verai de loin, puisque vous le jugez à propos. 

Oui, répliqua-t-elle, cela vous sera sûre- 
ment plus commode; mais faisons mieux, 
n'en parlons plus; aussi bien ne suis-je pas 
assez imbécille pour que vous puissiez me 
persuader jamais que plus un amant a de 
tendresse, moins il peut l'exprimer à ce qu'il 
aime. 

C'est-à-dire, reprit-il d'un air nonchalant, 
que vous croyez précisément le contraire, 
vous? Oui, répartit-elle, précisément, c'est 
qu'on ne peut pas être plus persuadée d'une 
chose que je ne le suis de celle-là. Eh bien. 
Madame, vous pouvez donc vous vanter d'être 
la femme la moins délicate qu'il y ait au 
monde, et si je ne vous aimois au point que 
je ne connois sous le ciel rien d'assez fort 
pour m'arracher à vous, je vous avouerais. 
Madame, que cette façon de penser m'en 
éloigneroit pour jamais. Il seroit en effet, 
dit-elle, assez étonnant qu'elle vous plût 
beaucoup. 

Oh non, reprit-il d'un air détaché, je ne 



CONTE MORAL 173 



suis pas intéressé autant que vous voulez bien 
me faire l'honneur de le croire, à m'en dé- 
clarer l'ennemi; mais c'est qu'il est décidé de 
tout tems que plus on a d'amour, moins on 
a l'usage de ses sens, et qu'il n'appartient 
qu'à des cœurs grossiers et incapables de se 
laisser pénétrer des charmes de la volupté, 
de se posséder dans les momens où vous 
m'avez trouvé si loin de moi-même. Si 
l'espoir du plaisir suffit pour troubler un 
amant, jugez de ce que doit produire sur lui 
l'approche de ces instans heureux qu'il a si 
vivement désirés, combien son âme doit 
s'être usée dans les transports qui les précè- 
dent, et si ce désordre que vous me reprochez 
est aussi désobligeant pour une femme qui 
sait penser, que ce sang-froid dont, faute d'y 
réfléchir sans doute, vous voudriez que j'eusse 
été capable. Franchement, ajouta-t-il en 
s'allantjetter à ses genoux, seroit-ce la pre- 
mière fois que vous... Ah! cessez cette mau- 
vaise plaisanterie, interrompit-elle; laissez- 
moi, je veux sortir, et ne vous voir de ma 
vie. Mais, Zulica, lui dit-il, en la ramenant 
de mon côté, ne voudriez-vous donc jamais 
sentir qu'il semble, à la façon dont vous 
prenez mon malheur, que vous ne vous 
croyez pas assez de charmes pour le faire 
cesser? 



174 LE SOPHA 

Soit que les délicates distinctions de Ma- 
zulhim eussent déjà disposé Zulica à la clé- 
mence, soit que la grande réputation qu'il 
s'étoit acquise rendît ce qu'il disoit plus vrai- 
semblable, elle se laissa conduire sur moi 
en faisant cette légère résistance qui commu- 
nément enflamme plus qu'elle n'arrête. Peu 
à peu Mazulhim en obtint davantage, et se 
retrouva enfin dans la même circonstance où 
Zulica s'étoit fâchée. 

Déjà troublée par les emportemens de 
Mazulhim, elle commençoit à désirer vive- 
ment qu'il se laissât moins frapper les sens 
que la première fois; déjà même elle espéroit 
lorsque Mazulhim, plus délicat que jamais, 
manque cruellement à ses plus douces espé- 
rances. Elle en fut d'autant plus indignée que 
(vanité à part) il lui auroit alors fait plaisir 
de se comporter différemment. 

Oh bien ! dit le sultan, qu'il finisse donc 
aussi lui ; cela m'ennuie autant qu'elle. Ce 
n'est pas parce que j'ai déjà pris le parti de 
Zulica, mais je vous demande s'il y a quel- 
qu'un que cela n'impatientât pas, si la pa- 
tience d'un derviche y tiendroit? C'est, par- 
bleu, bien la peine de la faire attendre! 
Amanzéi, vous ne m'aviez pas promis cela, 
au moins à la fin vous me feriez croire que 



CONTE MORAL 175 



VOUS en voulez à cette femme-là; et, je vous 
le dis naturellement, je ne le trouverois pas 
bon. Mais, point du tout. Sire, répondit 
Amanzéi, si je faisois un conte à votre ma- 
jesté, il me seroit facile d'arranger les objets 
comme elle le voudroit, mais je raconte ce 
que j'ai vu, et je ne puis, sans altérer la 
vérité, donner à Mazulhim des procédés diffé- 
rens de ceux qu'il avoit. Ah! le sot que ce 
Mazulhini, s'écria Schah-Baham, et que je 
suis piqué contre lui ! Mais, dit la sultane, je 
ne sçais pas pourquoi vous lui en voulez tant: 
il ne le faisoit pas plus exprès que vous. Lui, 
reprit-il? ma foi je n'en sçais rien, c'étoit un 
méchant homme ! D'ailleurs, dit encore la 
sultane, c'est que cette Zulica qui vous plaît 
tant, étoit la dernière des.... Je vous prie, 
Madame, interrompit-il, d'en penser tout bas 
ce qu'il vous plaira, et de ne m'en point dire 
de mal. Je sçais bien qu'il suffit que je prenne 
quelqu'un en amitié, pour qu'il vous déplaise; 
et cela me choque, je vous en avertis. Votre 
colère ne m'effraie point, répondit la sultane, 
et de plus, je ne serois point du tout étonnée 
que cette Zulica que vous aimez tant aujour- 
d'hui, vous ennuyât demain mortellement. 
J'en doute, reprit le sultan, je ne me préviens 
pas comme vous, moi; en attendant que cela 



176 LE SOPHA 



arrive, voyons toujours le reste de son his- 
toire. 

Zulica rougit de fureur au nouvel affront 
que Mazulhim faisoit à ses charmes : en vé- 
rité, Monsieur, lui dit-elle en le repoussant 
avec violence, si c'est une préférence que 
vons me donnez, j'ose dire qu'elle est mal 
placée. Je le dirois tout le premier, répondit- 
il, si je pouvois imaginer que vous crussiez un 
seul moment mériter les torts que j'ai avec 
vous; mais je n'y vois pas d'apparence, et 
j'avouerai sans peine, que rien ne me justifie. 
C'est que quand on se connoît d'une certaine 
façon, dit-elle, l'on doit laisser les gens en 
repos. Ce sera sans doute le parti que je pren- 
drai, si ceci à des suites, répliqua-t-il, vous 
permettrez pourtant que je me flatte du con- 
traire. En vérité, dit-elle, je ne vous le con- 
seille pas. 

Alors elle se leva, prit son éventail, remit 
ses gants, et tirant une boëte à rouge, alla 
vis-à-vis une glace. Pendant qu'avec toute 
l'attention possible elle tâchoit de se remettre 
comme elle étoit, lorsqu'elle étoit entrée, 
Mazulhim qui étoit venu derrière elle, en 
troublant son ouvrage la prioit tendrement de 
ne se point donner une peine, qu'à coup sûr 
il faudroit qu'elle reprît. Zulica ne lui répon- 



CONTE MORAL 177 



dit d'abord que par une mine qui dût lui 
prouver le peu de foi qu'elle avoit à ses pré- 
dictions; mais voyant enfin qu'il continuoit à 
la tourmenter. Eh bien ! Monsieur, lui dit- 
elle, ceci sera-t-il éternel, et ne voulez-vous 
pas que je puisse sortir? vous n'avez qu'à 
dire. Mais autant que je puis m'en souvenir, 
répondit-il, tout est dit là-dessus; est-ce que 
vous ne soupez pas ici? Non pas que je 
sçache, reprit-elle. Vous verrez, dit-il en sou- 
riant, que vous n'avez pas non plus compté 
là-dessus. Enfin, dit-elle, je suis engagée, et 
il est tard. Voilà une assez bonne folie, dit-il 
en la rejettant sur moi, et en voulant encore 
essayer s'il ne trouveroit pas enfin le moyen 
de lui rendre les heures moins longues : Te- 
nez Mazulhim, lui dit-elle d'un ton doux, 
vous m'en croirez, si vous voulez, je vous le 
dis sans colère; mais le personnage que vous 
me faites jouer est insoutenable. Plus de 
bonté de votre part, répondit-il, m'auroit 
rendu moins à plaindre; mais vous êtes si 
peu complaisante? En vérité, répartit-elle, il 
y auroit aussi trop d'inhumanité à vous ôter 
la seule excuse qui puisse vous rester. Il lui 
répondit avec fermeté, qu'il en courroit vo- 
lontiers le hasard. 

Alors elle entra dans ses raisons, pour avoir 



178 LE SOPHA 

le plaisir de le combler de tous les torts ima- 
ginables. Plus il méritoit sa pitié, plus (car 
elle n'étoit pas née généreuse) elle se sentoit 
d'indignation. Blessée qu'il eût été si peu 
sensible à ses charmes, elle sembloit l'être 
encore plus qu'il eût répondu si mal à ses 
dernières bontés; sa vanité seule lui faisoit 
soutenir ce qui la blessoit si sensiblement. A 
peine elle s'étoit flattée du triomphe, qu'elle 
le voyoit s'évanouir. Vingt fois elle fut près 
de renoncer à un espoir qui ne sembloit se 
présenter à elle que pour la tromper après 
plus cruellement. Mais quoi ? après tout ce 
qu'elle a fait pour Mazulhim, l'abandonnera- 
t-elle à sa destinée? un moment de plus peut 
vaincre son ingratitude. S'il eût été plus doux 
pour elle de devoir tout à la tendresse de Ma- 
zulhim, il lui doit être plus glorieu-x de lui 
tout arracher. 

Ce raisonnement n'étoit peut-être pas le 
plus juste que Zulica pût faire ; mais pour la 
situation où elle se trouvoit, c'étoit encore 
beaucoup qu'elle pût raisonner. 

Mazulhim qui sentoit à l'air dont elle le re- 
gardoit, que pour résister à l'opiniâtre froi- 
deur que, malgré lui-même, il lui témoignoit, 
elle avoit besoin d'être soutenue, lui donnoit 
sans cesse les éloges les plus flatteurs sur son 



CONTE MORAL 179 



caractère compatissant. Assurément, s'écria- 
t-elle à son tour, dans un instant où peut-être 
l'impatience prenant le dessus, lui faisoit 
trouver plus de mérite dans les bontés qu'elle 
avoit pour Mazulhim, assurément il faut con- 
venir que j'ai une belle âme ! 

A cette exclamation si bien placée, Ma- 
zulhim ne put s'empêcher d'éclater, et Zulica 
qui sçavoit combien quelquefois il est dange- 
reux de rire se fâcha fort sérieusement de ce 
qu'il avoit ri, 

La gaieté de Mazulhim ne lui fut cepen- 
dant pas aussi funeste qu'elle l'avoit craint. 
Les enchanteurs qui l'avoient jusques-là si 
cruellement persécuté, commencèrent même 
à retirer leur bras malfaisans de dessus lui. 
Quoiqu'il s'en fallût beaucoup que la victoire 
qu'elle remporteroit sur eux, ne fût complette, 
elle ne laissa pas de s'en féliciter tout haut; 
ce n'étoit pas qu'avec les lumières qu'elle 
avoit, elle s'y trompât; mais elle vouloit for- 
tifier Mazulhim, par la confiance qu'elle sem- 
bloit avoir: elle le connoissoit bien peu, de 
croire qu'il en eût besoin. 

A peine Mazulhim, qui étoit l'homme du 
monde le plus avantageux, se sentît moins 
accablé, qu'il porta la témérité jusqu'à se 
croire capable des plus grandes entreprises. 



LE SOPHA 



Quelque chose que Zulica, qui étoit à portée 
de juger des choses plus sainement que lui 
pût lui dire, elle ne put l'arrêter. Soit qu'il 
imaginât qu'il ne pouvoit différer sans se 
perdre, soit ( ce qui est plus vraisemblable ) 
qu'il crût n'avoir besoin de rien dire de plus 
auprès d'elle, il voulut tenter ce qui (et encore 
par le plus grand hasard du monde ) ne lui 
avoit jamais manqué qu'une fois. Zulica 
qui ne s'éblouissoit pas facilement, et qui 
d'ailleurs n'étoit pas la femme d'Agra qui 
pensoit le moins bien d'elle-même, fut éton- 
née de la présomption de Mazulhim, et lui 
fit sur son audace les représentations les plus 
sensées. Elles ne réussirent pas ; et Mazulhim 
s'opiniâtra toujours, par une suite nécessaire 
de la confiance en ses charmes ; et pour l'hu- 
milier, elle ne se refusa pas plus que Zéphis 
à des idées dont elle ne pouvoit assez admi- 
rer le ridicule. Ah oui, dit-elle d'un air dé- 
daigneux ! Tout à coup sa physionomie chan- 
gea, et je jugeai à sa rougeur et à son dépit, 
autant qu'à l'air railleur et insultant de Mazu- 
Ihim, que ce qu'elle avoit annoncé comme 
impraticable, étoit aisé au dernier point. 

Voyez-vous cela, sécria le sultan ! eh puis 
les femmes se pleindront, ou feront les mer- 
veilleuses ! cela est bon à sçavoir. Quoi lui 



CONTE MORAL 



demande la sultane, quelle admirable décou- 
verte venez-vous donc de faire ? Oh! je m'en- 
tends bien, répondit le sultan; c'est que si 
jamais on s'avise de me faire des reproches, 
je sçais à présent ce que j'aurai à répondre. 
Je suis pourtant bien fâché que cette mortifi- 
cation arrive à Zulica, elle la méritoit certai- 
nement moins que personne; mais, poursui- 
vez. Emir: il y a de très belles choses dans ce 
que vous venez de nous raconter; et ceci me 
donne fort bonne opinion pour le reste. 



FIN DE LA PREMIERE PARTIE 













LE SOPHA 

CONTE MORAL 



DEUXIÈME PARTIE 



CHAPITRE XIL 

Le même ci peu près que le précédent. 

Si le désagrément qui arrivoit à Zulica la 
mortifia beaucoup, il ne lui ôta pas la pré- 
sence d'esprit qui lui étoit nécessaire dans un 
accident aussi fâcheux. Elle félicita Mazulhim, 
se plaignit de toute autre chose que de ce qui 



l84 LE SOPHA 

la pénétroit de fureur, et pour tâcher de sau- 
ver sa gloire, ne craignit pas de lui faire un 
honneur qu'assurément il ne méritoit pas. 

Je ne sais si ce fut pour mortifier Zulica, 
ou si, contre son ordinaire, il vouloit se ren- 
dre justice; mais quelque chose qu'il fît, il ne 
voulut jamais croire qu'il fût ce qu'il disoit. 
Il y avoit, disoit-il opinâtrement, des jours 
malheureux, des jours que si, on les pré- 
voyoit, on mourroit plutôt que de les at- 
tendre. 

Zulica convenoit bien qu'il y en avoit 
qui en effet ne commençoient pas d'une façon 
brillante, mais dont à la fin on trouvoit plus 
à se louer qu'à se plaindre. Je vous avoue, 
ajouta-t-elle, avec une tendresse dont en ce 
moment elle étoit bien éloignée; que j'ai eu 
lieu de croire que ce que vous m'avez dit 
cent fois sur ma beauté n'étoit pas sincère, 
ou que les choses que vous m'avez paru admi- 
rer, étoient effacées par des défauts qui vous 
choquoient d'autant plus que vous les aviez 
moins prévus, mais vous m'avez rassurée. 

Ah! Zulica, s'écria l'impitoyable Ma/iulhim, 
vos craintes étoient donc bien médiocres ! 
Je sens tous ce que je dois à vos bontés, 
mais elle ne m'aveuglent pas, et plus je vous 
trouve généreuse, plus vous augmentez mes 



CONTE MORAL 185 



remords. Mais, quelle folie répartit-elle, n'al- 
lez pas au moins vous frapper d'une idée 
aussi fausse, rien ne seroit plus injuste. 

En finissant ces mots, ils se mirent à se 
promener dans la chambre tous deux fort em- 
barrassés l'un de l'autre, sans amour, sans dé- 
sirs, et réduits par leur mutuelle imprudence, 
et l'arrangement qu'entraîne un rendez-vous 
dans une petite maison, à passer ensemble 
le reste d'un jour qu'ils ne paroissoient pas 
disposés à employer d'une façon qui pût leur 
plaire. Zulica avoit de belles réflexions à faire 
sur la fausseté des réputations; Ce qui inté- 
rieurement la désespéroit, (car je lisois aisé- 
ment dans son âme) c'étoit l'impossibilité de 
se venger de Mazulhim. Si je le dis, qui le 
croira, se disoit-elle ? ou si on le croit, la 
prévention où l'on est pour lui, permettra-t- 
elle de penser qu'il eût eu autant de tort avec 
moi, si j'avois eu de quoi l'empêcher de l'a- 
voir. Quelque chose que je fasse, il me sera 
impossible de désabuser tout le monde ! 

Ces idées l'occupoient assez triste- 
ment. Pour Mazulhim, il sembloit qu'il fût 
sur cela hors de tout intérêt. Il se prome- 
nèrent quelque temps sans se rien dire ; de 
temps en temps cependant ils se sourioient 
d'une façon froide et contrainte. 



l86 LE SOPHA 

Vous rêvez, lui dit-il enfin. Vous en éton- 
nez-vous, répondit-elle d'un air prude? Pen- 
sez-vous que d'être avec quelqu'un comme 
je suis avec vous, ne soit point pour une 
femme raisonnable une chose extraordinaire ? 
Non, répliqua-t-il, j'y crois les femmes rai- 
sonnables tout-à-fait accoutumées. Il paroit 
bien, reprit-elle, que vous ignorez ce que 
cela prend sur elles, et combien, avant que 
de se rendre, elles éprouvent de combats. 
Ce que vous dites, par exemple, est très 
probable, répliqua-t-il ; car à la façon dont 
elles les ont abrégés, il falloit qu'ils les 
fatiguassent cruellement. 

Voilà, s'écria-t-elle, un des plus mauvais 
propos qu'on puisse tenir! Croyez-vous avoir 
eu bien de l'esprit quand vous avez dit de 
pareilles choses ? Sçavez vous bien que ce 
n'est là qu'un vrai discours de petit-maître 1 
Je ne l'en tiendrois pas plus mauvais pour 
cela, répondit-il. Du moins vous le trouveriez 
bien faux, reprit-elle, si vous sçaviez ce qu'il 
m'en a coûté pour vous prendre. Quoi ! 
s'écria-il, vous y avez rêvé! cela m'outrage; je 
me flattois du contraire, et je vous sçais 
mauvais gré de m'ôter une erreur à laquelle 
je gagnois, sans que vous y perdissiez rien 
dans mon esprit. Hé ! dites-moi de grâce. 



CONTE MORAL 187 



Zâdis VOUS a-t-il autant coûté de réflexions ? 
Que voulez-vous dire demanda-t~elle froide- 
ment? qu'est ce que c'est que Zâdis? Je vous de- 
mande pardon, répondit-il en raillant, j'aurois 
jugé que vous le connoissiez. 

Oui, répondit-elle, comme on connoît tout 
le monde. Je crois, tout peu connu qu'il vous 
est, qu'il seroit bien fâché s'il vous sçavoit 
ici, continua-t-il, et je me trompe fort, ou 
vos bontés pour moi le chagrineroient beau- 
coup. Soyez de bonne foi, ajouta-t-il en lui 
voyant hausser les épaules, Zâdis vous plai- 
soit avant que j'eusse le bonheur de vous 
plaire, et je parierois m^ême qu'actuellement 
vous êtes bien ensemble. 

Voilà répondit-elle, une plaisanterie d'un 
bien mauvais genre ! Au fond, continua-t-il, 
quand vous lui feriez une infidélité, il seroit 
encore trop heureux ; une homme comme 
Zâdis est peu fait pour être aimé et j'ai tou- 
jours été surpris que, vive comme vous êtes 
et d'une gaieté charmante, vous eussiez pu 
prendre un amant aussi froid, aussi taciturne ! 
Mazulhim, répondit-elle, il n'est que tendre. 
Je vous l'ai sacrifié, il seroit inutile de vous 
dire le contraire; mais je crains que vous ne 
me forciez bientôt à m'en repentir. Vous étiez 
légère, répliqua t-il, et j'avoue que j'étois in- 



LE SOPHA 



constant, mais moins nous avons jusques ici 
été capables d'un attachement sérieux, plus 
nous aurons de gloire à nous fixer l'un l'autre. 

A ces mots, il la conduisit de mon côté, 
mais d'un air qui faisoit aisément connoître 
que la bienséance seule y guidoit ses pas. Il 
est vrai que vous êtes charmante, lui dit-il, et 
sans un air un peu trop décent que même 
avec moi vous ne quittez pas, je ne connois 
personne qui pût mieux que vous faire le bon- 
heur d'un amant. J'avoue, répondit-elle, que 
naturellement je suis réservée ; ce n'est pour- 
tant pas à vous à vous en plaindre. Vous me 
rendez heureux, sans doute, répliqua-t-il, 
mais née sans désirs, vous n'accordez pas 
assez à ceux que vous faites naître, je sens de 
la contrainte dans tout ce que vous faites 
pour moi, vous craignez sans cesse de vous 
livrer trop, et entre nous, je vous soupçonne 
d'être assez peu sensible. 

Mazulhim en parlant ainsi à Zulica, lui 
serroit les mains d'un air passionné. Quoique 
l'excès de vos charmes m'ait déjà nui, pour- 
suivit-il, je ne sçaurois me refuser au plaisir 
de les admirer encore ; dussé-je même en pé- 
rir, tant de beautés ne me seront pas cachées 
plus long-tems. Dieu ! s'écria-t-il avec trans- 
port, ah ! s'il se peut, rendez-moi digne de 
mon bonheur. 



CONTE MORAL 



Quelque chose que Zulica eût dit de son 
peu de sensibilité, l'admiration où Mazulhim 
paroissoit plongé, la vivacité de ses trans- 
ports, les soins qu'il prenoit pour les lui 
faire partager, l'émurent et la troublè- 
rent. Vous plaindrez-vous, lui dit-elle tendre- 
ment ? Il ne lui répondit qu'en voulant lui 
prouver toute sa reconnoissance, mais Zulica 
se souvenoit encore du peu de fonds qu'il y 
avoit à faire sur lui ; et redoutant tout de l'é- 
garement dans lequel elle le voyoit, ah ! Ma- 
zulhim, lui dit-elle, d'un ton qui marquoit 
toute sa crainte, n'allez-vous pas m'aimer 
trop ? Quoique Mazulhim ne pût s'empêcher 
de rire de sa terreur, elle se trouva moins 
aimée qu'elle ne craignoit de l'être. 

Leur bonheur mutuel leur ôta cette con 
trainte, et cet air ennuyé que depuis quelque 
tems ils avoient l'un avec l'autre. Leur 
conversation s'anima, Zulica qui croyoit avoir 
délivré Mazulhim des mains des enchanteurs 
s'applaudissoit de l'ouvrage de ses charmes, 
et Mazulhim plus content de lui-même, 
s'abandonna aussi à son enjouement. 

Comme ils étoient dans ces heureuses dis- 
positions, on vint servir; leur repas fut gai. 
Zulica et Mazulhim qui étoient peut-être 
les deux plus méchantes personnes qu'il y eût 



igo LE SOPHA 

à la cour d'Agra, n'épargnèrent qui que ce 
pût être. 

Ne pourriez-vous pas me dire, demanda 
Mazulhim, à propos de quoi Altun-Can a 
depuis quelque jours pris cet air important 
que nous lui voyons ? 

Mon Dieu ! sans doute, répondit-elle, est- 
ce que vous ignorez qu'il est infiniment bien 
avec Aïscha? Mais, ce seroit, à ce qu'il me 
semble, répondit-il, une raison de plus pour 
être modeste. Oui pour un autre, répartit- 
elle, mais est-ce que vous ne le trouvez pas 
trop heureux, lui ? Je vous avouerai que non, 
répartit-il ; quelque ridicule que soit Altun- 
Can, je ne puis m'empêcher de le plaindre : 
un homme qui appartient à Aïscha, est sans 
contredit le plus malheureux homme du 
monde. 

Ce qu'il y a de particulier, dit-elle, c'est 
qu'elle en fait mystère. Ah ! pour le coup, 
répondit-il, vous cherchez à lui donner un 
travers, jamais Aïscha n'a caché ses amans, 
et je puis vous jurer qu'à l'âge qu'elle a, et de 
l'énorme figure dont elle est, elle y sera moins 
disposée que jamais. Rien n'est pourtant plus 
réel que ce que je vous dis. Hé bien ! répon- 
dit-il, si cela est, c'est qu'Altun-Can lui a 
demandé le secret. 



CONTE MORAL 191 



Et la petite Mesem, demanda-t-il, il me 
semble que vous ne la voyez plus ? C'est 
qu'on ne peut plus la voir, répliqua-t-elle, en 
prenant un air prude, et qu'elle a une con- 
duite misérable. Vous avez raison, répartit-il 
fort sérieusement, rien n'est si important pour 
une femme qui se respecte, que de voir bonne 
compagnie. 

Je trouve, continua-t-il, qu'elle embellit. 
Tout au contraire, répondit-elle, elle devient 
hideuse. Je ne suis pas de votre avis, reprit- 
il ; elle prend depuis quelque tems un fond 
de jaune, un air d'abattement qui lui sied 
tout-à-fait bien ; si elle continue celui de la 
mauvaise santé, elle deviendra charmante. 

Je ne finirois pas. Sire, dit, alors Amanzéi 
en s'interrompantjSi je voulois rendre à votre 
majesté tous les propres qui se tinrent. Ah ! 
je le conçois bien, répondit le sultan, et je 
vous permets de les abréger ; pourtant quand 
j'y songe, vous me feriez plaisir de me les 
redire tous. J'oserois représenter à votre 
majesté, reprit Amanzéi, qu'il y en auroit 
beaucoup qui ne seroientpas assez intéressans 
pour... Oui, justement, interrompit le sultan, 
cela ne m'intéresseroit pas ; mais pourquoi 
(car j'ai fait vingt fois cette réflexion-là) 
pourquoi, dis-je, dans une histoire, ou dans 



192 LE SOPHA 

un conte, comme vous voudrez, tout n'est-il 
pas intéressant ? Par bien des raisons, dit la 
sultane ; ce qui sert à amener un fait, ne 
sçauroit, par exemple, être aussi intéres- 
sant que le fait même ; d'ailleurs si les choses 
étoient toujours au même degré d'intérêt, 
elles lasseroient par la continuité ; l'esprit 
ne peut pas toujours être attentif, le cœur ne 
pourroit soutenir d'être toujours ému, et 
il faut nécessairement à l'un et à l'autre des 
tems de repos. J'entends, répondit le sultan, 
c'est comme pour se divertir mieux, il est à 
propos de s'ennuyer quelquefois ; quand on a 
un certain jugement, qu'on pense d'une cer- 
taine façon, on a beau faire, on devine tout. 
Enfin donc, Amanzéi. 

Mazulhim, moins touché encore l'après-sou- 
per, des charmes de Zulica qu'il ne l'avoit 
été dans la journée, entre mille idées d'amu- 
sements qu'il lui proposa, ne trouva jamais 
ce qui auroit pu lui convenir, et Zulica se 
prépara à sortir, d'un air qui me fit douter de 
la revoir. 

Cependant malgré la mauvaise humeur de 
Zulica, et la façon dontMazulhim l'avoit trai- 
tée, il osa cependant, avant que de la quitter, 
lui demander qu'ils se revissent, et ajouter 
avec empressement qu'il falloit que ce fût 



CONTE MORAL 193 



dans deux jours. Quoiqu'en ce moment elle 
eût, je crois, peu d'envie de lui accorder ce 
qu'il sembloit désirer avec tant d'ardeur, elle 
lui répondit qu'elle le vouloit bien, mais si 
froidement que je n'imaginai pas qu'elle vou- 
lût lui tenir parole. 

En cet instant je fis réflexion qu'après le 
départ de Mazulhim, je m'ennuierois dans sa 
petite maison; qu'il suffiroit que je revinsse 
quand il reviendroit lui-même, et que je ne 
pouvois mieux faire pour m'amuser et pour 
m'instruire, que de suive Zulica chez elle; je 
m'abandonnai à cette idée, et montai avec 
elle dans son palanquin. Aussitôt que je fus 
dans son palais, j'allai par le mouvement de 
l'attraction que Brama avoit mis en moi, me 
cacher dans le premier Sopha qui s'offrit à 
mes yeux. 

Zulica venoit le lendemain de se mettre à 
sa toilette, lorsqu'on lui annonça Zâdis; elle 
le fit prier d'attendre, soit qu'elle ne voulût 
paroître à ses yeux qu'avec toute la beauté 
qu'elle avoit ordinairement lorsqu'elle s'étoit 
préparée, ou qu'elle imaginât qu'il seroit in- 
décent qu'il la vît dans le désordre où elle 
étoit alors. Vu la fausseté de Zulica, cette 
dernière raison n'étoit peut-être pas aussi 
imaginaire qu'elle pourroit le paroître. 

13 



194 LE SOPHA 

Zâdis entra enfin : quand on ne l'auroit 
pas nommé, au portrait que la veille j'en 
avois entendu faire à Mazulhim, je l'aurois 
reconnu. II e'toit grave, froid, contraint, et 
avoit toute la mine de traiter l'amour avec 
cette dignité de sentimens, cette scrupuleuse 
délicatesse qui sont aujourd'hui si ridicules, 
et qui peut-être ont toujours été plus ennuyeu- 
ses encore que respectables. 

Zâdis s'approcha de Zulica avec autant de 
timidité que s'il ne lui eût pas encore déclaré 
sa passion; de son côté, elle le reçut avec 
une politesse étudiée et cérémonieuse, et un 
air aussi prude qu'il le falloit pour le tromper 
toujours. 

Tant que les femmes de Zulica furent pré- 
sentes, ils se parlèrent indifféremment de 
nouvelles, ou d'autres choses aussi frivoles. 
Zâdis, qui croyoit être le seul que Zulica eût 
aimé, et qui ne trouvoit pas que les ménage- 
mens les plus grands suffissent à ce qu'elle 
méritoit, ne se permettoit pas le moindre re- 
gard; et Zulica qui, contre toute apparence, 
trouvoit un homme assez imbécille pour l'es- 
timer, imitoit sa réserve, ou ne le regardoit 
qu'avec ces yeux hypocrites et couchés que 
l'on voit communément aux prudes dans 
quelque occasion qu'elles se trouvent. 



CONTE MORAL I95 



Avec quelque soin que Zâdis se contraignît, 
Zulica crut remarquer dans ses yeux une tris- 
tesse différente de celle qu'il portoit toujours; 
elle lui demanda vainement ce qu'il avoit. 
A toutes les questions qu'elle lui faisoit d'un 
ton fort doux, il ne répondoit que par des pro- 
fondes révérences, et par des soupirs plus 
profonds encore. 

Lorsqu'elle fut coëffée les femmes sor- 
tirent. Voulez-vous bien, Zâdis, lui demandâ- 
t-elle d'un air d'autorité, me dire ce que vous 
avez? Pensez-vous que m'intéressant à ce qui 
vous regarde, comme vous sçavez que je fais, 
je ne doive pas me fâcher de votre silence? 
En un mot, je le veux, répondez-moi, je ne 
vous pardonnerai pas si vous vous obstinez à 
vous taire. 

Vous me pardonneriez peut-être moins 
d'avoir parlé, répondit-il enfin; et ce qui 
m'agite, ne doit d'aucune façon vous être con- 
fié. Zulica insista, et d'une façon si pressante 
qu'il crut que sans l'offenser, il ne pouvoit se 
taire plus long-tems. Le croiriez-vous, Ma- 
dame, lui dit-il en rougissant de l'absurdité 
qu'il trouvoit dans ce qu'il alloit lui dire, je 
suis jaloux. 

Vous, Zâdis, s'écria-t elle d'un air d'éton- 
nement; c'est moi que vous aimez ! Je vous 



igô LE SOPHA 

aime! et vous êtes jaloux! Y pensez-vous 
bien? Ah! Madame, répliqua-t-il d'un air pé- 
nétré, ne m'accablez point de votre colère. Je 
sens tout le ridicule de mes idées, j'en rougis 
moi-même. Mon esprit se refuse aux mouve- 
mens de mon cœur, et les désavoue, cepen- 
dant ils m'entraînent, et tout le respect que 
j'ai pour vous, toute l'estime que je vous 
dois, n'empêchent pas que je ne sois 
cruellement tourmenté. La honte enfin que 
je me tais de mes soupçons ne les détruit 
point. 

Ecoutez-moi, Zâdis, lui répondit-elle^ d'un 
air majestueux, et souvenez- vous à jamais de 
ce que je vais vous dire. Je vous aime, je ne 
crains point de vous le répéter, et je vais vous 
donner de mes sentimens une preuve qui, 
pour vous doit être sans réplique, c'est de 
vous pardonner vos soupçons. Peut-être 
pourrois-je vous dire que ce qu'il vous en a 
coûté pour me vaincre, et la façon dont je 
vis, ne devroient vous laisser aucun lieu de 
douter de moi, et qu'une personne de mon 
caractère doit inspirer de la confiance. Je de- 
vrois même mépriser vos craintes, ou m'en 
offenser, mais il est plus doux pour mon 
cœur de vous rassurer, et mon amour veut 
bien descendre jusques à une explication. 



CONTE MORAL I97 



Ah! Madame, s'écria Zâdis en se proster- 
nant à ses genoux, je crois que vous m'aimez, 
et je mourrois de douleur, si je pouvois pen- 
ser que des soupçons auxquels même je ne 
me suis pas arrêté long-tems, fussent pour 
vous une raison de douter de mon respect. 
Non, Zâdis, répondit-elle en souriant, je n'en 
doute pas ; mais sçachons un peu ce qui vous 
a donné de l'inquiétude? Qu'importe, Ma- 
dame, quand je n'en ai plus, reprit-il ? Je 
veux sçavoir, répliqua-t-elle. Hé bien! dit-il; 
les soins que Mazulhim a paru vous rendre... 
Quoi! interrompit-elle, c'est de lui que vous 
étiez jaloux? Ah Zâdis, êtes-vous fait pour 
craindre Mazulhim, et m'avez-vous assez 
méprisée pour croire qu'il pût jamais me 
plaire? Ah Zâdis, dois-je et puis-je jamais 
vous le pardonner? 



CHAPITRE XIII. 

Fin d'une avenUtre, et commencement 
d'nne antre. 



E 



N achevant ces paroles, ses yeux se 
mouillèrent de quelques larmes, et Zâ- 



igS LE SOPHA 

dis qui les croyoit sincères, ne put s'empêcher 
d'y mêler les siennes. Oui, j'ai tort, lui disoit- 
il tendrement, et quelque violente que soit 
ma passion pour vous, je sens qu'elle ne peut 
pas même me servir d'excuse. Ah! cruel, ré- 
pondit-elle en sanglottant, soyez jaloux, si 
vous le voulez; abandonnez- vous à toute 
votre frénésie, j'y consens, mais si vous me 
connoissez assez peu pour vous défier de ma 
tendresse, du moins ne me soupçonnez pas 
d'être capable d'aimer Mazulhim. 

Je crois que vous ne l'aimez pas, répliqua- 
t-il, et je n'ai jamais imaginé que vous pus- 
siez prendre du goût pour lui; mais je n'ai pu 
sans frémir, le voir venir ici. Et c'est pour- 
tant, répondit-elle, de tous ceux que vous y 
voyez, le moins dangereux pour moi. Quand 
je n'auroio pas le cœur rempli de la passion 
la plus vive, que Mazulhim m'adoreroit, que 
le nombre de ses agrémens surpasseroit, s'il 
étoit possible, le nombre de ses vices, il seroit 
encore à mes yeux le dernier des hommes. 
Comment voudriez-vous qu'une femme (je 
ne dis pas qui se respecte, mais qui n'a pas 
perdu toute honte) voulût prendre Mazulhim? 
lui qui n'a jamais aimé, qui dit tout haut qu'il 
est incapable d'une passion, et pour qui le 
sentiment le plus foible est encore une chi- 



CONTE MORAL 19g 



mère; lui enfin qui ne connoît d'autre plaisir 
que celui de déshonorer les femmes qu'il a. 
Je laisse là ses ridicules, ce n'est pas assuré- 
ment que je n'eusse de quoi m'étendre ; mais 
en vérité, je rougirois de vous parler de lui 
plus long-tems. Au reste je suis bien aise, 
quoique je trouve vos soupçons aussi inju- 
rieux que déplacés, que vous m'ayez confié le 
sujet de vos inquiétudes, et je vous réponds 
que vous ne verrez Mazulhim ici que le tems 
qui me sera nécessaire pour rompre avec lui 
sans éclat. 

Zâdis en lui baisant la main avec transport, 
lui rendit grâces mille fois de ce qu'elle fai- 
soit pour lui. De quoi me remerciez-vous 
donc? lui demanda-t-elle, je ne vous fais point 
de sacrifice. Mais, Madame, lui dit-il, est-il 
possible que Mazulhim ne vous ait jamais dit 
que vous lui paroissiez aimable? Voilà une 
belle idée! s'écria-t elle en souriant; oh! non, 
je vous assure que Mazulhim me connoît 
mieux que vous ne me connoissez, et que tout 
étourdi qu'il veut paroître, il ne l'est pas assez 
pour s'adresser à des femmes d'un certain 
genre. Au surplus, pourtant je ne serois pas 
surprise, que, sans m'avoir jamais désirée, et 
sans m'avoir de sa vie parlé de rien, il dît 
publiquement quelqu'un de ces jours, ou qu'il 



LE SOPHA 



a été, ou qu'il est avec moi au mieux. A la 
vérité, ajouta-t-elle en riant, il n'y auroit 
qu'un jaloux comme vous qui pût le croire; 
n'est-il pas vrai? Non, reprit-il, je puis avoir 
le ridicule de le craindre quelquefois, mais je 
vous jure que je n'aurai jamais celui de le 
croire. Et moi je n'en jurerois pas, répondit- 
elle. De l'humeur dont vous êtes, ce doit être 
pour vous une chose délicieuse que d'enten- 
dre mal parler de votre maîtresse, et de venir 
lui faire une querelle la plus grande du 
monde, sur le propos du premier fat qui, 
connoissant votre caractère, aura voulu vous 
donner de l'inquiétude. 

De grâce, épargnez-moi, lui dit-il, et son- 
gez que la jalousie que vous voulez bien me 
pardonner... ne sera peut-être pas, interrom- 
pit-elle, la dernière d'aujourd'hui; je ne vou- 
drois, pour vous voir retomber dans vos cha- 
grins, que l'arrivée de Mazulhim. Ne parlons 
plus de lui, répondit-il, et puisque vous 
m'avez pardonné, et que jusques à mes injus- 
tices, tout vous prouve que je vous adore, ne 
perdons pas des momens précieux, et daignez 
me confirmer ma grâce. 

A ces mots, que Zulica comprenoit fort 
bien, elle prit un air embarrassé. Que vous 
êtes incommode avec vos désirs, lui dit-elle ! 



CONTE MORAL 



Ne me les sacrifierez-vous donc jamais? Si 
vous sçaviez combien je vous aimerois, si 
vous étiez plus raisonnable... Cela est vrai, 
ajouta-t-elle en le voyant sourire, je vous en 
aimerois mille fois plus; je le croirois du 
moins, et n'ayant rien à craindre de vous, du 
côté de ce que je hais, vous me verriez me 
livrer avec beaucoup plus d'ardeur aux choses 
qui me plaisent. 

Tout en disant ces augustes paroles, elle se 
laissoit conduire languissamment de mon 
côté. Je vous jure, dit-elle à Zâdis, quand elle 
fut sur moi, que de ma vie je ne me brouille- 
rai avec vous. Je le voudrois bien, répondit- 
il, mais je ne l'espère pas. Et moi, répondit- 
elle, a ce que me coûtent les raccommode- 
mens, je commence à le croire. 

Malgré sa répugnance, Zulica céda enfin 
aux empressemens de Zâdis, mais ce fut avec 
une décence, une majesté, une pudeur, dont 
on n'a peut-être pas d'exemple en pareil cas. 
Un autre que Zâdis s'en seroit plaint sans 
doute; pour lui attaché aux plus minutieuses 
bienséances, la vertu déplacée de Zulica le 
transporta de plaisir, et il imita du mieux 
qu'il put, l'air de grandeur et de dignité qu'il 
lui voyoit, et fut d'autant plus content d'elle, 
qu'elle lui témoignoit moins d'amour. 



202 LE SOPHA 

Je ne sçais pourtant pas comment les choses 
à la fin se tournèrent dans l'imagination de 
Zulica, mais elle lui proposa de passer la 
journée avec elle. Pour que personne ne sçut 
qu'ils étoient ensemble, et le tems qu'ils y 
demeureroient, en un mot, plus pour éviter 
les discours que pour toute autre raison, elle 
ordonna qu'on dît qu'elle n'étoit pas chez elle; 
Zâdis que sa jalousie n'avoit, comme c'est 
l'ordinaire, rendu que plus amoureux, répon- 
dit fort bien aux bontés de Zulica, et malgré 
sa taciturnité, ne l'ennuya pas une minute. 
Il sortit enfin vers la moitié de la nuit, et 
quitta Zulica, persuadé autant qu'on peut 
l'être, qu'elle étoit la femme d'Agra la plus 
raisonnable et la plus tendre. 

J'ai dit que je ne croyois pas, à l'air dont 
Zulica avoit quitté Mazulhim, et beaucoup 
plus encore à sa façon de penser, qu'elle vou- 
lût continuer un commerce peu agréable pour 
une femme de son carctère, et où ni l'amour 
ni les plaisirs ne l'intéressoit ; cependant la 
curiosité l'emporta sur toutes les raisons 
qu'elle pouvoit avoir. Elle dit à Zâdis en 
le quittant, qu'une affaire fort importante 
l'empêcheroit de le voir le lendemain ; et le 
soir marqué pour le rendez-vous fut à peine 
arrivé, qu'elle monta dans son palanquin, et 



CONTE MORAL 203 



prit, avec mon âme qui la suivit, le chemin 
de la petite maison, où nous ne trouvâmes 
qu'un esclave qui attendoit, et elle et Mazu- 
Ihim. 

Comment donc ? dit-elle à l'esclave, d'un 
ton brusque, il n'est pas encore ici ? Je le 
trouve charmant de se faire attendre ! Il est 
admirable que je sois ici la première. L'es- 
clave l'assura que Mazulhim allait arriver. 
Mais, reprit-elle, c'est que ce sont des airs 
tout particuliers que ceux qu'il se donne; 
l'esclave sortit, et Zulica vint d'un air colère 
se mettre sur moi. Comme elle étoit naturel- 
lement impétueuse, elle n'y fut pas tranquille 
et en s'accusant tout haut d'être d'une facilité 
sans exemple, elle jura mille fois de ne plus 
voir Mazulhim. Enfin, elle entendit un char 
arrêter ; préparée à dire à Mazulhim tout ce 
que la colère pouvoit lui fournir, elle se leva 
vivement, et ouvrant la porte; en vérité. 
Monsieur, dit-elle, vous avez des façons aussi 
singulières, aussi rares 1 Ah ciel ! s'écria-t- 
elle en voyant l'homme qui entroit. 

Je fus presque aussi étonné qu'elle à la vue 
d'un homme que je ne connoissois pas. 
Quoi! demanda le sultan, ce n'étoit pas 
Mazulhim! Non, Sire, répondit Amanzéi. Ce 
n'étoit pas lui, dit le sultan! cela est bien 



204 LE SOPHA 

particulier! Et pourquoi n'étoit-ce pas lui? 
Sire, répondit Amanzéij votre majesté va 
l'apprendre. Sçavez-vous bien, reprit le sul- 
tan, que rien n'est si comique que cela? Cet 
homme se trompoit apparemment. Ah ! sans 
doute, il se trompoit, on le voit bien. Mais 
dites-moi, Amanzéi, pendant que j'y pense, 
qu'est-ce que c'est qu'une petite maison? 
Depuis que vous en parlez, j'ai fait semblant 
de sçavoir ce que c'étoit, mais je n'y peux 
plus tenir. Sire, répartit Amanzéi, c'est une 
maison écartée, où sans suite et sans témoins, 
on va... Ah! oui, interrompit le sultan, je 
devine, cela est vraiment fort commode. 
Poursuivez. 

La colère et la surprise qui saisirent Zulica 
à l'aspect de l'homme qui venoit d'entrer, 
l'empêchant de parler : Je sçais. Madame, 
lui dit cet Indien d'un air respectueux, com- 
bien vous devez être étonnée de me voir. Je 
n'ignore pas davantage les raisons qui vous 
feroient désirer ici toute autre vue que la 
mienne. Si ma présence vous interdit, la 
vôtre ne me cause pas moins d'émotion. Je 
ne m'attendois pas que la personne à qui 
Mazulhim m'a prié de porter ses excuses, 
seroit celle de toutes à qui (si j'avois eu le 
bonlieur d'être à sa place) j'aurois voulu 



CONTE MORAL 205 



manquer le moins. Ce n'est pas cependant 
que Mazulhim soit coupable; non, Madame, 
il sçait tout ce qu'il doit à vos bontés, il brû- 
loit de venir à vos genoux vous parler de sa 
reconnoissance : des ordres cruels auxquels 
même il a pensé désobéir, quelques sacrés 
qu'ils lui doivent être, l'ont arraché à d'aussi 
doux plaisirs. Il a cru devoir compter sur ma 
discrétion plus que sur celle d'un esclave, et 
n'a pas imaginé qu'il fallût mettre au hasard 
un secret où une personne telle que vous se 
trouve aussi particulièrement intéressée. 

Zulica étoit si étonnée de ce qui lui arri- 
voit, que l'Indien auroit pu parler plus long- 
tems sans qu'elle eût la force de l'interrompre. 
L'embarras où elle étoit lui faisoit même 
souhaiter qu'il eût encore plus de choses à 
lui dire. Consternée et presque sans mouve- 
ment, elle baissoit les yeux, n'osoit le regar- 
der, rougissoit de honte et de colère; enfin, 
elle se mit à pleurer. L'Indien lui prenant 
civilement la main, la conduisit sur moi, où 
sans prononcer une seule parole, elle se laissa 
tomber. 

Je le vois. Madame, continua-t-il, vous 
vous obstinez à croire Mazulhim coupable, 
et tout ce que je puis vous dire pour le jus- 
tifier semble augmenter la colère où vous 



2o6 LE SOPHA 

êtes contre lui. Qu'il est heureux! Qu'il est 
heureux! Tout mon ami qu'il est, que j'envie 
les précieuses larmes qu'il vous fait verser! 

Quêtant d'amour Qui vous dit que je 

l'aime, Monsieur, interrompit fièrement Zu- 
lica qui avoit eu le tems de se reniettre. Ne 
puis-je pas être venue ici pour des choses où 
l'amour n'a point de part? Ne peut-on voir 
Mazulhim sans concevoir pour lui les senti 
mens que vous semblez m'attribuer? Sur quoi 
enfin osez-vous juger qu'il offense mon cœur 

J'ose croire, répondit l'Indien en souriant 
que si mes conjectures ne sont pas vraies 
au moins elles sont vraisemblables. Les 
pleurs que vous versez, votre colère, l'heure 
à laquelle Je vous trouve dans un lieu qui 
jamais n'a été consacré qu'à l'amour, tout 
m'a fait croire que lui seul avoit eu le pouvoir 
de vous y conduire. Ne vous en défendez 
pas, Madame, ajouta-t-il, vous aimez; faites- 
vous, si vous le voulez, un crime de l'objet, 
et non de la passion. 

Quoi ! s'écria Zulica que rien ne faisoit 
renoncer à la fausseté, Mazulhim a osé vous 
dire que je l'aimois ! Oui, Madame. Et vous 
le croyez, lui demanda-t-elle avec étonne- 
ment? Vous me permettrez de vous dire, 
répondit-il, que la chose est si probable qu'il 



CONTE MORAL 2O7 

seroit ridicule d'en douter. Hé bien! Oui, 
Monsieur, répliqua-t-elle, oui, je l'aimois, je 
le lui ai dit, je venois ici le lui prouver, 
l'ingrat avoit enfin sçu m'amener jusques-là. 
Je ne rougis pas de vous l'avouer; mais le 
perfide n'aura jamais d'autres preuves de ma 
foiblesse que l'aveu que je lui en ai fait. 
Un jour plus tard! Ciel! que serois-je de- 
venue ? 

Eh Madame ! dit froidement l'Indien, pen- 
sez-vous que Mazulhim ait eu assez mauvaise 
opinion de moi, pour ne m'avoir confié que 
la moitié du secret? Qu'a-t-il donc pu vous 
dire, demanda-t-elle aigrement? A-t-il joint 
la calomnie à l'outrage ? Et seroit-il assez 
indigne 

Mazulhim peut être indiscret, répondit-il, 
mais j'ai peine à le croire menteur. Ah le 
fourbe ! s'écria-t-elle, c'est la première fois 
que je viens ici. Je le veux bien, puisque vous 
le voulez, répliqua-t-il; et j'aime mieux croire 
que Mazulhim m'a trompé que de douter 
de ce que vous me dites. Mais, Madame, 
devant qui vous en défendez-vous ? Si vous 
vouliez me rendre justice j'ose me flatter 
que vous craindriez moins que je fusse 
le dépositaire de vos secrets. Vous pleu- 
rez ! Ah ! c'est trop honorer l'ingrat ! 



2o8 LE SOPHA 



Belle comme vous êtes, vous sied-il de croire 
que vous ne pourriez pas vous venger ! Oui 
Madame, oui, Mazulhim m'a tout dit; je n'i- 
gnore pas que vous avez comblé ses vœux, 
je sçais même des détails de son bonheur qui 
vous étonneroient. Ne vous en offensez 
point, poursuivit-il, sa félicité étoit trop 
grande pour qu'il pût la contenir ; moins 
content, moins transporté sans doute, il auroit 
été plus discret. Ce n'est pas sa vanité, c'est 
sa joie qui n'a pu se taire. 

Mazulhim, interrompit-elle avec transport! 
Ah ! le traître ! Quoi ! Mazulhim me sacrifie ! 
Mazulhim vous a tout dit? il a bien fait, 
poursuivit-elle d'un ton plus modéré, je ne 
connoissois pas encore les hommes; et grâce 
à ses soins, j'en serai quitte pour une foi- 
blesse. Eh ! Madame, répondit froidement 
l'Indien qui feignoit de la croire, ce n'est pas 
vous venger, c'est vous punir. Non, répondit- 
elle, non, tous les hommes sont perfides, j'en 
fais une trop cruelle expérience pour en pou- 
voir douter; non ils ressemblent tous à Mazu- 
lhim. 

Ah ! ne le croyez pas, s'écria-t-il, j'ose 
vous jurer que si vous m'aviez mis à sa place 
vous ne l'auriez jamais vu à la mienne. Mais, 
reprit-elle, ces ordres qui l'ont retenu ne 



CONTE MORAL 209 

sont qu'un vain prétexte, et sans doute il 
m'abandonne. Ah ! ne craignez point de me 
l'apprendre. Ah bien ! Oui, Madame, répon- 
dit l'Indien, il seroit inutile de vous le cacher, 
Mazulhim ne vous aime plus. Il ne m'aine 
plus s'écria-t-elle douloureusement ! Ah ! ce 
coup me tue, l'ingrat ! étoit-ce là le prix 
qu'il réservoit à ma tendresse ! 

En finissant ces paroles, elle fit encore 
quelques exclamations, et joua tour-à-tour les 
larmes, la fureur et l'abattement. 

L'Indien qui la connoissoit ne s'opposoit à 
rien, et feignoit toujours d'être pénétré d'ad- 
miration pour elle. Je sens que je meurs. 
Monsieur, lui dit-elle, après avoir long-tems 
pleuré, ce n'est point à un cœur aussi sensible, 
aussi délicat que le mien, qu'on peut porter 
impunément d'aussi rudes coups ; mais qu'au- 
roit-il donc fait si je l'avois trompé? Il vous 
auroit adorée, répondit l'Indien. Je ne conçois 
rien, reprit-elle, à ce procédé, je m'y perds. 
Si l'ingrat ne m'aimoit plus, et qu'il craignît 
de me l'annoncer lui-même, ne pouvoit-il pas 
me l'écrire? Romproit-on plus indignement 
avec l'objet le plus méprisable? Pourquoi en- 
core faut-il que ce soit vous qu'il choisisse 
pour me le faire dire ? 

Je ne vois que trop, répliqua l'Indien, que 

14 



2IO LE SOPHA 

le choix du confident vous déplaît plus encore 
que la confidence même, et je puis vous jurer 
que connoissant, comme je sais, votre injuste 
aversion pour moi, vous ne m'auriez pas vu 
ici si Mazulhim m'avoit nommé la dame à 
laquelle il me prioit de porter ses excuses. Je 
doute même (étant pour vous dans des dispo- 
sitions fort différentes de celles où j'ai le mal- 
heur de vous voir pour moi) que je l'eusse 
cru, s'il m'eût nommé Zulica; je n'aurois ja- 
mais pu penser qu'il y eût au monde quel- 
qu'un qui pût ne pas faire son bonheur d'être 
aimé d'elle. 

C'est donc fort innocemment, ajouta-t-il, 
que je contribue à vous donner le chagrin le 
plus sensible que vous puissiez recevoir, et 
que je me trouve mêlé dans des secrets que 
sûrement vous aimeriez mieux voir entre 
les mains de tout autre qu'entre les miennes. 
Je ne sçais pas ce qui vous le fait croire, ré- 
pondit-elle d'un air embarrassé; les secrets 
de la nature de celui dont vous vous trouvez 
aujourd'hui possesseur, ne se confient ordi- 
nairement à personne; mais je n"ai point de 
raisons particulières... 

Pardonnez-moi, Madame, interrompit-il 
vivement, vous me haïssez, je n'ignore pas 
qu'en toute occasion mon esprit, ma figure et 



CONTE MORAL 



mes mœurs ont été l'objet de vos railleries, 
ou de votre plus sévère critique. J'avouerai 
même que si j'ai quelques vertus, je les dois 
au désir que j'ai toujours eu de me rendre 
digne de vos éloges, ou de vous obliger du 
moins à me faire grâce de ces traits amers 
dont, depuis que nous sommes dans le monde, 
vous n'avez pas cessé de m'accabler. 

Moi! Monsieur, dit-elle en rougissant, je 
n'ai jamais rien dit de vous dont vous puis- 
siez être fâché ; d'ailleurs, à peine nous con- 
noissons-nous, vous ne m'avez jamais donné 
sujet de me plaindre de vous, et je ne me 
crois pas assez ridicule... Brisons-là, de 
grâce. Madame, interrompit-il, une plus 
longue explication vous gêneroit; mais puis- 
que nous sommes sur ce chapitre, permettez- 
moi seulement de vous dire que par les sen- 
timens que j'ai toujours eus pour vous (senti- 
mens tels que votre injustice n'a pas pu un 
moment les altérer) j'étois l'homme du monde 
qui méritoit le plus votre pitié et le moins 
votre haine. 

Oui, Madame, ajouta-t-il, rien n'a été ca- 
pable d'éteindre le malheureux amour que 
vous m'avez inspiré ; vos mépris, votre haine, 
votre acharnement contre moi m'ont fait 
gémir, mais ne m'ont pas guéri. Je connois 



312 LE SOPHA 

trop votre cœur pour me flatter qu'il puisse 
un jour prendre pour moi les sentimens que 
je pourrois désirer; mais j'espère que ma 
discrétion sur ce qui vous regarde vous fera 
revenir de votre prévention, et que si elle est 
au point que vous ne puissiez jamais m'ac- 
corder votre amitié, au moins vous ne me 
refuserez pas votre estime. 

Zulica, gagnée par un discours si respec- 
tueux, lui avoua qu'en eflet, par un caprice 
dont elle n'avoit jamais pu découvrir la 
source, elle s'étoit ouvertement déclarée son 
ennemie, mais que c'étoit un tort qu'elle 
comptoit si bien réparer, qu'il n'en seroit 
plus question entre eux, et qu'elle l'assuroit 
de son estime, de son amitié et de sa l'econ- 
noissance. 

Après l'avoir prié de vouloir bien lui gar- 
der le secret le plus inviolable, elle se leva 
dans l'intention de sortir. 

Où voulez-vous aller, Madame, lui dit 
l'Indien en la retenant? Vous n'avez ici per- 
sonne à vous; j'ai renvoyé mes gens, et 
l'heure à laquelle ils doivent revenir est en- 
core bien éloignée. N'importe, répliqua-t- 
elle, je ne puis rester dans un lieu où tout me 
reproche ma foiblesse. Oubliez Mazulhim, 
reprit-il ; cette maison aujourd'hui n'est point 



CONTE MORAL 213 



à lui, il me l'a cédée; permettez à l'homme 
du monde qui s'intéresse le plus véritable- 
ment à vous, de vous prier d'y commander. 
Songez du moins à ce que vous voulez faire. 
Vous ne pouvez sortir à l'heure qu'il est sans 
risquer d'être rencontrée. Que votre colère ne 
vous fasse pas oublier ce que vous vous 
devez. 

Songez à l'éclat affreux que vous feriez, 
songez que peut-être demain vous seriez la 
fable de tout Agra, et qu'avec une vertu et 
des sentimens que l'on doit respecter, l'on 
vous croiroit personne à qui ces sortes d'aven- 
tures sont ordinaires. 

Zulica résista longtemps aux raisons que 
Nasses (c'étoit le nom de l'Indien) lui appor- 
toit pour la faire rester. Tout étoit préparé 
ici pour vous recevoir, ajouta-t-il, souffrez 
que j'y passe la soirée avec vous; ce que 
vous êtes, ce que je suis moi-même, tout 
doit vous répondre de mon respect. Je n'ap- 
puie pas sur mes sentimens; si j'ose encore 
vous en parler, c'est uniquement pour vous 
faire sentir à quel point je m'intéresse à 
vous, et pour tâcher de vous ôter les impres- 
sions sinistres que l'indiscrétion de Mazulhim 
me semble vous avoir laissées. 

Après quelque résistance, Zulica, persua- 



214 LE SOPHA 

dée par ce que lui disoit Nasses, consentit 
enfin à rester. Pensant, comme vous faites, 
Madame, lui dit-il, vous devez être bien 

étonnée de vous trouver si sensible Bon! 

interrompit le sultan, il ne sçait ce qu'il dit; 
car autant que je puis m'en souvenir, c'est 
toujours cette dame qui étoit fâchée de ce 
que Mazulhim n'avoit pas de bonnes façons 
pour elle ; sans doute, dit la sultane, c'est la 
même. Un moment de grâce, reprit le sultan, 
orientons-nous. Si c'est la même, pourquoi 
lui dit-il... ce qu'il lui dit? Vous voyez bien 
qu'il se trompe. Cette dame-là est accoutu- 
mée à avoir des amans, par conséquent il est 
ridicule qu'il lui dise qu'elle doit être bien 
étonnée? Ne voyez-vous pas qu'il veut la 
tourner en ridicule, répondit la sultane ? Ah! 
c'est une autre affaire, répliqua le sultan. 
Mais pourquoi ne m'en avertit-on pas? où 
veut-on que j'aille deviner cela! Ah! il se 
moque d'elle, je le vois bien; mais à propos 
de quoi s'en moque-t-il? Voilà ce que je vou- 
drois sçavoir. Et sans doute ce qu'Amanzéi 
vous apprendra, si vous voulez le laisser 
continuer. Soit, dit le sultan; ce que j'en dis, 
comme vous le concevez bien, ce n'est pas 
que cela ne me soit égal ; on parle pour par- 
ler, cela amuse, et pour moi, je ne hais pas 
la conversation. 



CONTE MORAL 215 



CHAPITRE XIV. 
Qiù contient moins de faits que de discours. 

AMANZÉI, le lendemain, continua ainsi : 
Pensant, comme vous faites, Madame, 
disoit Nasses à Zulica, vous devez être bien 
étonnée de vous trouver si sensible! Cela 
n'est pas douteux, répondit-elle, et c'est, je 
vous assure, une aventure bien singulière 
dans ma vie que celle qui m'arrive. Que 
vous ayez aimé, reprit-il, ce n'est pas ce qui 
m'étonne; il y a bien peu de femmes qui se 
soient sauvées de l'amour; mais que ce soit 
Mazulhim qui ait triomphé de votre cœur, de 
ce cœur qui sembloit si peu fait pour connoî- 
tre l'amour, c'est, je vous l'avouerai, ce que 
je ne comprends point. 

Je ne le comprends pas moi-même, répon- 
dit-elle; et réellement quand je m'examine, 
je ne puis concevoir comment il a pu me 
plaire et me séduire. Ah! Madame, s'écria-t- 
il avec un air pénétré, quelle cruelle destinée 
que la nôtre ! Vous aimez qui ne vous aime 
plus, et j'aime qui ne m'aimera jamais. Pour- 
quoi toujours arrêté par cette injuste aversion 
que je sçavois que vous aviez pour moi, ne 
vous ai-je pas dit à quel point vous m'aviez 



Zl6 LE SOPHA 



touché? Peut-être hélas! mes soins, ma cons- 
tance, mon respect vous auroient désarmé. 
Et peut-être aussi, dit-elle, m'auriez-vous 
traitée comme Mazulhim me traite. Non, 
répondit-il en lui prenant la main, non, Zu- 
lica se seroit vue adorée aussi religieusement 
qu'elle mérite de l'être. Mais, répartit-elle, 
Mazulhim m'a tenu les mêmes discours que 
vous; pourquoi croirois-je que vous n'auriez 
pas fait les mêmes choses que lui? 

Tout devoit vous faire douter de la vérité 
de ses sentimens, répondit-il; Mazulhim in- 
constant^ dissipé, n'a jamais sçu ce que 
c'étoit qu'aimer. Vous ne pouviez pas ignorer 
qu'il étoit plus indiscret, et plus trompeur 
qu'il ne nous est même permis de l'être. Il 
est vrai cependant que quelque infidèle qu'il 
fût, vous pouviez, sans être accusée de trop 
d'orgueil, prétendre à la gloire de le fixer. La 
difficulté de vous plaire, vos charmes, le 
plaisir si doux et si rare de régner dans un 
cœur qu'avant lui personne ne s'étoit soumis, 
tout devoit vous faire espérer de sa part une 
tendresse éternelle ! 

Ce qui, en toute autre, auroit été une va- 
nité ridicule, ne devenoit pour Zulica qu'une 
idée si simple, qu'elle ne pouvoit pas s'em- 
pêcher de l'avoir. Il est certain, du moins, 



CONTE MORAL 217 



répondit-elle modestement, que par ma façon 
de penser, je pouvois mériter quelques égards. 
Des égards! Vous ! s'écria-t-il, ah! des égards 
vous rendent-ils tout ce qu'on vous doit ? 
Ainsi donc, pour prix de vos bontés, vous 
n'exigeriez que ce qu'on doit à la femme 
même qu'on estime le moins. Vous voyez 
pourtant, reprit-elle, que j'ai encore trop 
exigé. 

S'il m'étoit permis de vous parler, répar- 
tit Nasses Vous le pouvez, interrompit- 
elle, vous ne devez pas douter que ce qui se 
passe aujourd'hui entre nous, ne doive nous 
lier de la plus tendre amitié. Oui, Madame, 
dit-il vivement, de la plus tendre ; mais est-ce 
à moi, est-ce à ce Nasses si long-tems haï, 
que Zulica daigne promettre l'amitié la plus 
tendre ? Oui, Nasses, répondit - elle, c'est 
Zulica qui reconnoît son injustice, qui en est 
désespérée, et qui vous jure de la réparer par 
des sentimens et une confiance à toute 
épreuve. 

Alors elle le regarda obligeamment ; il 
étoit d'une figure fort agréable ; et quoique 
moins à la mode que Mazulhim, il ne lui 
cédoit en rien. Quoi ! s'écria-t-il encore, c'est 
vous qui me promettez de m'aimer ! ' ui, 
répliqua-t-elle, mon cœur vous sera ouvert 



2l8 LE SOPHA 

vousy lirez comme moi-même, mes moindres 
sentimens, mes idées, tout vous sera connu. 

Ah Zulica ! dit-il en se jettant à ses genoux 
et en lui baisant la main avec ardeur, que 
ma tendresse sçaura bien vous payer de ce 
que vous ferez pour moi ! 

Avec quel plaisir ne vous soumettrai-je pas 
toutes mes pensées ! Maitresse souveraine de 
ma vie, vos ordres seuls régleront ma condui- 
te ? Laissons cela, dit-elle en souriant, et 
levez-vous, je n'aime pas à vous voir à mes 
genoux ; revenons à ce que voulez me dire. 

Il se leva, s'assit auprès d'elle, et lui tenant 
toujours la main, il poursuivit ainsi. Je vais 
vous interroger, puisque vous voulez bien le 
permettre. Par quelles voies, Mazulhim a-t- 
il pu vous plaire ? par quel enchantement la 
femme la plus respectable par ses sentiments 
et par sa conduite, Zulica enfin, l'a-t-elle 
trouvé aimable ? 

Comment un homme aussi vain, aussi im- 
pétueux, a-t-il pu convenir à une femme 
aussi sage, aussi modeste que vous ? Car, 
qu'il plaise à des femmes de son caractère, à 
ces femmes frivoles, étourdies, dissipées, à 
qui aucun objet n'inspire de l'amour, et qui 
cependant sont vaincues par tous ceux qui se 
présentent à leurs yeux; qu'il leur plaise, 
dis-je, cela ne m'étonne pas, mais vous? 



CONTE MORAL 219 



Pour commencer avec vous le commerce 
de confiance que je vous ai promis, répondit 
Zulica, je vous dirai naturellement que je ne 
devois pas craindre que Mazulhim pût jamais 
m'étre cher. Ce n'étoit pas que je me crusse 
incapable de foiblesse. Sans en avoir fait la 
cruelle expérience, comme je l'ai faite depuis, 
je n'ignorois pas qu'il ne faut qu'un moment 
pour plonger la femme la plus vertueuse dans 
les égaremens les plus funestes; mais rassu- 
rée par mes sentimens, par le tems même 
qu'il y avoit que j'étois dans le monde, sans 
avoir manqué aux moindres des devoirs qui 
nous sont prescrits, j'osois me flatter que ce 
calme seroit éternel. 

Sans doute, dit Nasses d'un air fort sérieux, 
rien ne perd les femmes comme cette sécurité 
dont vous parlez. Cela est vrai, au moins, 
répondit-elle; une femme' n'est jamais plus 
exposée à succomber que lorsqu'elle se croit 
invincible. J'étois dans ce calme trompeur, 
continua-t-elle, lorsque Mazulhim s'est offert 
à mes yeux; je ne vous dirai pas comment il 
a fait pour me séduire. Ce que je sçais, c'est 
qu'après lui avoir résisté long-tems, mon 
cœur s'est ému, ma tête s'est troublée. J'ai 
senti des mouvemens qui prenoient sur moi, 
d'autant plus que je n'étois pas dans l'habi- 



220 LE SOPHA 

tude de les éprouver. Mazulhim qui sçavoit 
mieux que moi-même de quelle nature étoit 
mon trouble, en a profité,, pour m'engager 
dans des démarches dont j'ignorois la consé- 
quence; enfin il m'a amenée au point de me 
faire venir ici. Je croyois, et il me l'avoit 
promis, qu'il ne vouloit que m'entretenir 
avec plus de liberté que dans le tumulte du 
monde nous n'en pouvions espérer. J'y suis 
venue, sa présence m'a plus émue que je 
n'avois pensé; seule avec lui, je me suis 
trouvée moins forte contre ses désirs; sans 
sçavoir ce que j'accordois, je n'ai pu lui refu- 
ser rien ; l'amour enfin ma séduite jusqu'au 
bout. 

En finissant ces paroles, elle avoit les 
yeux à demi-mouillés de larmes qu'elle s'ef- 
forçoit de répandre. Nasses qui paroissoit 
prendre à sa douleur la part la plus sincère, 
en feignant de la consoler, lui disoit les 
choses du monde les plus propres à la déses- 
pérer. Sur-tout il appuyoit malignement sur 
le peu de tems que Mazulhim l'avoit gardée : 
ce n'est pas assurément, lui dit-il, que vous 
n'ayez de quoi rendre un homme heureux; du 
moins, on en doit juger ainsi. Il est pourtant 
vrai que cette inconstance si prompte de Ma- 
zulhim, feroit, si c'étoit toute autre que vous, 
penser les choses les plus désavantageuses. 



CONTE MORAL 



Zulica, à ce propos, fit une mine qui mar- 
quoit assez à Nasses qu'elle croyoit avoir rai- 
son de ne se rien reprocher là-dessus. 

On n'ignore pas, reprit Nasses, que les 
hommes sont assez malheureux pour ne pou- 
voir pas jouir long-tems de l'objet même le 
plus aimable, sans que leurs désirs se ralen- 
tissent; mais au moins on aime trois mois, 
six semaines, quinze jours même, plus ou 
moins ; on n'a jamais imaginé de quitter une 
femme aussi brusquement que Mazulhim 
vous a quittée, vous ; c'est d'un ridicule, 
d'une horreur même qu'on ne peut imaginer! 
Ah! Zulica, ajouta-t-il, j'ose encore le répé- 
ter, vous m'auriez trouvé plus constant. 
Zulica, lui répondit qu'elle en étoit bien per- 
suadée, mais que ne voulant plus aimer, ce 
lui étoit désormais une chose indifférente que 
les hommes fussent constans ou non; qu'elle 
désiroit même, par la sincère amitié qu'elle 
avoit pour lui, que l'amour qu'il disoit sentir 
ne fût pas véritable, et qu'elle seroit extrê- 
mement fâchée qu'il conservât des sentimens 
qu'il ne pourroit jamais voir récompensés. 

Oui, lui répondit Nasses d'un air triste, je 
sens bien tout ce que vous me dites. Je trouve 
dans votre caractère cette fermeté que j'ai 
toujours craint en vous, et que je ne puis 



222 LE SOPHA 

m'empêcher d'admirer, quoiqu'elle fasse mon 
malheur. Si vous étiez moins estimable, j'en 
serois beaucoup moins à plaindre ; car enfin 
il me seroit permis d'imaginer que puisque 
vous avez aimé Mazulhim, il ne seroit pas 
impossible que vous m'aimassiez aussi. C'est 
une idée qu'on pourroit concevoir, avec toutes 
les femmes du monde, sans les offenser; 
mais malheureusement, vous ne ressemblez 
à personne, et c'est sans tirer à consé- 
quence pour l'avenir, que vous avez eu une 
foiblesse. 

Zulicaqui, sans doute, rioit en elle-même 
de la fausse idée que Nasses sembloit avoir 
d'elle, l'assura qu'il lui rendoit justice, et 
s'étendit beaucoup sur l'heureuse façon de 
penser qu'elle avoit reçue de la nature, le 
peu de disposition qu'elle avoit à se laisser 
toucher, et la froideur dans laquelle, ce qui 
étoit pour beaucoup d'autres femmes des plai- 
sirs dune extrême vivacité, Tavoit laissée, 
même malgré l'amour violent que lui avoit 
sçu inspirer Mazulhim. 

Tant pis pour vous, Madame, lui dit Nasses; 
plus vous êtes estimable, plus vous êtes à 
plaindre. Votre insensibilité va faire le mal- 
heur de votre vie. Toujours Mazulhim sera 
présent à vos yeux. La façon humiliante dont 



CONTE MORAL 223 



il VOUS a quittée ne sortira pas un moment 
de votre mémoire; c'est un supplice qui vous 
accablera dans la solitude, et dont la dissipa- 
tion et les plaisirs du monde ne vous distrai- 
ront jamais assez. Mais que faire, lui de- 
manda-t-elle, pour effacer de mon esprit une 
idée aussi cruelle? Je conviens avec vous, 
qu'un nouvel amour pourroit m'ôter le sou- 
venir de Mazulhim, mais sans compter les 
nouveaux malheurs qui peut-être y seront 
attachés, puis-je croire que mon cœur vou- 
droit s'y livrer, autant qu'il le faudroit, pour 
assurer ma guérison? Non, Nasses, croyez- 
moi, une femme qui pense d'une certaine 
façon, ne sçauroit aimer deux fois. Idée 
fausse! s'écria-t-il, j'en connois qui ont aimé 
plus de six, et qui ne s'en estiment pas moins. 
Vous êtes d'ailleurs dans un cas si cruel, qu'il 
vous met au-dessus des règles, et que si l'on 
sçavoit votre aventure, on vous verroit aimer 
dix hommes à la fois, qu'on trouveroit que 
vous ne vous en dédommageriez pas encore. 
On auroit assurément de la bonté de reste, 
répliqua-t-elle en souriant. Mais non, répar- 
tit-il, on trouveroit cela plus simple que vous 
ne croyez. Vous concevez bien, au reste, que 
ce que j'en dis n'est pas pour vous conseiller 
de les prendre, puisque c'en seroit assez d'un 
pour me faire mourir de douleur. 



224 LE SOPHA 

Ah! dit Zulica en rêvant, c'est qu'on nous 
trouve si blâmables quand nous aimons, 
qu'avec une seule passion, la plus longue et 
la plus sincère qu'on puisse voir, nous avons 
encore bien de la peine à échapper aux mé- 
pris, et que tel est notre malheur, que ce que 
l'on regarde en nous comme des vertus, nous 
est toujours compté pour des vices. 

Oui, autrefois on pensoit cela, répondit-il ; 
mais les mœurs ayant changé, nos idées ont 
changé, avec el es. Oh ! non, si ce n'étoit 
que la crainte du blâme qui vous retînt, vous 
pourriez vous livrer à l'amour. Dans le fond 
reprit-elle, vous avez raison ; car qu'importe 
qu'on occupe son cœur essentiellement, je n'y 
vois pas le moindre mal. Et cependant, ré- 
pliqua-t-il avec un esprit qui vous fait discer- 
ner si bien le faux du vrai, vous sacrifiez aux 
préjugés, comme quelqu'un qui ne sçauroit 
pas raisonner? Vous voilà déterminée à pleu- 
rer toute votre vie votre foiblesse pour Mazul- 
him, plutôt que de songer sagement à vous 
en consoler; vous croyez qu'une femme qui 
pense d'une certaine façon,nedoit aimer qu'une 
fois ; vous sentez bien intérieurement que 
le principe d'après lequel vous agissez, n'est 
pas vrai; mais vous résistez à vos lumières, 
pour jouir du noble plaisir de vous affliger, 



CONTE MORAL 225 



et apparemment aussi, pour qu'on ne cesse 
pas de dire que c'est la perte de Mazulhim 
que vous voulez pleurer toujours. Ne sont-ce 
pas là de beaux propos à faire tenir de soi ? 
De moi ! répondit-elle, mais je me flatte 
qu'on n'en parlera pas. 

Je le crois bien, répliqua-t-il, je sçais que 
vous, Madame, vous ne direz rien de ceci ; il 
est constant que je n'en parlerai pas moi; la 
chose fait assez peu d'honneur à Mazulhim 
pour qu'il se croie obligé à garder le silence; et 
cependant si vous ne changez point de façon 
de penser, tout le monde le sçaura. Mais 
pourquoi, demanda-t-elle ? 

Parbleu ! reprit-il, croyez- vous qu'on vous 
voie affligée, sans qu'on cherche à pénétrer 
pourquoi vous l'êtes, et que si on le cherche 
opiniâtrement, enfin on ne le découvre pas ? 
Pensez-vous que Mazulhim même, de qui 
votre douleur flattera la vivacité, résiste au 
plaisir d'apprendre au public que c'est sa perte 
qui la cause ? Cela est vrai, dit-elle ; mais 
Nasses, est-ce donc qu'il dépendroit de moi 
de n'être plus affligée ? Sans doute, répondit- 
il, cela dépend de vous. Au fond, que regret- 
tez-vous à présent, Mazulhim ? S'il revenoit 
à vous, consentiriez-vous à le recevoir ? Moi ! 
s'écria-t-elle, ah ! j'aimerois mieux être au 

15 



226 LE SOPHA 

dernier des hommes, que d'être à lui. Si, 
quelque chose qu'il pût faire, rien ne pourroit 
lui rendre votre cœur, il est donc, reprit-il, 
bien ridicule que vous le regrettiez. 

Dites-moi un peu, demanda le sultan, en 
avez-vous encore pour long-tems? Oui, Sire, 
répondit Amanzéi. De par Mahomet! Tant 
pis, répliqua Schah-Baham, voilà des dis- 
cours qui m'ennuient furieusement, je vous 
en avertis. Si vous pouviez les supprimer, ou 
les abréger du moins, vous me feriez plaisir, 
et je n'en serois pas ingrat. 

Vous avez tort de vous plaindre, lui dit la 
sultane, cette conversation qui vous ennuie 
est, pour ainsi dire, un fait par elle-même. 
Ce n'est point une dissertation inutile, et qui 
ne porte sur rien, c'est un fait... N'est-ce pas 
dialogué qu'on dit, demanda-t-elle à Amanzéi 
en souriant? Oui, Madame, répondit-il. Cette 
façon de traiter les choses, reprit-elle, est 
agréable, elle peint mieux, et plus universel- 
lement les caractères que l'on met sur la 
scène ; mais elle est sujette à quelques incon- 
véniens. A force de vouloir tout approfondir, 
ou de saisir chaque nuance, on risque de 
tomber dans des minuties, fines peut-être, 
mais qui ne sont pas des objets assez impor- 
tans pour que l'on doive s'y arrêter, et l'on 



CONTE MORAL 227 



excède de détails et de longueurs ceux qui 
écoutent. S'arrêter précisément oij il le faut, 
est peut-être une chose plus difficile que de 
créer. Le sultan a tort de vouloir que dans 
l'endroit où vous êtes, vous marchiez si rapi- 
dement, mais vous l'aurez devant moi et de- 
vant toute personne de goût, si la fureur de 
parler vous emporte, et si vous ne sçavez pas 
sacrifier de tems en tems les choses mêmes 
qui vous paroîtront les plus agréables, lors- 
que vous ne pourrez nous les dire qu'aux dé- 
pens de celles que nous attendons. Le sultan 
a tort, dit Schah-Baham, cela est bientôt dit! 
et moi je soutiens que cet Amanzéi-là n'est 
qu'un bavard, qui se mire dans tout ce qu'il 
dit, et qui, ou je ne m'y connois pas, a le 
vice d'aimer les longues conversations, et de 
faire le bel esprit. Cela vous choque, ajouta- 
t-il, en se tournant du côté d'Amanzéi, mais 
c'est que je suis franc; et si vous voulez l'être, 
je parie que vous avouerez que j'ai raison. 
Oui, Sire, répondit Amanzéi, et complaisance 
de courtisan à part, je suis d'autant plus 
forcé d'en convenir, qu'il y a long-tems qu'on 
me trouve le défaut que votre majesté me re- 
proche. Corrigez-vous-en donc, dit Schah- 
Baham. S'il m'avoit été aussi facile de m'en 
corriger, qu'il me l'a paru d'en convenir, 



228 LE SOPHA 



répartit Amanzéi, votre majesté n'auroit pas 
eu de reproche à me faire. 

La force du raisonnement de Nasses frappa 
Zulica, poursuivit-il. Dans le fond, vous 
avez raison, lui dit-elle, aussi n'est-ce plus 
Mazulhim que je pleure, c'est ma foiblesse, 
c'est de m'étre donnée à un homme si indigne 
de moi. J'avoue, l'épliqua Nasses, d'un air 
simple, que le tour qu'il vous joue ne doit 
pas le rendre aimable à vos yeux ; cependant 
si vous voulez le juger sans prévention, je ne 
doute pas que vous ne lui trouviez des agré- 
mens; car enfin il en a. Si vous voulez, ré- 
pondit-elle , dédaigneusement ; d'abord il 
n'est pas bien fait. 

Je ne sçais pas reprit-il, mais personne 
cependant n'a plus de grâces que lui; il a la 
plus belle tète et la plus bel.e jambe du 
monde, l'air noble et aisé, l'esprit vif, léger, 
amusant. Oui, reprit-elle, je ne nie point 
qu'il ne soit une bagatelle assez jolie; mais 
après tout, il n'est que cela, et de plus je vous 
assure qu'il s'en faut de beaucoup qu'il soit 
aussi amusant qu'on le dit. Entre nous, c'est 
un fat, d'une présomption, d'une suffisance ! . . . 
Je pardonne un peu d'orgueil à un homme, 
assez heureux pour vous avoir plu, inter- 
rompit Nasses; on en prend à moins tous les 
jours. 



CONTE MORAL 22g 



Mais , Nasses , répondit-elle , pour un 
homme qui me dit qu'il m'aime, et qui veut 
que je le croie apparemment, vous me tenez 
de singuliers propos. Tout odieux que vous 
est à présent Mazulhim, répondit Nasses, il 
vous l'est encore moins que moi, et je croi- 
rois risquer plus à vous parler d'un amant 
que vous n'aimerez jamais, que je ne fais à 
vous entretenir d'un que vous avez si tendre- 
ment aimé. Il vous occupe encore si vive- 
ment, que jamais je ne prononce son nom, 
que vos yeux ne se mouillent de larmes; ac- 
tuellement encore ils s'en remplissent, et vous 
voulez en vain me les cacher. Ah ! retenez 
vos pleurs, aimable Zulica, s'écria-t-il, elles 
me percent le cœur ! Je ne puis, sans un atten- 
drissement qui me devient funeste, les voir 
couler de vos yeux. 

Zulica, qui depuis quelque tems n'avoit 
pas envie de pleurer, ne put entendre ce dis- 
cours, sans se croire obligée de verser de 
nouvelles larmes. Nasses qui se divertissoit 
de tout le manège qu'il lui faisoit faire à son 
gré, la laissa quelque tems dans cette douleur 
affectée. 

Cependant pour ne pas perdre ses momens 
auprès d'elle, il s'amusa à lui baiser la gorge 
qu'elle avoit extrêmement découverte. Elle 



230 LE SOPHA 

fut assez longtems sans daigner songer à ce 
qu'il faisoit; et ce ne fut qu'après lui avoir 
laissé là-dessus entière liberté qu'elle s'avisa 
d'y trouver à redire. Vous n'y pensez pas, 
Nasses, lui dit-elle, ayant toujours un mou- 
choir sur ses yeux, voilà des libertés qui me 
blessent. Vraiment! je le crois, répondit-il, 
n'allez-vous pas prendre cela pour une fa- 
veur? regardez-moi donc, ajouta-t-il, que je 
voie vos yeux. Non, reprit-elle, ils ont trop 
pleuré pour être beaux. Sans vos larmes, ré- 
pliqua-t-il, vous me paroîtriez bien moins 
belle. 

Ecoutez-moi, continua-t-il, l'état où je 
vous vois m'afflige, je veux absolument que 
vous vous en tiriez. Je vous ai prouvé la né- 
cessité où vous êtes d'aimer encore, et je 
vais, autant qu'il me sera possible, vous 
prouver actuellement que c'est moi qu'il faut 
que vous aimiez. Je doute, répondit-elle, que 
vous y réussissiez. C'est ce que nous allons 
voir, reprit-il. Premièrement, vous convenez 
de m'avoir haï sans sujet, c'est une injustice 
que vous ne pouvez réparer qu'en m'aimant 
à la fureur. Elle sourit. D'ailleurs, continua- 
t-il, je vous aime, et tout facile qu'il vous 
est de faire prendre à qui que ce soit plus 
d'amour même qu'il ne vous plaira peut-être 



CONTE MORAL 23 I 

de lui en inspirer, jamais vous ne trouverez 
personne aussi disposé que moi, à vous 
aimer avec toute la tendresse que vous mé- 
ritez. 

Que nous ayons tort ou raison, il est cons- 
tant qu'en général, nous pensons mal des 
femmes; nous nous sommes persuadés qu'el- 
les ne sont ni fidèles, ni constantes, et sur ce 
fondement, nous croyons ne leur devoir ni 
constance, ni fidélité. De passions, par consé- 
quent, on n'en voit guère ; il faudroit pour 
nous déterminer à en prendre une, que nous 
sçussions qu'une femme mérite des sentimens 
moins légers que ceux que communément on 
lui accorde; examiner son caractère et sa fa- 
çon de vivre et de penser, et régler là-dessus 
le degré d'estime que nous pouvons lui de- 
voir... Hé bien! interrompit-elle, qui vous 
en empêche? Vous vous moquez. Madame, 
répondit-il, cette étude prend du tems ; pen- 
dant que nous en serions occupés, une femme 
nous préviendroit d'inconstance, et c'est un 
si cruel accident pour nous, que pour n'y pas 
être exposés, nous la quittons souvent, avant 
que de sçavoir si elle mérite que nous l'ai- 
mions plus longtemps. Mais, demanda-t-elle, 
qu'est-ce que tout cela peut conclure pour 
vous? 



232 LE SOPHA 

' Le voici, répondit-il; mais ce mouchoir 
sera-t-il éternellement sur vos yeux? ne vous 
ai -je pas regardé, lui dit-elle? Pas assez, 
répondit-il, je ne veux plus que ce mouchoir 
paroisse, ou je vous hais, s'il est possible, 
autant que vous m'avez haï. 

Alors elle le regarda en souriant et d'une 
façon assez tendre. Continuez donc, lui dit- 
elle, en se penchant sur lui. Oui, répondit-il 
en la serrant fortement dans ses bras, je vais 
continuer, n'en doutez point. Ce que j'ai vu 
de vous ici, poursuivit-il, me vaut l'étude 
dont je vous parlois, puisqu'il vous a acquis 
toute mon estime, et conséquemment a re- 
doublé mon amour pour vous. Un autre que 
moi ne peut donc pas vous aimer autant que 
je vous aime ; il ne verroit de vous que vos 
charmes, et la beauté de votre âme seroit 
une chose dont il ne pourroit jamais être sûr, 
puisque rien ne lui prouveroit jusques à quel 
point vous portez la délicatesse des senti- 
mens. Il l'apprendroit, direz-vous, en me 
voyant agir. Eh! Madame, (je vais parler mal 
de nous) pensez-vous qu'un homme dissipé, 
étourdi, sans mœurs, surtout sur ce qui re- 
garde les femmes, et ne trouvant pas de 
moyen plus sûr pour les mépriser toujours 
que de ne leur faire jamais l'honneur de les 



CONTE MORAL 233 



examiner; pensez-vous, dis-je, qu'il s'apper- 
çoive des choses qui devroient vous assurer 
son estime, ou qu'il ne vous accuse pas de 
forcer votre caractère, et de vous parer à ses 
yeux de vertus que vous ne possédez point? 
Oui, je le crois, dit-elle, ce que vous dites-là, 
par exemple, est on ne peut pas plus sensé. 

Nasses, pour la remercier de cet éloge, 
voulut d'abord lui baiser la main, mais la 
bouche de Zulica se trouvant plus près de lui, 
ce fut à elle qu'il jugea à propos de témoi- 
gner sa reconnoissance. Ah Nasses, lui dit 
elle, doucement, nous nous brouillerons. 
Vous voyez donc bien, poursuivit -il sans lui 
répondre, que puisque je suis l'homme du 
monde qui vous estime le plus, et qui a le 
plus de raison de le faire, je dois être aussi le 
seul que vous puissiez aimer. 

Non, répondit-elle, l'amour est trop dan- 
gereux. Vieille maxime d'opéra, si plate, si 
usée, répliqua-t-il, qu'on ne la voudroit seu- 
lement pas aujourd'hui passer dans un ma- 
drigal, et qui, au reste, n'empêchera point 
du tout que vous ne m'aimiez. Je vous en 
avertis. 

Si ce n'est pas elle qui m'en empêche, 
répondit-elle Mais pourquoi me deman- 
der de l'amour ? ne vous ai-je pas promis de 



234 LE SOPHA 

l'amitié ? Sans cloute ! répliqua-t-il, l'effort 
est généreux ! il est constant que si je ne 
vous aimois pas, je vous tiendrois quitte pour 
cela, et peut-être même à moins ; mais les 
sentimens que j'ai pour vous, ne peuvent 
être payés que par le plus tendre retour de 
votre part, et je puis vous jurer que je n'ou- 
blierai rien pour vous inspirer toute l'ardeur 
que je vous demande. 

Je vous proteste aussi, répondit-elle, que je 
n'oublierai rien pour m'en défendre. Ah, ah ! 
dit-il, vous voulez prendre des précautions 
contre moi, j'en suis charmé, ce m'est une 
preuve que vous me croyez: dangereux. Vous 
avez raison. En vous aimant comme je fais, 
je le ferai pour vous, plus que personne. Avec 
une femme moins estimable que vous, je ne 
serois pas si sûr de ma victoire. 

Cependant, reprit-elle, plus je suis estima- 
ble, plus je résisterai. Tout au contraire, 
répliqua-t-il, les coquettes seules coûtent à 
vaincre ; on leur persuade aisément qu'elles 
sont aimables ; mais on ne les touche pas de 
même ; et de toutes les conquêtes la plus ai- 
sée, c'est celle d'une femme raisonnable. Je 
ne l'aurois assurément pas cru, dit-elle. Rien 
n'est pourtant plus vrai, répondit-il. Vous 
ne pouvez pas douter que je ne vous aime, 



CONTE MORAL 235 



VOUS, par exemple : Répondez, en doutez- 
vous ? Soyez de bonne foi ! je viens d'être si 
sottement crédule, répartit-elle, que je crois 
qu'on ne me persuadera de long-tems. Mais, 
Mazulhim à part, insista-t-il, qu'en croyez- 
vous ? Elle répondit qu'elle croyoit qu'il ne 
la haïssoit pas ; il s'obstina, et enfin obtint 
d'elle qu'elle étoit persuadée qu'il l'aimoit. 
Et vous, poursuivit-il, vous ne me trouvez 
plus odieux ! Odieux ! dit-elle, non sans doute 
je puis vouloir être indifférente; mais je ne 
veux plus être injuste. 

Vous croyez que je vous aime? s'écria-t-il , 
vous ne me haïssez pas, et vous vous imaginez 
que vous me résisterez long-tems ! Vous ! 
avec cette vérité que vous avez dans le carac- 
tère ! vous vous flattez que vous pourrez me 
rendre malheureux, lorsque vos propres dé- 
sirs vous parleront en ma faveur ! que vous 
fixerez un tems pour céder, et que ce ne sera 
que lorsqu'il sera arrivé que vous croirez pou- 
voir vous rendre avec décence ! Non, Zulica, 
non, j'ai meilleure opinion de vous que vous- 
même. Vous n'aurez pas assez de fausseté 
pour vouloir désespérer un amant que vous 
aimez, vous ignorez l'art perfide de me con- 
duire de faveur en faveur, jusqu'à celle qui 
doit à jamais combler et ranimer mes désirs, 



236 LE SOPHA 

l'instant où je vous attendrirai sera celui où 
je mourrai de plaisirs entre vos bras, et cette 
bouche charmante, ajouta-t-il avec trans- 
port 

Fort bien cela, fort bien, interrompit le 
sultan, vous me tirez d'une grande peine. 
Ma foi ! je commençois à craindre que cela 
ne fût jamais. ...Ah ! la sotte créature que 
cette Zulica, avec ses façons ! En effet ! dit 
la sultane, il faut convenir qu'on ne peut pas 
faire attendre des faveurs plus long-tems. 
Comment donc ! résister une heure ! Cela 
est sans exemple ! Ce qu'il y a de vrai, répondit 
le sultan, c'est que cela m'ennuyoit autant 
que s'il y eût eu quinze jours, et que pour 
peu qu'Amanzéi eût encore retardé la chose, 
je serois mort de chagrin et de vapeurs ; 
mais qu'auparavant, il lui en auroit coûté 
la vie, et que je lui aurois appris à faire périr 
d'ennui une tête couronnée. 



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CONTE MORAL 237 



CHAPITRE XV 

Qîii n'amusera pas ceux que les précédens ont 
ennuyés. 

AU silence qui se fit dant cet instant dont 
votre majesté étoit hier si contente, dit 
Amanzéi le lendemain, je jugeai que Nasses 
empéchoit Zulica de parler, et qu'elle l'em- 
pêchoit de poursuivre. Ah ! Nasses, s'écria-t 
elle, dès qu'elle le put ; Nasses, ! songez- 
vous à ce que vous faites ? Si vous m'aimiez ? 
Plus Nasses craignoit les reproches de Zulica, 
moins il lui laissait la liberté de lui en faire. 
Jamais je n'ai mieux, qu'en cet instant, con- 
çu combien il est avantageux d'être opiniâtre 
avec les femmes. Mais écoutez-moi, disoit 
Zulica, Nasses ! Ecoutez-moi ! Voulez-vous 

donc que je vous déteste ? 

Tous mots qui, entrecoupés, prononcés foi- 
blement, perdoient leur force ; et n'imposoient 
pas. Zulica vit bien qu'il étoit inutile qu'elle 
parlât davantage à un homme perdu dans ses 
transports, et à qui l'on auroit, sans aucun 
fruit, dit les plus belles choses du monde. 
Que faire ? Ce qu'elle fit. Après s'être précau- 
tionnée contre les entreprises de Nasses, au 
milieu de son trouble, tentoit avec toute la 



238 LE SOPHA 

témérité possible, et s'être mise à cet .égard 
hors de toute crainte, elle attendit patiemment 
qu'il fût en état d'entendre les discours qu'elle 
préparoit sur ses impertinences. Nasses ce- 
pendant, soit pour obtenir plus aisément son 
pardon, soit qu'en effet Zulica Teût troublé, 
ne la laissa en liberté que pour tomber sur 
son sein, et dans un abattement qui ne devoit 
pas le laisser sensible à quelque autre chose 
qu'à l'état 011 il se trouvoit. 

Embarras nouveau pour Zulica ; car à 
quoi sert-il de parler à quelqu'un qui ne 
sçauroit entendre? Ce qui, en cet instant, 
pouvoit lui rendre moins pénible le silence 
auquel elle étoit forcée, c'est qu'il n'y avoit 
pas d'apparence que Nasses eût l'esprit assez 
libre pour faire là-dessus des commentaires. 
Elle tenta pourtant de se retirer tout-à-fait 
d'entre ses bras, et n'y réussit point. Quand 
il revint de son trouble, il avoit l'air si ten- 
dre ! Ses premiers regards errèrent sur Zu- 
lica d'une façon si touchante, il referma les 
yeux si languissamment, poussa de si pro- 
fonds soupirs, que loin de pouvoir lui mon- 
trer autant de colère qu'elle s'en étoit jBattée, 
elle commença, malgré son insensibilité na- 
turelle, à se sentir émue, et à partager ses 
transports. 



CONTE MORAL 239 



Cette vertueuse personne étoit perdue, si 
Nasses eût pu s'appercevoir des mouvemens 
dont elle étoit agitée. Nasses enfin rendu à 
lui-même, saisit la main de Zulica. Nasses, 
lui dit-elle d'un ton de colère, est-ce ainsi 
que vous croyez vous faire aimer ? 

Nasses s'excusa sur la violence de son ar- 
deur, qui disoit-il, ne lui avoit pas permis 
plus de ménagement. Zulica lui soutint que 
l'amour, quand il est sincère, étoit toujours 
accompagné de respect, et que l'on n'avoit 
des façons aussi peu mesurées que les siennes, 
qu'avec les femmes que l'on méprisoit. Lui, 
de son côté, soutint qu'il n'y avoit qu'à celles 
qui inspiroient des désirs que l'on manquoit 
de respect, et que rien ne devoit mieux 
prouver à Zulica la force du sien que 
l'emportement qu'elle s'obstinoit à condam- 
ner en lui. 

Si je vous avois moins estimée, poursuivit- 
il, je vous aurois demandé ce que je viens de 
ravir; mais quelques légères que soient les 
faveurs que je vous ai dérobées, je n'ignorois 
pas que vous me les refuseriez. Sûr de les 
obtenir de vous, je n'aurois pas songé à ne 
les devoir qu'à moi-même. Plus on pense 
bien d'une femme, plus on est forcé d'être 
coupable auprès d'elle de trop de hardiesse; 
rien n'est si vrai. 



240 LE SOPHA 

Je n'en crois pas un mot, répondit Zulica, 
mais quand ce que vous venez de me dire se- 
roit vrai, c'est toujours une règle établie de 
ne pas commencer l'aveu de ses sentimens 
par des façons aussi singulières que celles que 
vous avez. 

Supposé que j'eusse brusqué les choses au- 
tant que vous le dites, répliqua-t-il, ce seroit 
encore une attention pour vous, dont vous 
devriez me remercier. Non, reprit-elle avec 
impatience, vous avez dans l'esprit des opi- 
nions d'une bizarrerie dont rien n'approche ! 
Il est plaisant, répartit-il, que ces opinions, 
que vous traitez de bizarrerie, soient toutes 
fondées en raison. Celle que vous me repro- 
chez actuellement, est d'une vérité que sûre- 
ment je vous ferai sentir ; car, non-seulement 
vous avez de l'esprit, mais encore vous l'avez 
juste ; mérite assez rare dans votre sexe, 
pour que l'on puisse vous en féliciter. Le 
compliment ne me séduit pas, dit-elle d'un 
ton brusque, et je vous avertis que je n'en fais 
que les cas que je dois. C'est sans doute un 
désagrément pour moi, répondit-il, de vous 
voir si peu sensible aux discours obligeans 
que je vous tiens. En un mot, Monsieur, in- 
terrompit-elle, pour entreprendre de cer- 
taines choses, il faut au moins avoir per- 
suadé ; trouvez bon que je vous le dise. 



CONTE MORAL 24 I 



Je vous entends, Madame, reprit-il, vous 
voulez que je vous perde dans le monde. Hé 
bien ! je vous y perdrai. Je voulois vous met- 
tre à portée de m'aimer, sans que qui que ce 
fût s'en doutât ; mais puisque ce ménage- 
ment de ma part vous déplaît ; je vous ren- 
drai des soins, Madame, on sçaura que je 
vous aime, et je ne vous épargnerai aucune 
des tendres étourderies qui pourront ap- 
prendre au public quels sont les sentimens 
que j'ai pour vous. 

Mais que voulez-vous dire, lui demandâ- 
t-elle? Vous êtes un étrange homme ! C'est 
par respect pour moi que vous me faites une 
impertinence que je ne devrois jamais vous 
pardonner; c'est par une attention infinie sur 
ce qui me regarde, que vous me brusquez, 
comme la femme du monde qui mériteroit le 
moins d'égards? C'est vous qui faites mille 
choses condamnables, et c'est moi qui ai 
tort. Dites-moi, de grâce, comment tout cela 
se peut faire ? 

Si vous étiez moins neuve en amour, ré- 
pliqua-t-il, vous m'épargneriez toutes ces 
explications-là. Je vous dirai pourtant que, 
quelque gênantes qu'elles puissent être pour 
moi, j'aime sans comparaison mille fois 
mieux vous donner des leçons sur cette ma- 

16 



/ 



242 LE SOPHA 

tière, que de vous voir assez instruite pour 
n'en avoir pas besoin. Etes-vous encore à 
sçavoir que ce sont moins les bontés qu'une 
femme a pour son amant, qui la perdent, que 
le terns qu'elle les lui fait attendre ? Croyez- 
vous que je puisse vous aimer, et être mal- 
heureux sans que mes assiduités auprès de 
vous, sans que les soins que je prendrai pour 
vous attendrir, échappent au public? Je de- 
viendrai triste, et (ma discrétion fût-elle ex- 
trême) on n'ignorera pas que vos seules 
rigueurs causent ma mélancolie. Enfin, car 
il en faut toujours venir là, vous me rendrez 
heureux. Pensez-vous qu'avec quelque atten- 
tion que je m'observe, vos yeux, les miens, 
cette tendre familiarité qui, malgré tous nos 
efforts, naîtra entre nous, ne découvrent pas 
notre secret ? 

Zulica, par son étonnement et son silence, 
sembloit approuver ce que lui disoit Nasses. 
Vous voyez donc bien, poursuivit-il, que 
quand je vous presse de me rendre prompte- 
ment heureux, c'est moins encore pour moi 
que pour vous que je vous le demande. En 
suivant mes conseils, si vous m'épargnez 
des tourmens, vous évitez l'éclat qui suit tou- 
jours les commencemens d'une passion. 
D'ailleurs, dans la situation où nous avons 



CONTE MORAL 243 

été ensemble, je ne pourrois, sans tout dé- 
couvrir, marquer d'abord de l'amour pour 
vous. D'accord tous deux, nous imposerons 
au public sur nos affaires, tant que nous le 
jugerons à propos ; persuadé que vous me dé- 
testez, il ne pourra jamais imaginer que, 
d'un sentiment qui lui est si contraire, vous 
ayez passé si rapidement à l'amour. Il vous 
sera facile au reste d'amener naturellement 
notre réconciliation. 

A la cour, ou chez la première princesse 
où nous nous trouverons ensemble, vous sai- 
sirez quelque occasion que ce soit de me faire 
une politesse; ne vous inquiétez pas de la 
conjoncture, j'aurai soin de la faire naître. Je 
répondrai avec empressement à ce que vous 
m'aurez dit d'obligeant, je parlerai tout haut 
de l'envie que j'ai que vous ne me haïssiez 
plus. Je vous ferai même proposer par quel- 
qu'un de nos amis communs, de vouloir bien 
que je vous voie; vous direz que vous le vou- 
lez bien ; je me ferai présenter à vous, je re- 
tournerai vous voir : je vanterai les charmes 
de votre commerce, et le malheur que j'ai eu 
d'en avoir été si long-tems privé. Il n'en fau- 
dra pas davantage pour justifier mes empres- 
semens : ils paroîtront simples et naturels, et 
nous aurons d'autant plus de plaisir à nous 



244 LE SOPHA 



aimer, que nous jouirons de celui de le ca- 
cher à tout le monde. Non, répondit-elle en 
rêvant, si je vous rendois si promptement 
heureux, je craindrois trop votre inconstance. 
J'avoue que je ne serois pas fâchée de lier 
avec vous un commerce fondé sur plus d'es- 
time, de confiance et d'amitié, qu'on n'en 
trouve ordinairement dans le monde; je vous 
dirai plus, je ne haïrois pas l'amour : si un 
amant pouvoit n'exiger d'une femme que 
l'aveu de sa tendresse. 

Ce que vous demander, reprit-il tendre- 
ment, est une chose plus difficile avec vous 
qu'avec quelque femme que ce puiase être. 
J'avoue aussi que quelque peu que vous ac- 
cordiez, on doit en être plus flatté que d'ob- 
tenir tout d'une autre. Mais Zulica, croyez- 
moi, je vous adore, vous m'aimez, faites le 
bonheur de l'homme du monde qui ressent 
pour vous la passion la plus vive. Si vous 
sçaviez borner vos désirs, répondit-elle avec 
émotion, et que ce que l'on pourroit vous 
accorder, ne fût pas pour vous un droit de 
demander davantage, on pourroit essayer de 

vous rendre moins malheureux, mais 

Non, Zulica, interrompit-il vivement, vous 
serez contente de mon obéissance. 

Sur cette parole que Zulica sentoit bien 



CONTE MORAL 245 



aussi périlleuse qu'elle l'étoit, elle se pencha 
nonchalamment sur Nasses qui se précipi- 
tant sur elle, usa sans ménagement des fa- 
veurs qui venoient de lui être accordées. Ah 
Zulica! lui dit-il tendrement, un moment 
après, ne sera-ce qu'à votre complaisance que 
je devrai de si doux instans, et ne voulez-vous 
donc pas qu'ils le deviennent autant pour 
vous, qu'ils le sont déjà pour moi! 

Zulica ne répondit rien, mais Nasses ne se 
plaignit plus. Bientôt il fit passer dans l'âme 
de Zulica tout le feu qui dévoroit la sienne. 
Bientôt il oublia la parole qu'il venoit de lui 
donner, et elle ne se souvint pas elle-même 
de qu'elle avoit exigé de lui. Elle se plaignit 
à la vérité, mais si doucement que ce fut 
moins un reproche qu'un soupir tendre, que 
l'espèce de plainte qui lui échappa. Nasses 
sentant à quel point il l'égaroit, crut ne de- 
voir pas perdre d'aussi précieux instans. Ah 
Nasses, lui dit-elle d'une voix étouffée, si 
vous ne m'aimez pas, que vous allez me ren- 
dre à plaindre ! 

Quand les craintes de Zulica sur l'amour 
de Nasses auroient été aussi vraies et aussi 
vives qu'elles paroissoient l'être, il y avoit 
apparence que les transports de Nasses les 
auroient dissipées. Aussi, presque assuré 



246 LE SOPHA 

qu'elle ne douteroit pas long-tems de son ar- 
deur, il ne jugea pas à propos de perdre à lui 
répondre, un tems qu'il devoit employer à la 
rassurer, et d'une façon plus forte qu'il ne 
l'auroit pu faire par les discours les plus tou- 
chans. Zulica ne s'offensa point de son si- 
lence ; bientôt même (car il ne faut souvent 
qu'une bagatelle pour faire perdre de vue les 
choses les plus importantes) elle ne parut 
plus s'occuper d'une crainte que, sans faire 
une injure mortelle à Nasses, elle croyoit ne 
pouvoir plus garder. D'autres idées, plus 
douces sans doute, succédèrent à celles-là. 
Elle voulut parler, mais elle ne put proférer 
que quelques mots sans suite, et qui n'expri- 
moient rien que le trouble de son âme. 

Lorsqu'il eut cessé. Nasses se jetta à ses 
genoux. Ah! laissez-moi, lui dit-elle en le 
repoussant foiblement. Quoi ! répondit-il d'un 
air étonné, aurois-je eu le malheur de vous dé- 
plaire, et seroit-il possible que vous eussiez à 
vous plaindre de moi? Si je ne m'en plains 
pas, reprit-elle, ce n'est pas que je n'eusse de 
quoi le faire. Eh ! de quoi vous plaindriez- 
vous, répliqua-t-il, ne deviez-vous pas être 
lasse d'une aussi cruelle résistance .-^ Je con- 
viens, répondit-elle, que beaucoup de femmes 
se seroient rendues plutôt, mais je n'en sens 



CONTE MORAL 247 



pas moins que j'aurois dû vous résister plus 
long-tems. 

Alors elle le regarda avec ce trouble, cette 
langueur dans les yeux qui annoncent et exci- 
tent les désirs. M'aimez-vous, lui demanda 
Nasses aussi tendrement que s'il l'eût aimée 
lui-même ? Ah ! Nasses, s'écria-t-elle, quel 
plaisir vous feroit un aveu que vos emporte- 
mens m'ont déjà arraché ; m'avez-vous là- 
dessus laissé quelque chose à vous dire ? Oui 
Zulica, répondit-il ; sans cet aveu charmant 
que je vous demande, je ne puis être heureux; 
sans lui je ne puis jamais me regarder que 
comme un ravisseur. Ah ! voulez-vous me 
laisser un si cruel reproche à me faire ? Oui, 
Nasses, lui dit-elle en soupirant, je vous 
aime ! 

Nasses alloit remercier Zulica, lorsque 
l'esclave de Mazulhim vint servir ; il en sou- 
pira Parbleu ! je le crois bien, inter- 
rompit le sultan, voilà comme sont les valets ! 
On ne les voit jamais que quand on a le 
moins besoin de leur présence. N'ayez pas 
peur qu'il soit venu tantôt, pendant que Nas- 
ses et Zulica m'ennuyoient tant ! Il faut pré- 
cisément qu'il vienne interrompre, quand j'ai 
le plus de plaisir à entendre. Vous m'avez 
étonné, vous, dit la sultane, de n'avoir rien 



248 LE SOPHA 

dit. Tubleu ! répliqua-t il, je n'avois garde 
de les troubler; j'avois trop d'envie de sçavoir 
comment tout ceci finiroit. J'en suis fort con- 
tent, ajouta-t-il en se tournant vers Amanzéî; 
voilà ce qui peut s'appeller une situation tou- 
chante, j'en ai encore les larmes aux yeux. 
Quoi ! lui dit la Sultane, vous pleurez de 
cela ? Pourquoi donc pas, répondit-il ? cela 
est fort intéressant, ou je me trompe fort. 
C'est pour moi comme une tragédie, et si 
vous n'en pleurez point , c'est que vous n'a- 
vez pas le cœur bon. En achevant ces paro- 
les qu'il prenoit pour une épigramme san- 
glante contre la sultane, il ordonna d'un air 
satisfait à Amanzéi de poursuivre. 

Nasses soupira de se voir interrompu, pour- 
suivit Amanzéi ; ce n'étoit pas qu'il fût amou- 
reux, mais il avoit cette impatience, cette 
ardeur qui, sans être amour, produit en nous 
des mouvemens qui lui ressemblent, et que 
les femmes regardent toujours comme les 
symptômes d'une vraie passion, soit qu'elles 
sentent combien il leur est nécessaire avec 
nous de paroître s'y tromper, ou qu'en effet 
elles ne connoissent rien de mieux. 

Zulica qui n'attribuoit qu'à ses charmes 
l'impatience qu'elle remarquoit dans Nasses, 
en avoit toute la reconnoissance possible ; 



CONTE MORAL 349 



mais pour soutenir ce caractère de personne 
réservée qu'elle s'étoit donné, elle lui fit signe, 
en lui serrant la main, d'avoir devant l'esclave 
de Mazulhim un peu de circonspection. Ils 
se mirent à table. 

Après le souper.... Tout doucement, s'il 
vous plaît, interrompit Schah-Baham, je 
veux, si cela ne vous déplaît pas, les voir 
souper. J'aime sur toutes choses les propos 
de table. Vous avez dans l'esprit une consé- 
quence bien singulière, lui dit la sultane, 
vous vous êtes impatienté mille fois à des 
discours qui étoient nécessaires, et vous en 
demandez actuellement qui, absolument hors 
de l'histoire qu'on vous raconte, ne peuvent 
que l'allonger! Hé bien! répondit le sultan, 
si je veux être inconséquent, moi, y a-t-il 
quelqu'un ici qui puisse m'en empêcher? 
Voyons? Je veux bien qu'on apprenne qu'un 
sultan est fait pour raisonner comme il lui 
plaît; que tous mes ancêtres ont eu le même 
privilège que celui qu'on me dispute; que 
jamais femme bel esprit n'a eu le crédit de 
les empêcher de parler comme ils vouloient, 
et que ma grand'mère même à qui, je crois, 
vous n'avez pas l'audace de vous comparer, 
n'a jamais eu celle de contredire Schah-Riar 
mon aïeul , fils de Schah-Mamoun , qui 



250 LE SOPHA 

engendra Schach-Thechni, lequel... Ce que 
j'en dis, au reste, continua-t-il plus modéré- 
ment, c'est plus pour vous faire voir que je 
sçais ma généalogie que pour contrarier per- 
sonne, et vous pouvez poursuivre, Amanzéi. 

C'est, dit Zulica, un instant après qu'elle 
se fût mise à table, une chose bien singulière 
que la façon dont les événemens les plus 
marqués de notre vie sont amenés! Qui diroit 
à une femme, vous aimerez ce soir à la fu- 
reur un homme, non-seulement auquel vous 
n'avez jamais pensé, mais que même vous 
haïssez ; elle ne le croiroit pas, et pourtant il 
n'est pas sans exemple que cela arrive. Je 
vous en réponds, répartit Nasses, et je serois 
bien fâché que cela n'arrivât pas. De plus, il 
est certain que rien n'est si commun que de 
voir les femmes aimer violemment quelqu'un 
qu'elles voient pour la première fois, ou 
qu'elles ont haï. 

C'est même de là que naissent les passions 
les plus vives. Et pourtant, reprit-elle, vous 
trouvez des gens, mais je dis beaucoup, qui 
vous soutiennent quil n'y a presque point de 
coups de sympathie. 

Sçavez-vous, répondit Nasses, qui sont les 
gens qui soutiennent cela ? ce sont ou de 
jeunes gens qui ne connoissent pas encore le 



CONTE MORAL 25 I 



monde, ou des femmes dont l'esprit est prude 
et le cœur froid, de ces femmes indolentes 
qui ne prennent une passion qu'avec toutes 
les précautions possibles, ne s'enflamment 
que par degrés, et vous font acheter bien cher 
un cœur où vous trouvez toujours plus de 
remords que de tendresse, et dont vous ne 
jouissez jamais parfaitement. Hé bien! répon- 
dit-elle, ces femmes-là, toutes ridicules 
qu'elles sont, ont encore des partisans ; et 
moi qui vous parle, il n'y a pas long-tems que 
je pensois comme elles. 

Vous, répliqua-t-il, mais sçavez-vous bien 
que vous avez tous les préjugés qu'on peut 
avoir? Cela se peut, reprit-elle, mais actuelle- 
ment j'en ai un de moins, car je crois aux 
coups de sympathie. Quant à moi, dit-il, je 
sçais qu'ils sont fort communs. Je connois 
même une femme qui y est si sujette, qu'elle 
en trouve ordinairement trois ou quatre dans 
la journée. Ah ! Nasses, s'écria-t-elle, cela 
n'est pas possible! Quand vous diriez simple- 
ment que cela n'est pas ordinaire, sçavez-vous 
bien, répartit-il, que vous vous tromperiez 
encore, et qu'une femme qui a le malheur 
d'être née fort tendre, (si pourtant c'en est 
un) ne peut pas répondre un moment d'elle- 
même? Je vous suppose, vous, dans la néçe§< 



252 LE SOPHA 

site de m'aimer, que ferez-vous? Je vous ai- 
merai, répondit-elle. Hé bien! supposez à 
présent, continua-t-il, une femme qui soit 
dans la nécessité d'aimer par jour trois ou 
quatre hommes. Je la trouve bien à plaindre, 
dit-elle. Soit, j'en conviens, mais que voulez- 
vous qu'elle fasse ? Qu'elle fuie, me direz- 
vous? Mais on ne va pas loin dans une cham- 
bre; quand on s'y est promené quelque tems, 
on s'est lassé, il faut se rasseoir. Cet objet 
qui vous a frappé est toujours présent à vos 
yeux. Les désirs se sont irrités par la résis- 
tance qu'on a faite, et la nécessité d'aimer, 
loin d'en être diminuée, n'en est devenue que 
plus pressante. Mais, répondit-elle en rêvant, 
en aimer quatre ! Puisque le nombre vous 
choque, répliqua-t-il, j'en ôte deux. 

Ah! dit-elle, cela devient plus vraisembla- 
ble, et plus possible même. Que de façons 
pourtant n'avez-vous pas faites, s'écria-t-il, 
pour n'en aimer qu'un! Taisez-vous, lui dit- 
e'ie en souriant, je ne sçais où vous prenez 
tous les raisonnemens que vous me faites, et 
où je prends moi toutes les réponses que je 
vous fais. Dans la nature, répondit-il. Vous 
êtes vraie, sans art, vous m'aimez assez pour 
ne vouloir rien me cacher de ce que vous 
pensez, et je vous en estime d'autant plus 



CONTE MORAL 253 



qu'il y a bien peu de femmes qui aient autant 
de vérité dans le caractère. 

Avec tous ces propos, et quelques autres 
qui ne furent pas plus intéressans, Nasses 
parvint à gagner le dessert. Il fut à peine 
servi, que se voyant sans témoins, il se leva 
avec feu, et se mettant aux genoux de Zulica, 
vous m'aimez, lui dit-il? Ne vous l'ai-je pas 
assez dit, répondit-elle languissamment? Ciel! 
s'écria-t-il en se relevant et en la prenant 
dans ses bras, puis-je trop vous l'entendre 
dire, et pouvez-vous trop me le prouver? Ah 
Nasses ! répondit-elle, en se laissant aller sur 
lui et sur moi, quel usage faites-vous de ma 
foiblesse ? 

Eh que diable! dit le sultan, vouloit-elle 
donc qu'il en fît ? Ceci n'est pas mauvais ! 
Elle auroit, je crois, été bien fâchée qu'il 
l'eût laissée plus tranquille. Non ! les femmes 

sont d'une singularité bien singulière! 

elles ne sçavent jamais ce qu'elles veulent. 
On ignore toujours comme on est avec elles... 
Quelle colère! interrompit la sultane, quelle 
torrent d'épigrammes ! Que vous avons-nous 
donc fait? Non, dit le sultan, c'est sans co- 
lère que je dis tout cela. Est-ce que pour 
trouver les femmes ridicules on a besoin 
d'être fâché contre elles? Vous êtes d'une 



254 ^E SOPHA 

causticité sans exemple, lui dit la sultane, et 
je crains bien que vous qui haïssez tant les 
beaux esprits, vous n'en deveniez un inces- 
samment. C'est cette Zulica qui m'a fâché, 
répartit le sultan, je n'aime point les façons 
déplacées. Que votre majesté prenne moins 
d'humeur contre elle, dit Amanzéi, elle n'en 
fit pas long-tems. 



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CHAPITRE XVI. 

Qui contient une dissertation qui ne sera pas 
goûtée de tout le monde. 

APRÈS avoir dit ce peu de mots qui ont 
déplu à votre majesté, Zulica se tut. 
Croyez-vous, lui demanda enfin Nasses, que 
Mazulhim vous aimât mieux que je ne sais ? 
Il me louoit davantage, répondit-elle; mais 
il me semble que vous m'aimez mieux. Je ne 
veux vous laisser aucun-lieu de douter de ma 
tendresse, répartit-il, oui, Zulica, vous ap- 
prendrez bientôt combien Mazulhim m'est 
inférieur en sentiment. 



CONTE MORAL 255 



Eh quoi! reprit-elle, quoi!... Nasses ne la 
laissa pas achever, et elle ne se plaignit pas 
d'avoir été interrompue. Ah Nasses ! s'écria- 
t-elle tendrement, que vous êtes digne d'être 
aimé ! Nasses ne répondit à cet éloge qu'en 
homme qui croyoit qu'on le loueroit moins 
sur le présent si l'on ne prétendoit point par 
là l'encourager sur l'avenir. Il avoit attendri 
Zulica, il parvint à l'étonner; aussi prit-elle 
pour lui une considération, même une sorte 
de respect qui, vu le motif qui les lui faisoit 
obtenir, devenoient extrêmement plaisants, 
et qui dévoient flatter un homme d'autant 
plus qu'ils ne sont pas chez les femmes l'effet 
de la prévention comme le sentiment. Nasses, 
assez content de lui-même, crut qu'il pouvoit 
suspendre pour un moment l'admiration qu'il 
causoit à Zulica. Avoir triomphé d'elle, 
n'étoit rien pour lui : il la connoissoit trop 
pour en être flatté, et les bontés qu'elle lui 
marquoit, loin de diminuer la haine qu'il lui 
portoit, l'avoient augmentée. Il se sentoit 
pour elle ce mépris profond qui nous rend 
impossible la dissimulation et les ménage- 
mens avec les personnes qui nous l'inspirent; 
et dans cette disposition, il ne croyoit pas 
pouvoir lui montrer assez tôt toute l'impres- 
sion que sa conduite avec lui avoit faite sur 
son âme. 



256 LE SOPHA 

Vous trouvez donc, lui demanda-t-il, que 
je ne vous loue pas si bien que Mazulhim? 
Oui, répondit-elle, mais je trouve en même 
tems que vous sçavez aimer mieux que lui. 
Voilà, répliqua-t-il, une distinction que je 
n'entends pas; quelle valeur attachez-vous 
actuellement au mot d'aimer? Celle qu'il a, 
répartit-elle, je ne lui en connois qu'une, et 
ce n'est que de celle-là que je prétends parler; 
mais vous qui me paraissez aimer si bien, 
pourquoi me demandez-vous ce que c'est que 
l'amour? Si je le demande, répliqua-t-il, ce 
n'est pas que je l'ignore; mais comme chacun 
définit ce sentiment suivant son caractère, 
je voulois sçavoir ce qu'en particulier vous 
entendez, vous, en disant que je vous aime 
mieux que Mazulhim ne vous aimoit. Je ne 
puis connoître la différence que vous mettez 
entre lui et moi, si vous ne m'apprenez pas ce 
que c'étoit que sa façon d'aimer. Mais, répon- 
dit-elle en affectant de rougir, c'est qu'il a le 
cœur épuisé, lui. 

Le cœur épuisé, reprit-il ! voilà une ex- 
pression qui, selon moi, n'offre point de sens 
déterminé. Le cœur s'épuise, sans doute, sur 
une passion trop longue; mais Mazulhim ne 
pouvoit pas se trouver avec vous dans ce cas 
là, puisque pour ses yeux et son imagination 



CONTE MORAL 257 



VOUS étiez un objet nouveau. Par conséquent, 
ce que vous me dites de lui n est pas ce que 
vous devriez m'en dire. Je n'en dirai pour- 
tant que cela, répondit-elle; ce que j'en sçais, 
c'est (du moins je m'en doute) qu'il y a peu 
d'hommes moins faits pour aimer que lui, et 
ne m'interrogez pas davantage, car je sens 
que sur cet article je n'ai rien de plus à vous 
répondre. 

Ah! je vous entends, répliqua-t-il; cepen- 
dant je ne reconnois point Mazulhim au por- 
trait que vous m'en faites. Mais, reprit-elle, 
il me semble que je ne vous dis rien de lui. 
Ah! pardonnez-moi, répartit-il, on sent aisé- 
ment ce qu'on reproche à un homme quand 
on dit de lui qu'il a le cœur épuisé; c'est une 
expression modeste et mesurée, mais on 
l'entend. Je suis surpris pourtant que vous 
ayez eu à vous plaindre de lui. Je ne m'en 
plains pas, Nasses, répondit-elle; mais puis- 
que vous voulez sçavoir ce que j'en pense, je 
vous dirai qu'il est vrai que j'en ai été sur- 
prise. Ah! ah! dit-il, quoi! vous l'avez 
trouvé... Cela est étonnant, reprit-elle, à ce 
que je crois du moins ! 

Oh ! je m'en rapporterois bien à vous. Sans 
doute, répondit-elle ironiquement, l'expé- 
rience m'a donné là-dessus de si grandes 

17 



258 LE SOPHA 

lumières!... Expérience ou non, répliqua-t- 
il, on sçait ce que ce doit être un amant, 
quand on veut bien ne lui laisser plus rien à 
désirer; il y a là dessus une tradition établie ; 
mais j'avoue encore une fois que vous me 
surprenez, car Mazulhim 

Hé bien ! Nasses, interrompit-elle> c'est 
à un point qu'on ne sçauroit imaginer ! je ne 
sçaurois revenir de ma surprise, répondit-il, 
je sais de lui des choses incroyables, des pro- 
diges ! Ce sera apparemment lui qui vous les 
aura contés, dit-elle ? Quand ce n'auroit été 
que par amour propre, je me serois, répartit- 
il, défié d'un pareil récit. Non, il ne m'a 
parlé de rien; je vous dirai plus, il a là dessus 
une vraie modestie. Pour modeste, répondit- 
elle, il ne l'est pas ; mais quelquefois'peut- 
être il se rend justice. 

Madame, Madame, lui dit-il, une réputa- 
tion ausi brillante que celle de Mazulhin doit 
avoir un fondement et vous ne me ferez ja- 
mais croire que quelqu'un dont toutes les fem- 
mes d'Agra pensent bien, soit un homme si 
peu estimable. Eh ! pensez-vous, répondit- 
elle, qu'une femme mécontente de Mazulhim 
( s'il est vrai cependant qu'il puisse s'en trou- 
ver qui soient sensibles à ce dont nous par- 
lons ) dise à qui que ce soit la raison pour 



CONTE MORAL 259 



laquelle elle en est si mécontente. Précisé- 
ment oui, reprit-il, elle ne le dira pas à tout 
le monde ; mais elle le dira à quelqu'un, et 
la preuve de cela, c'est que vous me le dites 
à moi. Je n'ignore pas que je ne dois cette 
confidence qu'à la façon dont nous sommes 
ensemble. Mais Mazulhim a plu à d'autres 
personnes que vous. Après lui, elles ont 
aimé des gens à qui sans doute elle confioient 
leurs aventures. Il y a peut-être dans Agra 
plus de mille femmes qui n'ont pas résisté à 
Mazulhim ; il y auroit par conséquent qua- 
rante mille hommes, ou à peu près, qui 
sçauroient, dans la plus exacte vérité, ce qu'il 
est, et vous voudriez qu'entre des femmes 
piquées et des hommes humiliés, un secret 
de cette nature eût été enseveli ? Cela n'est 
pas probable. Non, Madame, encore une 
fois ; non, un homme tel que Mazulhim vous 
a paru, n'en auroit pas imposé si long-tems. 
Vous dirai-je plus ? Vous connoissez Tel- 
misse ; elle n'est plus assurément, ni jeune, 
ni jolie ! Il n'y a que dix jours au plus que 
Mazulhim lui a prouvé toute l'estime possi- 
ble, et qu'il a mérité et acquis toute la sienne. 
C'est pourtant un fait. Telmisse le dit à qui 
veut l'entendre ; ce n'est pas une personne à 
dire gratuitement du bien de quelqu'un, et 



26o LE SOPHA 

nous ne connoissons point de femme de qui 
le sutlrage fasse plus d'honneur, et soit plus 
diflicile à obtenir que le sien. Pouvez-vous 
après cela penser mal de Mazulhim ? Non, 
répondit-elle sèchement, je ci'ois qu'il est 
incomparable. C'est ma faute, sans doute, 
ajouta-t-elle, avec un souris dédaigneux, si 
je ne l'ai pas trouvé tel. Je ne suis pas fait 
pour le penser, reprit-il ; mais il est vrai qu'il 
y a là dedans quelque chose d'inconcevable. 
Au surplus, vous ne croiriez peut-être pas 
une chose; si j'étois femme, les gens de 
l'espèce dont Alazulhim vous a paru, me 
plairoient inhniment plus que les autres. Je 
crois, répondit-elle, que ce ne seroit pas une 
raison de n'en pas vouloir, ou de les quitter ; 
mais je vous avouerai que je ne vois pas à 
propos de quoi il faudroit leur donner la 
préférence. 

Ils aiment mieux, dit-il ; eux seuls con- 
noissent les soins et la complaisance ; plus 
ils sentent qu'on leur fait grâce de les aimer, 
plus ils s'empressent à mériter de l'être : 
nécessairement soumis, ils sont moins amans 
qu'esclaves. Sensuels et délicats, ils imagi- 
nent sans cesse mille dédommagemens, et 
l'amour leur doit peut-être ce qu il a de plus 
ingénieux en plaisirs. Leur arrive-t-il de se 



CONTE MORAL 26 1 



transporter ? ce n'est point à un mouvement 
aveugle, et par conséquent jamais flatteur 
pour une femme, qu'elle doit l'ardeur dont 
leur âme se remplit ; c'est elle seule, ce sont 
ses charmes qui subjuguent la nature. Peut-il 
jamais y avoir pour elle de triomphe plus 
doux et plus vrai ? 

Vous ne m'étonnez point, lui dit Zulica, 
vous aimez les opinions singulières. Vous 
pensez trop bien, répondit-il, pour que celle- 
ci vous paroisse telle, et je sçais que plus 
d'une femme.. .. Laissons cela, interrompit- 
elle, je n'ai jamais disputé sur les choses qui 
ne m'intéressoient pas. Au reste, c'est à ce 
qu'il me semble, moins à vous qu'à Mazu- 
Ihim, à tâcher de faire recevoir cette opinion. 

Elle a raison, dit le sultan. Quand s'en 
va-t-elle ? Que vous êtes impatient ! répondit 
la sultane. Ce n'est pas que je m'ennuie, 
reprit le sultan, à beaucoup près ; mais quoi- 
que je me divertisse fort, il me semble que 
j'aimerois tout autant entendre quelque 
autre chose. Je suis comme cela moi. Que 
voulez-vous dire, lui demanda la sultane ? 
Est- ce que cela ne s'entend pas, répondit-il ? 
je me trouve fort clair. 

Quand je dis que je suis comme cela, c'est 
que je pense qu'un plaisir quelquefois n'em- 



262 LE SOPHA 

pêche pas qu'on n'en souhaite un autre. Je 
vais encore me faire mieux entendre. Il y a 
mille choses qui perdent à être expliquées, 
interrompit la sultane, on vous entend, vou- 
lez-vous quelque chose de plus? Oui, dit le 
sultan, je veux qu'Amanzéi finisse son his- 
toire. Il faut pour cela qu'il la continue, 
répondit la sultane. Au contraire, reprit 
Schah-Baham, il me semble que s'il la lais- 
soit là, il la finiroit beaucoup plutôt; mais 
comme je suis la complaisance même, je lui 
permets de poursuivre, à condition pourtant 
que cela ne tirera pas à conséquence. 

Au surplus, poursuivit Zulica, vous m'obli- 
geriez beaucoup si vous vouliez bien ne me 
plus parler de Mazulhim. Très-volontiers, 
répondit-il; c'est ce cœur épuisé dont vous 
avez parlé qui nous a fait tomber sur une 
dissertation fort inutile en effet, et que je me 
reprocherois, puisqu'elle vous a fâchée, si je 
ne me rappellois que ma tendresse pour vous, 
et le désir de sçavoir pourquoi vous croyez 
que je vous aimois mieux que Mazulhim, 
l'ont seuls amenée. Plus les sentimens que 
vous me marquez me sont chers, moins vous 
devriez me blâmer d'une curiosité que je n'ai 
que parce que je vous aime. Non, répondit- 
elle d'un air triste, il me semble que depuis 



CONTE MORAL 263 



quelques momens vous ne m'aimiez plus 
autant que vous m'aimiez, je ne sçais pas 
pourquoi je le crois, mais je le crois enfin, et 
cette idée m'afflige. 

Je suis enchanté de vous la voir, répliqua 
Nasses; ces sortes d'inquiétudes qui, pour 
n'avoir pas d'objet^ n'en tourmentent pas 
moins vivement, ne peuvent être senties que 
par un cœur également tendre et délicat; 
vous me faites injustice, mais cette injustice 
même me prouve combien vous m'aimez, et 
vous ne m'en êtes que plus chère. Rassurez- 
vous, poursuivit-il, aimable Zulica. Ciel! que 
de plaisirs je trouve à bannir vos craintes ! 
charmante Zulica! pour votre bonheur et le 
mien, puissent-elles renaître sans cesse! En 
disant ces paroles, il prenoit Zulica dans ses 
bras et l'accabloit des caresses les plus ten- 
dres. Que vous me donnez de transports, s'é- 
cria-t-elle! je sens tous les vôtres passer dans 
mon cœur, ils le remplissent, le troublent, le 
pénètrent! Ah Nasses! quel plaisir pour moi 
de vous en devoir de si doux, et que je con- 

noissois si peu! vous seul! Oui, vous 

seul! .... Mais Nasses! Ah! cruel! 

Quoique Zulica ne cessât point de parler, 
il ne me fut plus possible d'entendre ce 
qu'elle disoit. C'est qu'apparemment elle par- 



204 LE SOPHA 

loit trop bas, dit le sultan? Cela est vraisem- 
blable, répondit Amanzéi. Et puis, continua 
le sultan, c'est qu'il est vrai que vous ne 
perdîtes pas beaucoup à ne pas l'entendre, 
car, ou je suis bien trompé, ou il n'y avoit 
pas le sens commun dans ce qu'elle disoit; 
du moins moi, je n'y ai rien compris. Je suis 
de votre avis, Sire, reprit Amanzéi, rien n'étoit 
moins clair. Cependant, ou Nasses l'enten- 
doit, ou il n'avoit pas en ce moment plus 
d'esprit qu'elle ; car il disoit à peu près les 
mêmes choses. Ne vous dis-je pas répartit le 
sultan ; ces gens-là n'avoient pas le sens 
commun. 

Lorsque Nasses et Zulica furent devenus 
plus raisonnables, continua Amanzéi, Zulica 
en le regardant tendrement : vous êtes char- 
mant. Nasses, lui dit-elle, ah ! pourquoi ne 
vous ai-je pas aimé plutôt ! Vous devez moins 
vous en plaindre que moi, répondit-il, moi, 
dis-je, à qui chaque instant fait sentir que je 
n'ai commencé de vivre que depuis que vous 
m'avez aimé. Lorsque je songe à quelles 
beautés Mazulhim a fermé les yeux, que je le 
plains ! Quoi Zulica ! dans ces lieux où nous 
sommes, dans ces mêmes lieux que vos bon- 
tés pour moi me rendent aussi chers que cel- 
les que vous y avez eues pour lui, me les ont 



CONTE MORAL 265 



d'abord fait trouver odieux, l'ingrat a pu ne 
pas rougir d'en avoir aimé d'autres, et renon- 
cer pour jamais à son inconstance ! Quel gé- 
nie ! Quel dieu même veillait pour moi, lors- 
qu'après l'avoir rendu insensible à tant de 
charmes, il lui inspira le dessein de me choi- 
sir pour vous apprendre sa perfidie. Ah! Zuli- 
ca, quel n'aurait pas été mon malheur, s'il 
vous avait été fidèle, ou si quelque autre que 
moi... Arrêtez, interrompit majestueusement 
Zulica : s'il m'avoit été fidèle, je n'aurois ja- 
mais aimé que lui, mais pour le bannir de 
mon cœur, il ne falloit pas moins qu'un Nas- 
ses. 

Je crois, puisque vous m'avez choisi, ré- 
pondit-il que j'étois en effet le seul qui puisse 
vous plaire ; mais quand je songe à l'état où 
vous étiez ici, à ce que pouvoit exiger de 
vous un étourdi que Mazulhim vous auroit 
envoyé, à quel prix, peut être, il auroit mis 
son silence, je ne puis m'empêcher de frémir. 

Je ne vois pas bien pourquoi, répondit-elle, 
ne voulant rien accorder, il m'auroit été 
assez indifférent que l'on eût exigé quelque 
chose. Vous n'en pouvez pas répondre, dit-il; 
il y a pour les femmes de terribles situations, 
et celle où je vous ai vue, étoit peut-être une 
des plus affreuses ! Tant qu'il vous plaira, 



266 LE SOPHA 

interrompit-elle ; mais je vous prie de croire 
qu'il est bien moins cruel pour une femme 
qui a des sentimens, d'être abandonnée d'un 
homme qui l'aime, que de se livrer à quel- 
qu'un qu'elle n'aime pas. Cela n'est pas dou- 
teux, répliqua-t-il ; mais c'est une terrible 
chose que d'être prise dans une petite maison. 
Je ne sçais pas, si j'étois femme, et que cela 
m'arrivât, ce que je ferois ; mais il me sem- 
ble que je serois bien aise que l'homme qui 
m'y auroit surprise, voulût bien n'en dire 
mot. 

Vous seriez bien aise, reprit-elle ! appa- 
remment, cela est tout simple ; et moi aussi 
j'aurois été bien aise que, qui que ce fût qui 
m'eût surprise ici, n'en eût rien dit. Le beau 
propos ! Il faut que vous perdiez l'esprit pour 
en tenir de pareils ! Pensez-vous qu'un hon- 
nête homme ait besoin pour se taire, qu'on 
l'engage au silence par les choses que vous 
imaginez, et croyez-vous d'ailleurs qu'on 
fasse certaines propositions à des femmes 
d'un certain genre ? Certainement oui, répon- 
dit-il. Toute femme surprise dans une petite 
maison, prouve qu'elle a le cœur sensible : 
on tire là-dessus de terribles conséquences ; 
et communément plus la femme est aimable, 
moins l'homme est généreujc. 



CONTE MORAL 267 



Oh ! c'est un conte, reprit Zulica ; le goût 
seul, mais je dis le goût le plus vif, peut 
excuser une femme de s'être rendue, et je ne 
crois pas, quoi qu'on en puisse dire, qu'il y 
en eût une qui voulût acheter aussi cher que 
vous le croyez, la discrétion dont elle auroit 
besoin; et l'honneur... Bon ! interrompit-il, 
croyez-vous qu'une femme craigne jamais de 
sacrifier son honneur à sa réputation ? Enfin, 
répondit-elle, je ne le ferois pas, et je ne 
connois point de situation, quelque terrible 
qu'elle fût, qui pût me déterminer à accorder 
à un homme ce que mon cœur voudroit tou- 
jours lui refuser. Il faut être bien délicate, 
reprit-il, pour faire cette distinction, et s'y 
arrêter. En attendant que l'on puisse gagner 
le cœur, on cherche à gagner une femme, de 
façon que ce qu'elle ait de mieux à faire, 
soit de vous le donner, et assez souvent elle 
est trop heureuse de pouvoir finir par là. 

Je commence à vous entendre, Monsieur, 
lui dit-elle ; vous voulez me faire sentir que 
vous ne croyez me devoir qu'à la situation 
011 vous m'avez trouvée ici, et vous aimez 
mieux imaginer que vous n'aviez pas de 
quoi me plaire, que de ne pas mal penser de 
moi. Voilà donc, ajouta-elle en pleurant, le 
bonheur dont je m'étois flattée ? Ah Nasses ! 



268 LE SOPHA 

étoit-ce de VOUS que je devois attendre un 
procédé aussi cruel ! Mais, Zulica, répondit- 
il, croyez-vous que j'aie oublié la résistance 
que vous m'avez faite, et ce qu'il m'en a 
coûté pour obtenir de vous mon bonheur ! 
Et ! pensez-vous, reprit-elle en sanglottant, 
que je ne sente pas que vous me reprochez 
de ne m'étre pas assez long-tems défendue ? 
Hélas ! entraînée par le goût que j'avois pour 
vous, plus encore que par celui que vous me 
marquez, j'ai cédé sans craindre qu'un jour 
vous me feriez un crime de n'avoir pas assez 
long-tems résisté. 

Mais quelle idée est donc la vôtre, Zulica, 
répondit-il en se rapprochant d'elle ? Moi, 
vous reprocher d'avoir fait mon bonheur ! 
Pouvez-vous le croire ? Moi qui vous adore, 
ajouta-t-il, en n'oubliant rien de tout ce qui 
pouvoit lui prouver qu'il disoit vrai. Laissez- 
moi, lui dit-elle en le repoussant foiblement, 
laissez-moi, s'il est possible, oublier combien 
je vous ai aime. 

La résistance de Zulica étoit si douce, que 
quand les empressemens de Nasses auroient 
été moins vifs, ils en auroient encore triom- 
phé. Vous ! cesser de m'aimer, lui disoit-il 
d'un air tendre, ajoutant à ce discours tout 
ce qui pouvoit rendre plus persuasif, vous, 



CONTE MORAL 269 

qui devez faire éternellement mon bonheur ! 
Non, votre cœur nest point fait pour me 
haïr, quand le mien ne garde que pour vous 
ses plus tendres sentimens. Non, répondit 
Zulica, d'un ton qui commençoit à ne pou- 
voir plus marquer de colère ; non, traître 
que vous êtes ! vous ne me tromperez plus. 
Ciel ! ajouta-t-elle plus doucement encore, 
n'étes-vous pas le plus injuste et le plus cruel 

des hommes? Ah! laissez-moi Non, 

vous ne me persuadez plus Je ne dois pas 

vous pardonner.... Que je vous hais ! 

Malgré toutes ces protestations de haine 
que Zulica faisoit à Nasses, il ne voulut pas 
croire un moment qu'il pût être haï, et Zulica, 
en effet, sembloit ne pas se soucier beaucoup 
qu'il crût qu'il n'étoit plus aimé. Je ne sçais 
pas si je me flatte, lui dit-il enfin; mais je 
jurerois presque que vous me haïssez moins 
que vous ne dites. Le beau triomphe, répon- 
dit-elle en haussant les épaules ! croyez-vous 
que je vous en déteste moins? Est-ce ma faute 
si Mais cela est vrai, je vous hais beau- 
coup. Ne riez pas, ajouta t-elle, rien n'est 
plus certain que ce que je dis. Je vous estime 
trop pour le penser, répondit-il, et cela est 
au point que je vous verrois inconstante, que 
je n'en voudrois rien croire. Je suis, et je 



270 LE SOPHA 

veux être persuadé que vous m'aimez autant 
que vous pouvez aimer quelque chose. En ce 
cas-là, reprit-elle, je vous aime donc autant 
qu'il est possible; mon cœur n'est point fait 
pour des sentimens modérés. Je le crois bien, 
répliqua-t-il, et c'est aussi ce que je voulois 
dire. Plus on a de délicatesse, plus on a les 
passions vives; et quand j'y songe, une 
femme est bien malheureuse quand elle pense 
comme vous. En vérité, j'ose le dire, la dé- 
pravation est telle aujourd'hui, que plus une 
femme est estimable, plus on la trouve ridi- 
cule; je ne dis pas que ce soient les femmes 
seules qui lui fassent cette injustice, cela 
seroit tout simple; mais ce que l'on ne con- 
çoit pas, c'est que ce sont les hommes. Eux, 
qui leur demandent sans cesse des sentimens ! 
Cela n'est que trop vrai, dit-elle. 

Je le vois dans le monde, continua-t-il ; 
qu'y cherchons-nous? l'amour? Non sans 
doute. Nous voulons satisfaire notre vanité, 
faire sans cesse parler de nous; passer de 
femme en femme; pour n'en pas manquer 
une, courir après les conquêtes, même les 
plus méprisables : plus vains d'en avoir eu 
un certain nombre, que de n'en posséder 
qu'une digne de plaire; les chercher sans 
cesse, et ne les aimer jamais. Ah! que vous 



CONTE MORAL 271 



avez raison, s'écria-t-elle; mais aussi c'est la 
faute des femmes, vous les mépriseriez moins, 
si toutes pensoient d'une façon, et avoient 
des sentimens qui pussent les faire respecter. 
Je l'avoue à regret, répondit-il, mais il est 
certain qu'on ne sçauroit nier que les senti- 
mens ne soient un peu tombés. Un peu, dit- 
elle avec étonnement ! Ah! dites beaucoup. 
Il y a encore des femmes raisonnables assuré- 
ment, mais ce n'est pas le plus grand nom- 
bre. Je ne parle point de celles qui aiment, 
car je crois que vous les trouvez vous-mêmes 
plus à plaindre qu'à blâmer; mais pour une 
que l'amour seul conduit, combien n'en est-il 
pas qui, loin de pouvoir le prendre pour 
excuse, font ce qu'elles peuvent, pour qu'on 
ne puisse pas seulement les soupçonner de le 
connoître. Il y a, répartit-il, bien peu de 
femmes assez équitables pour parler comme 
vous. A quoi sert-il de vouloir dissimuler des 
choses aussi connues, répondit-elle ? Je vous 
dirai, pour moi, qu'autant que je voudrois 
qu'on ménageât les femmes raisonnables, 
autant je voudrois qu'on accablât de mépris 
celles dont la conduite est du dernier délabre- 
ment. Toute foiblesse est excusable, mais en 
vérité l'on ne peut trop condamner le vice. 
On le condamne, répliqua-t-il, mais on le 



272 LE SOPHA 

tolère; le vice ne paroît ce qu"il est que dans 
celles qui ne sont point faites pour inspirer 
des désirs, et le plus grand agrément peut-être 
des femmes d'aujourd'hui, est cet air indé- 
cent qui annonce qu'on en peut facilement 
triompher. 

Je n'ignore pas, répondit-elle, que ce sont 
celles-là que vous cherchez le plus ; ce n'est 
jamais le cœur que vous demandez. Comme 
vous n'aimez pas, vous ne vous souciez pas 
d'être aimés; et pourvu que vous triomphiez 
de la personne, la conquête du reste vous 
paroît toujours inutile. 

Un moment, Amanzéi, dit le sultan. Quand 
est-ce donc qu'il l'a méprisée? L'admirable 
question, s'écria la sultane! Ce que je dis, 
répondit le sultan, n'est point par méchan- 
ceté. Une question, une fois, c'est une ques- 
tion, et je n'ai pas tort, à ce qu'il me semble, 
de faire celle-là. On m'ennuie, et l'on ne 
veut pas encore que je parle, cela est plai- 
sant, oui ! On me donne pour conte un recueil 
de conversations où il n'y a le mot pour rire 
que quand on n'y parle pas, et c'est moi qui 
ai tort.'' En un mot comme en mille, Aman- 
zéi, si demain Nasses n'a pas méprisé Zulica, 
je ne vous dis que cela; mais c'est à moi que 
vous aurez affaire. 



CONTE MORAL 273 



CHAPITRE XVII. 

Qui apprendra aux femmes novices, s'il en 
est, à éluder les questions embarrassantes. 

VOTRE majesté, dit Amanzéi le lende- 
main, se souvient sans doute Oui, 

interrompit brusquement le sultan ; je me 
souvient qu'hier je mourus d'ennui ; est-ce 
cela que vous me demandiez ? Si le conte 
vous ennuie, dit la sultane, il n'y a qu'à le 
finir. Non pas, s'il vous plaît, répondit le 
sultan, je veux qu'on le continue, et qu'on 
ne m'ennuie pas, si cela se peut, s'entend, 
car je ne demande point des choses impossi- 
bles. Amanzéi reprit ainsi la parole. 

Vous, par exemple, continua Zulica, je 
crains que vous n'ayez fort peu de délicatesse. 
Vous me faites tort, répondit-il d'un air tran- 
quille, je suis naturellement fort susceptible 
d'amour. J'avouerai pourtant que j'ai eu plus 
de femmes que je n'en ai aimées. Mais voilà 
qui est infâme, répliqua-t-elle ! Je ne conçois 
pas comment on peut se vanter de cela ! Je 
ne m'en vante pas non plus, répartit-il, je 
dis simplement ce qui est. Je crois, dit-elle, 
que vous avez trompé bien des femmes. J'en 



274 LE SOPHA 

ai quitté quelques-unes, et n'en ai point 
trompé, répondit-il ; elles ne m'avoient point 
prié d'être constant, par conséquent je ne 
leur avois pas promis de l'être, et vous con- 
cevez bien que quand on se prend sans con- 
ditions, on n'a d'aucun côté à se plaindre 
qu'on en ait violé quelqu'une. 

Je serois curieuse au possible, dit Zulica, 
de sçavoir tout ce que vous avez fait. Vous 
faut-il, répartit Nasses, une histoire de ma 
vie bien circonstanciée ? Cela seroit long, et 
je craindi'ois de vous ennuyer beaucoup. 
Je puis cependant vous obéir sans risque, en 
supprimant les détails. Il y a dix ans que je 
suis dans le monde, j'en ai vingt-cinq, et 
vous êtes la trente-troisième beauté que j'ai 
conquise en affaire réglée. Trente-trois, 
s'écria-t-elle ! Il est pourtant vrai que je n'en 
ai eu que cela, répondit-il, mais ne vous en 
étonneZj,pas ; je n'ai jamais été à la mode, 
moi. 

Ah Nasses ! dit-elle, que je suis à plaindre 
de vous aimer, et que difficilement je 
pourrois compter sur votre constance ! Je 
ne vois pas pourquoi, répondit-il ; croyez- 
vous que pour avoir eu trente-trois femmes, 
je doive vous aimer moins? Oui, reprit-elle, 
moins vous auriez aimé, plus je pourrois 



CONTE MORAL 275 

croire qu'il vous resteroit de ressources pour 
aimer encore, et qu'enfin, vous ne seriez pas 
absolument usé en sentiment. Je crois, répli- 
qua-t-il, vous avoir prouvé que je n'ai pas le 
cœur épuisé ; d'ailleurs, à vous parler avec 
franchise, il y a bien peu d'affaires où l'on se 
serve du sentiment. L'occasion, la convenace 
et le désœuvrement les font naître presque tou- 
tes. On se dit, sans le sentir, qu'on se paroît 
aimable ; on se lie, sans se croire ; on voit 
que c'est en vain qu'on attend l'amour, et l'on 
se quitte de peur de s'ennuyer. Il arrive aussi 
quelquefois qu'on est trompé à ce que l'on 
sentoit, on croyoit que c'étoit de la passion, 
ce n'étoit que du goût ; mouvement, par con- 
séquent, peu durable, et qui s'use dans les 
plaisirs, au lieu que l'amour semble y renaî- 
tre. Tout cela, comme vous voyez, fait qu'a- 
près avoir eu beaucoup d'affaires, on n'en est 
quelquefois pas encore à la première passion. 
Vous n'avez donc jamais aimé, lui deman- 
da-t-elle .' Pardonnez-moi, répliqua-t-il, j'ai 
aimé deux fois à la fureur, et je sens à la fa- 
çon dont je commence avec vous que si de- 
puis mon cœur n'a pas été ému, ce n'étoit pas 
comme je le croyois, qu'il ne dût plus l'être, 
mais parce qu'il n'avoit pas encore rencontré 
l'objet qui devoit lui faire retrouver plus de 



276 LE SOPHA 

sentimens qu'il ne craignoit d'en avoir perdu. 
Mais vous qui m'interrogez, me seroit-il per- 
mis à mon tour de vous demander combien 
de fois vous vous êtes enflammée ? Oui, ré- 
partit-elle, et je vous le permettrois encore 
plus volontiers, si je ne l'avois déjà dit ; vous 
n'ignorez pas que Mazulhim et vous, êtes les 
seuls qui ayez pu me plaire. 

Quand nous nous connoissions moins, re- 
prit-il, il étoit naturel que vous me tinssiez 
ce langage. Je n'ai pas même trouvé à redire 
que tout impossible qu'il étoit de me cacher 
Mazulhim, vous avez cependant voulu le 
faire ; mais à présent que la confiance doit 
être établie, et que je n'ai moi-même rien de 
caché pour vous, il me paroîtroit singulier , 
je l'avoue, que vous ne me fissiez pas le dépo- 
sitaire de vos secrets. Vous le seriez assuré- 
ment, répondit-elle, si je m'en étois réservé 
quelques-uns ; mais je vous jure que je n'ai 
rien à me reprocher là-dessus, et qu'il me 
paroît même étonnant, pour le peu de tems 
qu'il y a que je vous aime, j'aie en vous une 
aussi grande confiance, et qu'enfin je croie 
devoir en être aussi sûre que je le suis de 
moi-même. 

J'en suis charmé, Madame, répondit-il d'un 
air piqué ; j'ose dire cependant qu'après la 



CONTE MORAL 277 



façon dont je me suis livré, j'étois en droit 
d'attendre mieux de vous. 

A ces mots, il voulut s'éloigner, mais elle 
le retenant : Quelle est donc cette fantaisie, 
Nasses lui demanda-t-elle tendrement, com- 
ment se peut-il que tantôt vous vous fussiez 
fait un crime de douter de ce que je vous 
disois, et qu'à présent il semble que vous 
vous re;''rochiez de me croire ? S'il faut vous 
le dire. Madame, répondit-il, tantôt je ne 
vous croyois pas ; mais occupé alors d'un 
intérêt plus pressant pour moi, j'ai cru qu'il 
valoit mieux travailler à vous persuader, que 
d'entrer dans les détails qui ne pouvoient en 
cet instant que vous déplaire, et que je n'étois 
pas même en droit d'exiger de vous. Mais, 
Nasses, insista-t-elle, je vous jure que je n'ai 
à vous dire que ce que je vous ai dit. 

Cela n'est pas possible, Madame, interrom- 
pit-il brusquement. Depuis plus de quinze 
ans que vous êtes dans le monde, il n'est pas 
croyable que vous n'ayez souvent été atta- 
quée, et qu'au moins vous ne vous soyez point 
quelquefois rendue. Vous seriez la première 
qui, dans un espace de tems aussi considé- 
rable, n'auroit eu que deux amans, où vous 
serez forcée de convenir que le goût de la 
galanterie vous auroit pris bien tard. Cela 



278 LE SOPHA 

ne seroit pas assez nouveau, Monsieur, pour 
être trouvé incroyable, répondit-elle ; et je 
suis bien trompée, s'il n'est arrivé à d'autres 
que moi d'être long-tems indifférentes, faute 
d'avoir rencontra de bonne heure l'objet 
auquel il étoit réservé de les rendre sensibles. 
Je n"ai certainement rien à vous dire, mais 
quand il seroit vrai que j'eusse sur cet arti- 
cle quelque chose à vous confier ; la crainte 
de vous perdre m'empêcheroit toujours de le 
faire. J'ai presque toujours vu le mépris sui- 
vre ces sortes de confidences ; et quoique 
pour avoir autrefois aimé, nous ne soyons 
point coupables envers l'objet qui nous 
occupe, il est cependant fort rare que sa vani- 
té nous pardonne de n'avoir pas été le pre- 
mier qui nous ait rendu sensibles. 

Mais quelle idée, lui dit-il, qui, moi ? je 
vous mépriserois parce que vous me donne- 
riez, en m'avouant tout ce que vous avez 
fait, une nouvelle preuve de votre tendresse, 
et peut-être la plus convaincante de toutes, 
par la peine qu'on a communément à l'obte- 
nir ; eh bien ! vous avez aimé, Mazulhim, 
cela m'a-t-il étonné .'' Vous en estimé-je 
moins ? Pourquoi voudriez-vous que quelques 
amans de plus fissent sur moi une impression 
désagréable 1 ai-je quelque chose à démêler 



CONTE MORAL 279 

avec ceux qui m'ont précédé ? est-ce votre 
faute, si le destin ne m'a pas offert à vos 
yeux le premier ? Non, Zulica, non ; je ne 
suis pas même de l'avis de ceux qui croient 
qu'une femme qui a beaucoup aimé n'est plus 
capable d'aimer encore. Loin que je pense 
que le cœur s'use en aimant, je suis au con- 
traire persuadé que plus on aime, plus on 
est vif sur le sentiment, plus on a de délica- 
tesse. 

Suivant ce principe^ répondit-elle, vous 
ne seriez donc pas flatté d'être le premier 
amant d'une femme. J'ose dire que non, répli- 
qua-t-il, et voici sur quoi je fonde une façon 
de penser qui peut-être vous paroît ridicule. 

Dans cet âge tendre où une femme n'a 
point encore aimé, si elle désire d'être vain- 
cue, c'est moins encore parce qu'elle est 
pressée par le sentiment, que parce qu'elle 
désire de le connoître, elle veut enfin moins 
aimer que plaire. On l'éblouit plus qu'on ne 
la touche. Comment la croire, quand elle 
dit qu'elle aime ? a-t-elle, pour s'assurer de 
la nature et de la force de son sentiment 
actuel, de quoi le comparer ? Dans un cœur 
où par leur nouveauté, les plus foibles mou- 
vemens sont des objets considérables, la 
moindre émotion paroît trouble, et le simple 



28o LE SOPHA 

désir, transport ; et ce n'est pas enfin quand 
on connoît aussi peu l'amour qu'on peut se 
flatter de le ressentir, et qu'on doit le per- 
suader. 

Peut-être en effet s'exagère-t-on ses mou- 
vemens, répondit Zulica ; mais du moins on 
ne dit que ce qu'on croit sentir, et que ce 
désordre parte du cœur, ou qu'il n'existe que 
dans l'imagination, l'amant en est-il moins 
heureux ? Non, Nasses, avec quelque désa- 
vantage que vous peigniez les premiers sen- 
timens, je vous aimerois, s'il étoit possible, 
mille fois plus que je ne vous aime, si j'étois 
la première à qui vous rendissiez hommage. 

Vous y perdriez plus que vous ne pensez, 
répliqua-t-il. Je suis à présent mille fois plus 
en état de sentir ce que vous valez, que je ne 
l'aurois été dans le tems que vous voudriez 
que je vous eusse aimée. Tout alors m'échap- 
poit, esprit, délicatesse, sentimens, toujours 
tenté, n'aimant jamais, mon cœur ne s'éniou- 
voit point, même dans ces moments, où em- 
porté par mes transports, je n'étois plus à 
moi-même. Cependant, on me croyoit amou- 
reux, je croyois l'être aussi. L'on s'applau- 
dissoit de pouvoir me rendre si sensible ; 
moi-même, je me félicitois d'être capable 
d'une aussi délicate volupté : il me sembloit 



CONTE MORAL 



qu'il n'y avoit dans la nature que moi d'assez 
heureux pour sentir aussi vivement les char- 
mes de l'amour. Sans cesse aux pieds de ce 
quej'aimois, quelquefois languissant, jamais 
éteint, je trouvois dans mon âme mille re- 
sources dont j'étois étonné de pouvoir faire 
si peu d'usage. Un seul regard portoit le 
trouble et le feu dans mes sens ; mon imagi- 
nation toujours bien au-delà de mes plaisirs.. . 
Ah Nasses ! sécria vivement Zulica, que vous 
deviez être aimable ! Non ! vous n'aimez 
plus comme vous aimiez alors. 

Mille fois davantage, répliqua-t-il ; dans 
le tems dont je vous parle, je n'aimois point. 
Emporté par le feu de mon âge, c'étoit à lui, 
non à mon cœur, que je devois tous ces mou- 
vemens que je croyois de l'amour, et j'ai bien 

senti depuis Ah! interrompit-elle, il est 

impossible que vous n'ayez point perdu à être 
désabusé. La jalousie, la défiance, mille mons- 
tres qu'alors vous vous seriez seulement fait 
scrupule d'imaginer, empoisonnent à présent 
vos plaisirs. Plus instruit, vous avez donc été 
moins heureux. Votre esprit n'a pu s'éclaircir 
qu'aux dépens de votre cœur ; vous raisonnez 
mieux sur le sentiment, mais vous n'aimez 
plus si bien. 

Ce raisonnement, répondit-il, seroit autant 



282 LE SOPHA 



contre vous que contre moi, et je dois croire 
en supposant toujours que Mazulhim a été 
votre premier amant que vous ne pouvez pas 
aimer autant que vous l'avez aimé, lui. Je 
ne serois point surprise du tout que vous 
eussiez cette idée, répliqua-t-elle ; vous ne 
suivez avec plaisir que celles auxquelles je 

puis dire mais laissons cela. Point du 

tout, dit-il, ne le laissons pas. 

Au reste, continua-t-elle aigrement, à la 
façon dont vous avez vécu, il n'est pas bien 
surprenant que vous pensiez mal des femmes 
Et si c'étoit, interrompit-il, la façon dont 
les femmes vivent qui fût cause que je n'en 
pense pas bien ? 

Vous allez dire qu'il est impossible que 
cela soit. Non, je vous jure, reprit-elle d'un 
air dédaigneux, je n'en prendrai pas la peine. 
Ah ! j'entends, répartit-il, vous craindriez 
qu'elle ne fût inutile. Vous ne voulez donc 
pas absolument me dire qui vous avez aimé. 

Quoi ! s'écria-t-elle, pensez-vous encore 
à cela ? Si vous m'aimiez, pourriez-vous 
douter de ce que je vous dis ? En vérité, 
Zulica, lui dit-il, vous m'en croirez si vous 
voulez, mais ceci devient du dernier ridicule. 

Zulica qui, comme votre majesté a pu le 
voir, dit Amanzéi, cherchoit depuis long- 



CONTE MORAL 283 



tems à détourner la conversation Elle 

faisoit bien, interrompit le sultan ; mais vous 
auriez, vous, fait beaucoup mieux si vous 
l'aviez rapprochée, et si vous m'aviez épar- 
gné toutes ces dissertations que vous y avez 
mises à tort et à travers. Vous convenez que 
vous n'êtes qu'un bavard, et ce n'est que 
pour en parler plus ! Comment voulez-vous 
qu'on tienne à ces perfidies-là ? En un mot, 
comme en mille, finissez votre histoire. 

Zulica, continua Amanzéi, opposa long- 
tems encore de mauvaises défaites aux em- 
pressemens de Nasses. Enfin elle parut se 
rendre après avoir tiré parole de lui qu'il ne 
l'en estimeroit pas moins. Plus je me suis 
défendue de satisfaire votre curiosité, lui dit- 
elle, moins à présent j'y devrois céder. Vous 
me sçaurez peut-être moins de gré de l'aveu 
qu'enfin vous m"arrachez, que vous ne me 
voudrez de mal de vous l'avoir refusé si long- 
tems. Vous aurez tort. Vous ne devez pas 
ignorer qu'il est plus aisé d'inspirer un nou- 
veau goût à une femme, que de la faire con- 
venir de ceux qu'elle a eus. Je ne sçais si 
c'est par fausseté que quelques-unes pensent 
ainsi ; mais pour moi, je puis vous jurer que 
mon silence n'étoit pas fondé sur un aussi 
indigne motif. Je crois qu'il est impossible 



284 LE SOPHA 

que l'on se rappelle avec plaisir une foiblesse 
qui, loin de se retracer à votre imagination 
avec les charmes qu'elle avoit autrefois pour 
vous, ne s'y présente jamais qu'accompagnée 
des remords qu'elle vous cause, ou du souve- 
nir douloureux des mauvais procédés d'un 
amant. Cela est exactement vrai, dit Nasses ; 
une femme délicate est bien à plaindre. 

Fort bien, dit le sultan, mais pour le plai- 
sir que je prends à vous entendre, je désire 
que vous remettiez à demain la suite (car je 
n'ose encore dire la fin) de cette inouie con- 
versation. 



CHAPITRE XVIII. 
Rempli d'' allusions fort difficiles à trouver. 

YOUS sçaurez donc, continua Zulica, que 
quand j'entrai dans le monde, je ne lais- 
sai pas (sans être pourtant plus belle qu'une 
autre) de trouver plus d'amans que je n'en 
désirois, toute sotte que j'étois alors sur ce 
que l'on appelle l'empire de la beauté. Quand 
je dis des amans, j'entends cette foule de gens 



CONTE MORAL 285 



désœuvrés qui disent qu'ils aiment, plus par 
habitude que par sentiment; qu'on écoute 
parce qu'il le faut, et qui parviennent plus 
aisément à nous faire croire que nous sommes 
aimables, qu'à se le faire trouver eux-mêmes. 
Ils amusèi'ent long-tems ma vanité, et ne 
m'en rendirent pas plus sensible. Née déli- 
cate, je craignoio l'amour; je sentois que je 
trouverois difficilement un cœur aussi tendre, 
aussi vrai que le mien; et que le plus grand 
malheur qui puisse arriver à une femme rai- 
sonnable, est d'avoir une passion, quelque 
heureuse même qu'elle puisse être. Tant que 
je dus être indifférente, ces considérations 
prirent tout sur moi; mais je connus enfin 
qu'elles n'avoient retenu mon cœur que parce 
qu'on n'avoit pas encore sçu le toucher, que 
ce calme dont nous nous applaudissons, est 
moins en nous l'ouvrage de la raison que 
l'effet du hasard. 

Un moment, un seul moment suffit pour 
troubler mon cœur ? Voir aimer, adorer mê- 
me; sentir à la fois et avec une extrême vio- 
lence ce que l'amour a de plus doux et de 
plus cruels mouvemens ; être livrée au 
plus flatteur espoir, retomber de là dans les 
plus cruelles incertitudes; tout cela fut l'ou- 
vrage d'un regard et d'une minute. Etonnée, 



286 LE SOPHA 

confuse même d'un état si nouveau pour mon 
âme ; dévorée de désirs qui jusqu'alors m'a- 
voient été inconnus, sentant la nécessité d'en 
démêler la cause, craignant de la connoître; ab- 
sorbée dans cette douce émotion, cette divine 
langueur qui avoient surpris tous mes sens. 
je n'osois m'aider de ma raison pour détruire 
des mouvemens qui, tout confus, tout inex- 
pliquables qu'ils étoient pour moi, me fai- 
soient déjà jouir de ce bonheur qu'on ne peut 
définir, et quand on le sent, et quand on ne le 
sent plus. 

Je vis enfin que j'aimois. Quelque empire 
que ce mouvement eût déjà pris sur moi, j'es- 
sayai de le combattre. Les leçons du devoir, 
la crainte de me perdre dans le monde, sou- 
pirs, larmes, remords, tout fut inutile, ou, 
pour mieux dire, tout augmentoit encore ce 
sentiment cruel dont j'étois tyrannisée. Ah 
Nasses ! quel ne fut pas mon plaisir, quand 
dans les soins respectueux, quoiqu'empres- 
sés, de ce que j'adorois, je connus que j'étois 
aimée? Quel trouble! Quels transports! Avec 
quel ménagement, quels égards, ne m'appre- 
noit il pas sa passion ! Quelle douleur d'être 
obligée de contraindre la mienne ! 

Que vous êtes heureux, Nasses, de pou- 
voir, au premier mouvement dont votre âme 



CONTE MORAL 287 



est agitée, l'apprendre à l'objet qui le cause, 
de ne pas connoître cette dissimulation si 
nécessaire pour nous conserver votre estime, 
mais si pénible pour un cœur tendre ! Com- 
bien de fois, en l'entendant soupirer auprès de 
moi, soupirois-je de douleur de ne l'oser faire 
pour lui ! quand ses yeux s'attachoient tendre- 
ment sur les miens, que j'y trouvois cette 
expression douce et langoureuse, que j'y trou- 
vois enfin l'amour même. Ah ! comment dans 
des instants qui me mettoient si loin de moi, 
avois-je la force de me dérober à cette vo- 
lupté qui m'entraînoit? Enfin il parla. Nasses, 
vous ignorez le plaisir que donne ce tendre, 
ce charmant aveu. On ne vous dit qu'on vous 
aime qu'après vous l'avoir fait désirer, et 
quelquefois trop longtemps ; qu'après vous 
avoir fait redire mille fois que vous aimez ; 
mais voir un amant adoré, qui ne sçait 
pas son bonheur, pénétré de sentiment, 
de crainte, de respect, venir à vos pieds 
vous déclarer tout ce qu'il sent pour 
vous l'apprendre; tremblant autant de l'émo- 
tion que son amour lui donne, que de la 
crainte qu'il ne soit pas agréé; voler au 
devant de ses paroles, se les répéter tout bas, 
se les graver dans le cœur; en lui répondant 
qu'on ne le croit pas, se faire intérieurement 



288 LE SOPHA 

un crime de son mensonge; s'exagérer même 
ce qu'il vous dit, ajouter à tout l'amour qu'il 
vous montre, celui que vous sentez pour lui ; 
Nasses! croyez-moi, de tous les spectacles, 
de tous les plaisirs, ceux dont je vous parle, 
sont assurément les plus doux. 

Si la vanité sulïît pour vous rendre agréa- 
ble le spectacle que vous me peignez si 
vivement, répondit Nasses, je conçois que 
quand l'amour y mêle l'intérêt du cœur, il 
il n'en est pas pour vous de plus satisfaisant. 
Mais enfin il parla, cet amant si tendrement 
aimé, répondites-vous ? 

Peignez-vous, mon embarras, répliqua-t- 
elle ; combattue par l'amour, et par la vertu 
si la dernière ne l'emporta pas, du moins elle 
me servit à masquer l'autre ; mais ce ne fut 

point autant que je le désirois Livrée trop 

long-tems à ses discours, mon émotion dé- 
couvrit le secret de mon cœur, et croyant ne 
répondre que froidement, ma bouche et mes 
yeux lui dirent mille fois que ma tendresse 
égaloit la sienne. 

C'est un malheur qui est arrivé à d'autres, 
répondit froidement Nasses. Hé bien ! qui 
étoit cet homme si dangereux, que le voir et 
l'aimer ne furent, malgré votre fierté natu- 
relle, qu'une même chose ? Que vous importe 



CONTE MORAL 289 



son nom, demanda-t-elle ? ne vous dis-je pas 
ce que vous vouliez sçavoir ? Pas encore, 
répliqua-t-il ; et vous sentez bien vous-même 
que la confidence n'est pas complète. Hé 
bien répondit-elle, c'étoit le Raja Amagi. 

Amagi ! s'écria-t-il, quel tems avez-vous 
donc pris pour l'avoir ? Il est mon ami, ne me 
cache rien, et je sçais que, depuis qu'il est 
dans le monde, il n'a véritablement aimé 
que Canzade. Amagi ! répéta-t-il, mais ne 
vous tromperiez-vous point. 

Assurément, sécria-t-elle à son tour, voilà 
une singulière question ! elle est unique. 
Point du tout, reprit-il, vous allez voir qu'elle 
est fort simple. Amagi m'a dit que, malgré 
son extrême tendresse pour Canzade, et le 
peu d'envie qu'il avoit de lui manquer, il s'é- 
toit quelquefois amusé ailleurs, parce qu'il y 
a des femmes qui font des avances si peu mé- 
nagées, et que nous sommes si fats, que le 
mépris qu'elles nous inspirent ne nous empê- 
che pas de leur sçavoir gré, pour le moment 
du moins de ce qu'elles font pour nous. En 
me parlant des infidélités qu'il avoit faites à 
Canzade, il m'a avoué qu'il se les reprochoit 
d'autant plus que parmi les femmes qui l'a- 
voient quelquefois arraché à elle, il n'en avoit 
pas trouvé une qui méritât de l'estime et de 

19 



290 LE SOPHA 

l'attachement, et qui ne fît pour lui, par dé- 
règlement de tête seulement, ce qu'il avoit 
été assez ridicule pour attribuer quelquefois 
à un sentiment si vif qu'il leur avoit fait ou- 
blier toutes bienséances. Vous n'êtes pas de 
ces femmes-là, vous ? Par conséquent, je dois 
croire qu'il ne vous a pas aimée. 

Vous voyez bien qu'il ne vous dit pas tout, 
répondit-elle; car il m'a aimée plus de trois 
ans avec toute l'ardeur possible. S'il ne me 
Ta pas dit, répartit-il, ce n'étoit pas qu'il 
voulût m'en faire un mystère, mais c'est 
qu'apparemment il ne s'est pas souvenu de 
me le dire. Fût-ce vous qui lui fîtes une 
infidélité? Me ferez-vous longtems de pareil- 
le > questions, lui denianda-t-elle? Je vous 
en demande pardon, reprit-il ; mais vous 
êtes si peu faite pour être quittée, qu'elle ne 
doit pas vous surprendre. Il vous quitta donc? 
Après lui, qui est-ce qui vous occupa? 

Personne, répondit-elle d'un air simple. 
Long tems livrée à la douleur de l'avoir perdu, 
je me flattois que je ne pouvois plus être sen- 
sible, mais Mazulhim parut, et je ne me tins 
point parole. 

Parbleu! s'écria-t-il, les femmes sont bien 
malheureuses et bien cruellement exposées à 
la calomnie! Cela n'est que trop vrai, dit-elle; 



CONTE MORAL 29 I 



mais à propos de quoi vous en souvenez-vous 
à présent? A propos de vous, répartit-il, à qui, 
puisqu'il faut vous le dire, on a l'injustice de 
donner un peu plus d'aventures que je vois 
que vous n'en avez eues. Oh! répondit-elle, 
cela ne me fâche ni ne m'étonne. Pour peu 
qu'une femme ne fasse pas peur, on n'imagi- 
ne point qu'elle ne soit pas plus sensible qu'il 
ne le faudroit;et ce sont souvent les hommes 
qu'elle a voulu écouter le moins que le public 
lui donne le plus; quoi qu'il en soit, cela ne 
me fait rien. 

Ne seroit-il donc pas possible de vous obli- 
ger à parler d'autres chosesPIl n'est donc pas 
vrai que vous avez eu tous les amans qu'on 
vousa donnés, lui demanda-t-il encore? Zulica 
neréponditàcette nouvelle impertinence qu'en 
haussant les épaules. Ne vous fâchez point de 
ce que je vous dis, conîinua-t-il, si vous étiez 
moins aimable, je croirois plus aisément que 
vous ne diminuez rien de votre histoire. Par- 
donnez-moi, répondit-elle aigrement, j'ai eu 
toute la terre. Enfin, reprit-il, voici ce qu'on 
m'a dit: 

Vos commencemens sont douteux; on sçait 
pourtant que dans votre très-grande jeunesse, 
passionnée pour les talens,et persuadée que 
le meilleur moyen pour en acquérir et les 



292 LE SOPHA 



perfectionner, est d'intéresser vivement tous 
ceux qui les possèdent, vous ne dédaignâtes 
pas vos maîtres, et que c'est ce qui fait que 
vous chantez avec tant de goût, et que vous 
dansez avec tant de grâce. 

Ah ! grand Dieu ! quelle horreur ! s'écria 
Zulica. Vous avez raison de vous récrier là- 
dessus, Madame, répondit-il froidement, car 
en effet, cela est horrible. Pour moi, je ne 
vous condamne pas, et ne sçaurois même 
assez vous estimer de ce que dans un âge 
où les femmes qui un jour doivent être le 
moins réservées, ont tous les préjugés ima- 
ginables, vous avez eu assez de force d'esprit 
pour sacrifier ceux que votre naissance et 
l'éducation dévoient vous avoir donnés. 

A votre entrée dans le monde, convaincue 
qu'on ne sçauroit y être trop fausse, vous 
cachâtes sous un air prude et froid le penchant 
qui vous porte aux plaisirs. Née peu tendre, 
mais excessivement curieuse, tous les hom- 
mes que vous vîtes alors piquèrent votre 
curiosité; et autant que vous le pûtes, vous les 
connûtes à fond. Quand on a autant d'esprit 
et de pénétration que vous, l'étude d'un hom- 
me n'est pas une chose bien difficile, et j'ai 
ouï dire que celui que vous vous attachâtes 
le plus à observer ne vous occupa pas huit 



CONTE MORAL 293 



jours. Ces amusemens philosophiques écla- 
tèrent, on donna un mauvais tour à vos inten- 
tions ; sans renoncer à votre curiosité, vous 
la modérâtes, cependant cène fut pas pour 
long-tems. Vos occupations particulières 
n'ayant pas l'aveu de ceux qui en étoient les 
témoins, vous crûte=! devoir vous soustraire 
à leurs yeux, vous renonçâtes à la solitude, 
et vous allâtes porter dans le monde ce 
penchant naturel qui vous portoit à tout 
connoître. 

La princesse Saheb avoit alors Iskender 
pour amant, vous voulûtes juger par vous- 
même si l'on pouvoit se fier à son goût, et 
vous le lui enlevâtes. Elle ne vous l'a jamais 
pardonné, et s'en plaint même encore tous 
les jours. 

Ah ! juste ciel ! s'écria Zulica outrée de 
fureur, est-il au monde de plus abominables 
calomnies ? 

On m'a assuré, continua-t-il avec le même 
sang froid qu'il avoit commencé, que vous 
quittâtes bientôt Iskender pour prendre Aké- 
bat-Mirza, à qui, parce que, tout prince qu'il 
étoit, il vous ennuyoit, vous associâtes le 
visir Atamulk, et l'Emir Noureddin ! que le 
prince ne vous entretenant jamais que du 
mauvais état de sa santé, que vous connois- 



294 LE SOPHA 

siez pour être plus déplorable encore qu'il ne 
le disoit, le visir étant trop occupé des affaires 
de l'état pour l'être de vos charmes autant 
qu'il l'auroitdû, et ne vous amusant jamais 
que des détails de profonde politique, et 
l'Emir des grandes actions qu'il avoit faites 
à la guerre, vous vous étiez dégoûtée de trois 
personnages plus importans qu'aimables. 

On ose ajouter que sçachant combien il 
est dangereux à la cour de se faire des enne- 
mis, vous leur aviez laissé ignorer vos dispo- 
sitions à leur égard, et que forcée de les 
ménager, vous vous étiez, avec tout le mys- 
tère possible, jettée entre les bras du jeune 
Vélid, qui moins grand, moins profond, 
moins guerrier, mais plus agréable que ses 
rivaux, vous avoit lui seul pendant quelque 
tems dédommagée de l'ennui qu'ils vous 
causoient. On dit encore que voyant Vélid 
moins amoureux, et ayant besoin pour réveil- 
ler son ardeur de lui donner de l'inquiétude, 
vous aviez pris Jemla ; que Vélid fâché de 
se voir un rival, et vous épiant avec soin, 
avoit enfin découvert les trois autres, et que 
toute cette affaire, jusques-là si judicieuse- 
ment conduite, avoit fini pour vous par 
l'éclat le plus injurieux, et vous avoit donné 
les plus cruelles et les plus publiques morti- 
fications. 



CONTE MORAL 295 



Ah ! c'en est trop, interrompit Zulica en 

se levant, et je vais Un moment encore, 

s'il vous plaît, Madame, dit Nasses en la 
retenant, bn a poussé l'impudence jusqu'à 
me dire, que voyant que les affaires réglées 
ne vous réussissoient pas, haïssant l'amour, 
mais tenant encore aux plaisirs, vous ne vous 
étiez plus permis que des amusemens passa- 
gers, assez agréables pour remplir vos mo- 
mens, mais jamais assez vifs pour intéresser 
votre cœur ; sorte de philosophie qui, pour 
le dire en passant, n'a pas laissé de faire 
quelques progrès dans ce siècle-ci, et dont 
il seroit aisé de démontrer la sagesse et l'uti- 
lité, si c'étoit ici le tems de le faire. 

A la fin de ce récit, Zulica se mit à pleurer 
de fureur, et Nasses feignant de ne pas s'en 
appercevoir, continua ainsi : Vous concevez 
bien que je vous rends trop de justice, que 
je vous connois trop à présent, pour croire 
absolument tout ce qu'on m'a dit. 

Vous me faites trop de grâce, répondit- 
elle. Non, reprit-il modestement, ce que je 
fais pour vous est tout simple ; et pour 
sçavoir l'opinion que je dois en avoir, je n'ai 
qu'à consulter la façon dont vous vous êtes 
rendue à mes désirs ; mais en ne croyant 
pas tout, vous sentez bien aussi qu'il est 
impossible que je ne croie rien. 



296 LE SOPHA 

Pourquoi donc, lui demanda-t-elle ? Tout 
ce qu'on vous a dit est si probable, que je ne 
puis concevoir que vous vouliez avoir pour 
moi un ménagement si déplacé. Je 'crois donc 

seulement, reprit-il Ah ! croyez tout, 

Monsieur, interrompit-elle, croyez tout, et ne 
nous revoyons jamais. Quand vous le méri- 
teriez, répondit-il, c'est un effort dont je ne 
serois pas capable ; jugez si, en vous croyant 
innocente, je pourrois prendre assez sur moi, 
être assez barbare pour faire ce que vous 
semblez me conseiller. Non, non. Monsieur, 
répliqua-t-elle, vous croyez tout ce qu'on a 
dit, vous le croyez, et vous ne valez pas la 
peine que je vous désabuse. Ainsi donc, 
reprit-il, nous allons être brouillés ? Une mê- 
me soirée aura vu naître et finir votre ardeur, 
car je ne parle pas de la mienne, ajouta-t-il 
en soupirant, je ne sens que trop qu'elle sera 
éternelle. 

Oui, Monsieur, répondit Zulica ; oui, nous 
serons brouillés, et pour jamais. Pour jamais, 
s'écria-t-il .'' c'est-à-dire, que vous me quittez 
aussi promptement que vous m'avez pris. 
C'est en honneur une chose que je ne croyois 
pas possible. Mais comment cette cons- 
tance si prodigeuse dont vous vous piquez, 
cette âme si délicate sur le sentiment, peut- 



CONTE MORAL 297 



elle s'accommoder d'un procédé pareil ? 
Quelle cruelle violence n'allez-vous pas vous 
faire pour me tenir parole ? Que je vous 
plains ! Après tout, rien n'est plus heureux 
pour moi, puisque vous deviez changer, que 
de vous voir changer si promptement ; un 
plus long commerce avec vous m'auroit 
rendu votre inconstance trop douloureuse. Je 
me flatte pourtant encore que vous ferez vos 
réflexions, et que s'il est vrai que votre goût 
pour moi soit totalement éteint, vous crain- 
drez du moins que je puisse dire que, comblé 
de vos bontés les plus particulières, vous, 
ayant tous les sujets du monde de vous louer 
de moi, vous n'avez pas pu gagner sur vous 
d'être constante seulement vingt-quatre- 
heures. 

Après les petites libertés que vous m'a- 
vez permises, on trouvera votre procédé 
mauvais, je vous en avertis. Non, continua- 
t-il en s'avançant vers elle et en la serrant 
tendrement dans ses bras ; non, vous ne 
ferez pas cette injustice à l'amant du monde 
le plus passionné. Qui moi ? s'écria-t- 
elle en se débattant dans ses bras avec 
violence, moi ? je serois encore à vous ? 
Elle ajouta à ce propos tout ce qui pouvoit 
marquer vivement à Nasses son indignation 



298 LE SOPHA 

contrelui.Ce fut en vain qu'il voulut triom- 
pher de ses efforts ; son dépit la servant 
mieux que n'avoit fait cette sévère vertu 
pour laquelle elle combattoit si mal à 
propos, il fut obligé de disputer contre 
elle, jusqu'à des faveurs si peu importantes 
qu'il n'avoit pas encore cru les lui devoir 
demander. Elle se défendoit toujours con- 
tre lui, lorsqu'un char qu'ils entendirent 
arrêter, suspendit l'attaque et la résistance. 

Voilà sans doute mes gens, Monsieur 
lui dit-elle, et je pars. Je ne vous presse 
pas de réfléchir sur ce qui s'est passé entre 
nous, cela vous seroit inutile ; plus on est 
capable d'un mauvais procédé, moins on 
est fait pour le sentir. 

En achevant ces paroles, elle se leva, 
et elle alloit sortir, lorsque ce que je dirai 
demain à votre majesté, la força de demeu- 
rer. Pourquoi demain, dit le sultan ; pen 
sez-vous que vous ne me le diriez pas 
aujourd'hui, si j'en avois la fantaisie. Heu- 
reusement pour vous je n'ai sur tout ceci 
aucune curiosité, et soit demain, soit un 
autre jour, tout cela m'est indifférent. 



CONTE MORAL 299 



CHAPITRE XIX 
Ah ! Tant mieux ! 

APRES ce qui s"étoit passé entre Zulica 
et Mazulhim, elle devoit peu s'atten- 
dre à le revoir; c'étoit cependant lui qui 
entroit. Elle recula de surprise en le 
voyant, et les pleurs succédant à son étonne- 
ment, elle se laissa tomber sur moi. Il 
feignit de ne pas remarquer l'état où sa pré- 
sence la mettoit, et s'avançant vers elle 
d'un air libre : Je viens, reine, lui dit ih 
vous demander pardon. Un enchaînement 
d'affaires, accablantes, affreuses, désespé- 
rantes, m'a empêché de me rendre à vos 

ordres 

Quoi .'vous pleurez ! Ah Nasses .'cela n'est 
pas bien; vous avez abusé de ma facilité, de 
mon amitié, de ma confiance... Mais, au vrai, 
je ne comprends rien à tout ceci, moi. Vous 
êtes fâchée! c'est que j'en suis furieux, désolé, 
je ne m'en consolerai jamais. Ceci fait une 
aventure unique, étonnante, du premier 
rare .'...Enfin, ne peut-on pas sçavoir ce que 
c'est que tout cela? Dites donc, vous autres? 
vous ne parlez point ? Ah ! je vois ce que c'est, 



300 LE SOPHA 

j'en suis la cause innocente. Vous me croyez 
infidelle, oui, vous le croyez. Que vous con- 
noissez peu mon cœur ! je reviens à vous, 
mille fois, je dis, mille fois plus tendre, plus 
épris, plus enchanté que jamais. 

Plus Mazulhim feignoit de tendresse, plus 
Zulica déconcertée, abattue, s'obstinoit au 
silence. Nasses qui jouissoit malignement de 
la confusion, craignoit, s'il répondoit à Mazu- 
lhim, qu'elle ne profitât de ce tems-là pour 
se remettre, et attendoitimpatiemment qu'elle 
répondît elle-même. Ce fût en vain. Ils res- 
tèrent quelque tems tous trois dans le silence. 
De grâce, éclaircissez-moi ce mystère, dit 
enfin Mazulhim à Nasses; est-ce de vous, ou 
de moi que Madame a à se plaindre.'' Ne m'ai- 
me-t-elle plus, vous aime-t-elle.'* Point du 
tout, répartit Nasses; c'est moi, puisqu'il faut 
vous le dire, que l'infidelle juge à propos de 
ne plus aimer. Nous sommes brouillés. Ah 
perfide, dit Mazulhim ! Après les sermens que 
vous m'aviez fait de m'étre toujours fî- 
delle — Quelle horreur! Ce n'est qu'avec une 
peine extrême que je suis parvenu à consoler 
Madame de votre perte, répondit Nasses, 
c'est une justice que je lui dois, et pour faire 
mon devoir jusqu'au bout, je vais, quelque 
chose qu'il m'en coûte, vous laisser essayer 



CONTE MORAL 30 I 



si vous pourrez avec plus de facilité la con- 
soler de la mienne. Adieu, Madame, poursui- 
vit-il en s'adressant à Zulica, mon bonheur 
n'a pas duré long-tems; mais je connois trop 
la bonté que votre prévention me fait per- 
dre aujourd'hui. En cas qu'il vous plaise de 
vous souvenir de moi, soyez sûre que je serai 
toujours à vos ordres. 

Lorque Nasses fut parti, Zulica se leva 
brusquement, et sans regarder Mazulhim, 
voulut sortir aussi. Non, Madame, lui dit-il 
d'un air respectueux, je ne puis me détermi- 
ner à vous quitter sans m'étre justifié; il se 
pourroit aussi que vous eussiez quelques peti- 
tes excuses à me faire, et de quelque façon 
que ce soit, il me paroît indécent que nous 
nous séparions sans nous être expliqués. 

Garderez-vous toujours le silence ? Ne 
vous souvient-il plus que vous m'aviez 
promis une constance éternelle ? Ah ! Mon- 
sieur, répondit-elle en pleurant, n'ajoutez pas 
à vos autres indignités celle de me parler 
encore d'un amour que vous n'avez jamais 
ressenti ! Hé bien ! répliqua-t-il, voilà les 
femmes ! On manque malgré soi, on en 
gémit, on sèche, on languit de douleur ; et 
lorsqu'on n'a mérité que d'être plaint, que 
l'on revient, plein des plus tendres transports, 



302 LE SOPHA 

sejetter aux pieds de ce qu'on aime, on se trou- 
ve abhorré ! Après tout, vous seriez moins in- 
justes si vous étiez moins délicates. Avec les 
âmes sensibles, on n'a jamais de petits torts. 
Je vous remercie de votre colère pourtant, 
sans elle j'aurois peut-être ignoré toute ma 
vie combien vous m'aimiez, et je vous en 
aurois moi-même aimé moins. Mais, dites- 
moi donc, ajouta-t-il en s'approchant d'elle 
familièrement , étes-vous réellement bien 
fâchée .'' 

Zulica ne répondit à cette question qu'en 
le regardant avec le dernier mépris. C'est 
qu'au fond, continua-t-il, il me seroit bien 
aisé de me justifier, mais oui, ajouta-t-il 
en lui voyant hausser les épaules, très aisé, 
je ne dis rien de trop. Car voyons, quels 
sont mes torts avec vous ? 

En vérité, s'écria-t-elle, j'admire votre 
impudence ! me faire venir ici, ne vous.y pas 
rendre ; tout mauvais, tout impertinent, tout 
méprisable même qu'est ce procédé, vous 
êtes fait pour l'avoir, il ne m'a point étonnée; 
mais y joindre la dernière perfidie ! M'en- 
voyer ici un inconnu que vous instruisez de 
ma foiblesse, quand vous devriez la cacher à 
toute la terre.... Oui ! la cacher interrompit- 
il, ce seroit un beau mystère et fort utile au 



CONTE MORAL 303 



reste, que celui-là. Pensez-vous qu'une affaire 
entre personnes comme nous puisse s'igno- 
rer ? Mais je suppose que, contre votre expé- 
rience même, vous vous fussiez assez aveuglée 
pour croire qu'on ne vous nommeroit pas ; en 
quoi, (permettez-moi de vous le demander) 
vous ai-je exposée ? Notre secret n'est il pas 
mieux entre les mains d'un homme d'un 
certain rang qu'entre celles d'un esclave ? 

Avois-je même alors, pour vous l'envoyer, 
celui qui a auprès de moi le détail de ces 
sortes de choses, et n'étoit-il pas ici à nous 
attendre ? Le tems me pressoit. J'ai choisi 
pour vous instruire de ce qui m'arrivoit, 
celui de mes amis à qui sçais le plus de 
mœurs, Nasses enfin qui, outre des moeurs, 
a de l'esprit, est l'homme du monde qui 
assurément mérite le plus d'être vu avec 
plaisir, et à qui j'ose le dire, on doit le plus 
d'estime et de considération. 

Au reste, je prendrai la liberté de vous 
dire que je ne vois pas bien pourquoi, après 
les remercimentsque vous l'avez si généreuse- 
ment mis à portée de vous faire, vous vous 
plaignez de ce que je vous l'ai envoyé. Entre 
nous, cet article pourroit mériter éclaircisse- 
ment, vous ne me le donnerez pourtant qu'en 
cas qu'il vous plaise de le faire ; car, soit 



304 LE SOPHA 

dit sans vous fâcher, je ne suis ni aussi cu- 
rieux, ni aussi incommode que vous. 

Que d'impertinence et de fatuité, s'écria 
Zulica ! Doucement s'il vous plaît, Madame 
sur les exclamations de ce genre, dit vivement 
Mazulhim : tel que vous me voyez, il y a 
mille choses sur lesquelles je pourrois me 
récrier au; si, et je vous demande en grâce 
de ne pas ; n'obliger à prendre ma revanche. 
Si vous voulez bien me faire l'honneur de 
m'en croire, nous nous parlerons amicale- 
ment ; peut-être y gagnerez-vous autant que 
moi. Voyons un peu ? La présence de 
Nasses vous a fâchée d'abord, je n'en doute 
pas ; et ce dont je doute aussi peu, c'est que 
pour vous mettre à l'aise avec lui, vous 
l'avez accablé de toutes les faveurs que vous 
aviez la bonté de me destiner. Quand cela 
seroit, répondit fièrement Zulica... J'entends 
interrompit-il, cela est. Hé bien ! oui, 
reprit- elle, courageusement, oui, je l'ai 
aimé. N'abusons pas ici des mots, répliqua- 
t-il, vous ne l'avez point aimé ; mais cela 
est revenu au même. Convenez, puisqu'à 
présent vous le connoissez un peu, que 
c'est un homme d'un rare mérite. 

Ce que j'en sçais, répartit-elle froidement 
c'est que s'il est fat, insolent, et sans égards, 



CONTE MORAL 305 



il a du moins de quoi se le faire pardonner 
et que tel qui ose prendre les mêmes tons, 
auroit plus d'une raison pour être modeste. 

Toute détournée qu'est cette épigramme, 
reprit-il, je sens à merveille qu'elle s'a- 
dresse à moi, et je veux bien, sans que 
cela tire à conséquence, vous donner la 
petite consolation de me l'entendre avouer. 

Je pousserai même les égards beaucoup 
plus loin, et ne me permettrai pas une 
justification dont peut-être la politesse seroit 
blessée. 

Que vous tenez de misérables propos, 
s'écria-t-elle, en le regardant d'un air de pitié, 
et que le ton railleur et léger convient mal à 
une espèce comme vous ! Vous aurez beau 
faire. Madame, répondit-il, je ne m'écarterai 
ni du respect que je vous dois, ni du plan 
sur lequel j'ai résolu de vous entretenir. Je 
ne serai pas fâché de vous offrir en ma per- 
sonne un modèle de modération ; peut-être 
qu'en ne me voyant point me démentir, vous 
serez tentée de m'imiter. Vous l'exercerez 
donc tout seul cette modération si vantée, 
répartit-elle en se levant, car je vais .... 
Non, s'il vous plaît. Madame, dit-il en la 
retenant, vous ne me quitterez point ; ce 
n'est pas ainsi que des gens comme nous 

20 



306 LE SOPHA 

doivent finir ; pour votre honneur et pour le 
mien, nous devons mutuellement nous prêter 
à un éclaircissement, et éviter un éclat qui 
seroit beaucoup plus à craindre pour vous 
que pour moi. En un mot, Zulica, vous 
m'écouterez. 

Soit que Zulica sentît le tort que cette 
aventure pourroit lui faire si elle se répandoit, 
et qu'elle crût, toutes réflexions faites, ne 
devoir rien oublier pour engager Mazulhim 
au silence ; soit que trop méprisable pour 
être long-tems fâchée qu'on la méprisât, sa 
colère commença à se calmer, elle se rejetta 
sur le Sopha, mais sans regarder Mazulhim, 
qui, peu touché de cette marque de dépit, 
reprit ainsi son discours. Vous convenez que 
vous avez pris Nasses ; un autre vous diroit 
que communément une femme ne s'engage 
dans une nouvelle affaire que quand celle 
qu'elle avoit est entièrement rompue ; et là- 
dessus il vous accableroit de tout le mépris 
qu'en apparence semble mériter cette con- 
duite ; pour moi, qui ai assez d'usage du 
monde pour sentir comment cela s'est fait, 
loin de vous en sçavoir mauvais gré, je vous 
en aime davantage. 

Ce n'étoit cependant pas l'effet que je vou- 
lois produire sur votre cœur, répondit-elle. 



CONTE MORAL 307 

Vous n'en pouvez rien sçavoir, répliqua-t-il : 
dans le trouble où vous étiez, étoit-il possible 
que vous démêlassiez les motifs qui vous fai- 
soient agir ? Vous me croyiez inconstant, on 
vous pressoit de vous engager ; si vous m'a- 
vie^; moins aimé, vous ne l'auriez pas fait ; et 
Nasses auroit tenté vainement de vous mener 
aussi loin qu'il l'a fait. 

Il n'appartient, croyez-moi, qu'à la passion 
la plus vive d'inspirer ces mouvemens qui ne 
laissent pas aux réflexions le tems ou la liber- 
té d'agir. Je ne sçaurois assez m'étonner que 
Nasses ait été assez peu délicat pour vouloir 
profiter du moment où vous vous trouviez, ou 
assez aveuglée pour ne pas voir que, même 
entre ses bras, vous étiez toute à un autre, et 
que sans votre amour pour moi, vous ne l'au- 
riez jamais rendu heureux. 

Oh! non, répondit-elle, il m'a plu, et je 
vous ai fait assurément une infidélité dans 
toutes les règles. Vanité toute pure de votre 
part, répliqua-t-il, n'allez pas croire cela, rien 
n'est moins vrai. 

Commen t donc, dit-elle ? rien n'est moins 
vrai ! Je trouve assez singulier que vous 
vouliez sçavoir mieux que moi ce qui en est. 
Jelesçais pourtant si bien, que je pourrois 
V ous dire mot à mot comment il s'y est pris 



308 LE SOPHA 

pour vous séduire, répondit-il: Nasses vous a 
trouvé belle; il a mieux aimé vous instruire 
des désirs que vous lui donniez, que de me 
justifier, et je parierois même que loin de 
vous parler de ma faveur, il a... Cela n'est 
pas douteux, interrompit-elle. Ne vous dis-je 
pas, continua-t-il ? Quel misérable triomphe 
a-t-il remporté là, et qu'il est peu flatteur ! 
Après tout, il y a des gens à qui il faut par- 
donner ces petits stratagèmes, ils en ont 
besoin pour plaire. 

(^uoi ! lui dit-elle avec étonnement, vous 
oseriez me soutenir que vous n'êtes point in- 
fidelle ? Assurément , reprit-il , je ne l'étois 
pas, et c'est ce qui rend votre aventure si 
plaisante. Vous n'étiez pas coupable, répétâ- 
t-elle ? qu'étiez-vous donc devenu ? Je ne suis, 
répliqua-t-il, sorti de chez l'empereur qu'à 
l'heure à laquelle vous m'avez vu arriver ici: 
et Zâdis même à qui, par parenthèse, on a fait 
mille plaisanteries sur ce qu'il a été hier -per- 
du tout le jour, ne m'a point quitté; il peut 
vous le dire. 

Au nom de Zâdis, Zulica frémit, et regar- 
da en rougissant Mazulhim, qui, sans paroître 
remarquer aucun de ses mouvemens, conti- 
nua ainsi : 

Quoique j'aie toujours pour vous un goût 



CONTE MORAL 309 

fort vif, VOUS concevez bien que nous ne vi- 
vions plus ensemble dans cette inimitié que 
vous m'avez permise. 

Ce n'est pas que je vous pardonne tout, mais 
un commerce lié ne nous convient plus; au 
reste^ nous nous étions pris plus de fantaisie 
que d'amour; ce n'étoit point le sentiment qui 
nous unissoit ; ce qui arrive ne doit ni vous 
mortifier, ni me déplaire, ni nous empêcher de 
céder au caprice, si sans vouloir nous repren- 
dre, nous nous en trouvons quelquefois sus- 
ceptibles l'un pour l'autre. Je me flatte, répon- 
dit-elle dédaigneusement, qu'en faisant cet 
arrangement, vous en sentez tout le ridicule, 
et vous n'espérez pas de m'}' faire consentir. 
Pardonnez-moi, reprit-il; vous êtes trop rai- 
sonnable pour ne pas sentir ce que l'on doit d'é- 
gards et de ménagemens à ses anciens amis ; 
d'ailleurs, vous n'ignorez pas qu'aujourd'hui, 
c'est un usage établi de former autant d'affai- 
res que l'on peut, et d'accorder tout à ses nou- 
velles connoissances, sans pour cela retran- 
cher rien aux anciennes. Vous trouverez bon 
que les choses s'arrangent, comme j'ai 
l'honneur de vous le dire, et que je regarde 
ce point-là comme très décidé entre nous. 

A ce honteux marché, Zulica très-digne 
qu'on le fit avec elle, s'offensa pourtant de 



3IO 



LE SOPHA 



ce que Mazulhim osoit la croire capable de 
ce quelle faisoit tous les jours, et voulût le 
prendre avec lui sur un ton de dignité qui, ne 
la rendant que plus méprisable, ne l'encou- 
ragea que plus à ne la pas ménager. 

S'il n'étoit pas si tard, lui dit-il, je vous 
prouverois que loin que vous ayez à vous 
plaindre de moi, vous avez mille remerci- 
mens à me faire. Je n'ignore pas que Zâdis 
à passé hier, chez vous, et seul avec vous, 
toute la journée, et une grande partie de la 
nuit. Plus curieux que je n'étois jaloux, et 
sûr que vous manqueriez à la parole que 
vous m'aviez donnée de ne le jamais revoir, 
je vous ai fait observer tous deux... Il n'étoit 
pas besoin, interrompit-elle, que vous en 
prissiez la peine. Je n'ai point prétendu me 
cacher ; le motif qui m'a fait recevoir hier 
Zâdis chez moi, ne peut jamais que me faire 
honneur. Ah, ah ! dit-il d'un air surpris, cela 
est très-particulier ! Votre air railleur n'em- 
pêchera point que je ne dise vrai, répliqua-t- 
elle ; je n'avois pas encore rompu absolument 
avec lui, et c'étoit pour lui annoncer que je 

ne le verrois jamais Que vous passâtes, 

interrompit il, tout le jour et toute la nuit 
avec lui. 

Je ne vous contredis pas sur le motif, tout 



CONTE MORAL 311 



extraordinaire qu'il est ; car enfin vous avoue- 
rez qu'il est rare qu'une femme se renferme 
vingt-quatre heures avec un homme quand 
elle ne veut que se brouiller avec lui. Mais 
comme une chose, pour être sans exemple, 
peut n'en être pas moins sensée, je conçois, 
moi qui ne cherche uniquement qu'à vous 
justifier, que Zâdis recevant de vous la con- 
firmation de son malheur, en a pensé mourir 
de désespoir à vos genoux, et que touchée de 
l'abattement où votre inconstance le jettoit, 
vous l'avez consolé avec toute l'humanité dont 
vous êtes capable, sans que vos soins pour 
lui prissent rien sur la fidélité que vous 
m'aviez jurée. Un homme désespéré est peu 
raisonnable, on a de la peine à l'amener à une 
conduite sensée, il faut dire, redire, retourner 
mille fois la même chose ; essuyer des re- 
grets, des reproches^ des larmes, de la fureur: 
rien ne prend plus de tems. Au reste, je vous 
dirai que vous n'avez pas à regretter celui 
que vous avez employé à tâcher de calmer 
Zâdis, il étoit aujourd'hui d'une gaieté char- 
mante. Zâdis gai ! Cela vous paroît-il conve- 
nable ? Si, comme je me garderai bien d'en 
douter, vous me dites vrai ; ou vos conseils 
ont eu de l'empire sur lui, ou pour vous 
regretter aussi peu qu'il le fait, il falloit qu'il 



3i: 



LE SOPHA 



VOUS aimât bien foiblement. Si l'un fait Iion- 
neur à votre esprit, l'autre en fait assez peu 
à vos charmes ; mais je ne vous afflige pas, 
vous sçavez à quoi vous en tenir là-dessus. 
A tout événement, vous deviez bien lui 
recommander de paroître triste, au moins 
pour le tems que vous pouviez avoir besoin 
de me tromper. 

Zulica, à ces propos, voulut essayer de se 
justifier, mais Mazulhim l'interrompant : 
Tout ce que vous pourriez me dire, Madame, 
lui dit-il, seroit inutile. Epargnez-vous une 
justification que je ne vous demande, ni ne 
veux recevoir, et qui vous coùteroit sans me 
satisfaire. Adieu, ajouta-t-il en se levant, il 
est tard ; et nous devrions déjà nous être 
séparés. A propos, que ferez- vous de Nasses? 

Zulica, à cette question, parut étonnée. 
Ce que je vous demande, poursuivit-il, me 
paroît sensé. Vous vous êtes quittés mal, et 
il me semble qu'en cela vous avez manqué 
de prudence. Si vous faites bien, vous le 
reverrez ; croyez-moi, évitez un éclat. Il ne 
doit pas vous être plus dilflcile de le garder 
en le haïssant, qu'il ne vous l'a été de le pren- 
dre sans l'aimer. 

Si vous vous obstinez à ne le pas revoir, il 
parlera peut-être, et quoique rien assurément 



CONTE MORAL 313 



ne soit si simple que ce que vous avez fait, il 
se trouveroit des gens assez noirs, assez 
injustes pour vous donner le tort, et pour faire 
d'une chose toute ordinaire, l'histoire la plus 
singulière et la plus ridicule. Ce n'est pas, 
dans le fond, ce qu'on en dira qui doit vous 
inquiéter; quand on porte un certain nom, 
qu'on est d'un certain rang, une affaire déplus 
ou de moins n'est pas une chose à laquelle 
on doive regarder de si près; mais c'est qu'il 
faut éviter de se faire des ennemis. Demain, je 
vous le présenterai. Moi ! s'écria-t-elle, je 
vous reverrois ? Eh oui ! répondit-il en lui 
présentant la main pour descendre, il faudra 
prendre cela sur vous. Si par hasard Zâdis 
est assez extraordinaire pour le trouver mau- 
vais, comptez sur moi; ou il sera forcé de 
vous quitter, ou il s'accoutumera à la fin à 
nous voir vous faire assidûment notre cour. 

En achevant ces paroles, il lui offrit encore 
la main, et voyant qu'elle s'obstinoit à la 
refuser : Quelle misère, lui dit-il en la lui 
prenant malgré elle ! Vous faites l'enfant à 
un point qui n'est pas supportable. 

Alors ils sortirent. Ils sortirent, s'écria le 
sultan ! Ah ! le grand mot^ c'est à mon gré, le 
meilleur de votre histoire; et ne revinrent-ils 
pas ? Je ne revis plus Zulica, répondit Aman- 



314 



LE SOPHA 



zéi, mais je vis encore long-tems Mazulhim. 
Et toujours, dit le sultan, comme vous sça- 
vez.... Parbleu! c'étoit un rare garçon ! Quelle 
femme eût-il après Zulica? Beaucoup qui 
ne valoient pas mieux qu'elle, et quelques- 
unes qui ne méritoient pas de l'avoir, et dont 
le destin me faisoit pitié. Mais à propos, de- 
manda Schah-Baham à la sultane, n'avez- 
vous pas trouvé que Mazulhim traite bien 
mal cette Zulica ? Je la trouve si méprisable, 
répliqua la sultane, que je voudrois, s'il 
étoit possible, qu'il l'eût encore plus punie. 
Il m"a semblé à moi, répartit le sultan, qu'elle 
étoit trop douce avec lui ; cela n'est pas dans 
la nature. Et moi, je crois le contraire, dit 
la sultane ; une femme telle que Zulica n'a 
point de ressources contre le mépris ; et 
comme l'ignominie de sa conduite la livre 
aux plus cruelles insultes, la bassesse de son 
caractère et cette honte intérieure dont mal- 
gré elle-même, elle se sent toujours accablée, 
ne lui laissent pas la force de les repousser. 
D'ailleurs quand il seroit vrai qu'Amanzéi 
eût outré l'humiliation de Zulica, loin de lui 
en faire des reproches, je lui en sçaurois bon 
gré. Ce seroit en quelque façon donner des 
préceptes du vice, que de le peindre heureux 
et triomphant. Oh oui ! reprit le sultan, cela 



CONTE MORAL 3x5 

est bien nécessaire ! Mais laissons cela, la 
dispute m'aigrit ; et je ne doute point que 
je me fâchasse, si nous parlions plus long- 
tems. Quand vous eûtes quitté Mazulhim, 
où allâtes-vous Amanzéi. 



CHAPITRE XX. 

Amusemens de l'Ame. 

QUELQUES plaisirs que je trouvasse 
dans la petite maison de Mazulhim, 
l'intérêt de mon âme me força de m'en arra- 
cher ; et persuadé que ce ne seroit pas là que 
je trouverois ma délivrance, j'allai chercher 
quelque maison où je fusse, s'il étoit possible, 
plus heureux que dans toutes celles que j'a- 
vois déjà habitées. Après plusieurs courses 
qui n'offrirent à mes yeux que des choses que 
j'avois déjà vues, ou des faits peu dignes 
d'être racontés à votre majesté, j'entrai dans 
un, vaste palais qui appartenoit à un des plus 
grands seigneurs d'Agra. J'y errai quelque 
tems, enfin je fixai ma demeure dans un 



31 6 LE SOPHA 

cabinet orné avec une extrême magnificence 
et beaucoup de goût, quoique l'un semble 
toujours exclure l'autre. Tout y respiroit la 
volupté ; les ornemens, les meubles, l'odeur 
des parfums exquis qu'on y brûloit sans cesse, 
tout la retraçoit aux yeux, tout la portoit 
dans l'âme ; ce cabinet enfin auroit pu passer 
pour le temple de la mollesse, pour le vrai 
séjour des plaisirs. 

Un instant après que je m'y fus placé, je 
vis entrer la divinité à qui j'allois appartenir. 
C'étoit la fille de l'Omrah chez qui j'étois. 
La jeunesse, les grâces, la beauté, ce je ne 
sçais quoi qui seul les fait valoir, et qui, plus 
puissant, plus marqué qu'elles-mêmes , ne 
peut cependant jamais être défini ; tout ce 
qu'il y a de charmes et d'agréraens, compo- 
soit sa figui'e. Mon âme ne put la voir sans 
émotion, elle éprouva à son aspect mille 
sensations délicieuses que je ne croyois pas 
à mon usage. 

Destiné à porter quelquefois une si belle 
personne, non seulement je cessai de me 
tourmenter sur mon sort, mais même je 
commençai à craindre d'être obligé de 
commencer une nouvelle vie. 

Ah ! Brama, me disois-je, quelle est 
donc la félicité que tu prépares à ceux qui 



CONTE MORAL 317 



t'ont bien servi, puisque tu permets que 
les âmes que ton juste courroux à réprouvées, 
jouissent de la vue de tant d attraits ! Viens, 
continuois-je avec transport, viens image 
charmante de la divinité, viens calmer une 
âme inquiète qui déjà seroit confondue avec 
la tienne, si des ordres cruels ne la retenoient 
pas dans sa prison. 

Il sembla dans cet instant que Brama 
voulût exaucer mes vœux. Le soleil éioit 
alors à son plus haut point, il faisoit une 
chaleur excessive ; Zéïnis se prépara bientôt 
à jouir des douceurs du sommeil, et tirant 
elle-même les rideaux, ne laissa pas dans le 
cabinet de ce demi-jour si favorable au som- 
meil et aux plaisirs, qui ne dérobe rien aux 
regards, et ajoute à leur volupté, qui rend 
enfin la pudeur moins timide, et lui laisse 
accorder plus à l'amour. 

Une simple tunique de gaze, presque toute 
ouverte, fut bientôt le seul habillement de 
Zéïnis ; elle se jetta sur moi nonchalamment 
Dieux ! avec quels transports je la reçus ! 
Brama, en fixant mon âme dans des Sopha 
lui avoit donné la liberté de s'y placer où 
elle voudroit; qu'avec plaisir en cet instant 
j'en fis usage ! 

Je choisis avec soin l'endroit d'où je 



3l8 LE SOPHA 

pouvois le mieux observer les charmes de 
Zéïnis, et je me mis à les contempler avec 
l'ardeur de l'amant le plus tendre, et l'admi- 
ration que l'homme le plus indifférent n'au- 
roit pu leur refuser. Ciel ! que de beautés 
s'offrirent à mes regards ! Le sommeil enfin 
vint fermer ces yeux qui m'inspiroient tant 
d'amour. 

Je m'occupai alors à détailler tous les 
charmes qu'il me restoit encore à examiner, 
et à revenir sur ceux que j'avois déjà par- 
courus. Quoique Zéïnis dormît asse^ tranquil- 
lement, elle se retourna quelquefois ; et 
chaque mouvement qu'elle faisoit, dérangeant 
sa tunique, offrit à mes avides regards de 
nouvelles beautés. 

Tant d'appas achevèrent de troubler mon 
âme. Accablée sous le nombre et la violence 
de ses désirs, toutes ses facultés demeurèrent 
quelque tems suspendues. C'étoit en vain 
que je voulois former une idée, je sentois 
seulement que j'aimois, et sans prévoir, ou 
craindre les suites d'une aussi funeste passion 
je m'y abandonnois tout entier. 

Objet délicieux, mécriai-je enfin ! Non, 
tu ne peux pas être une mortelle. Tant de 
charmes ne font pas leur partage ! Au dessus 
même des êtres aériens, il n'en point que tu 



CONTE MORAL 319 



n'effaces. Ah ! daigne recevoir les hommages 
d'une âme qui t'adore, garde-toi de lui 
préférer quelque vil mortel. Zéïnis ! divine 
Zéïnis ! Non, il n'en est point qui te mérite ; 
non, Zéïnis ! puisqu'il n'en est point qui 
puisse te ressembler ! 

Pendant que je m'occupois de Zéïnis avec 
tant d'ardeur, elle fît un mouvement, et se 
retourna. La situation où elle venoit de se 
mettre, m'étoit favorable, et malgré mon 
trouble, je songeai à en profiter. Zéïnis 
étoit couchée sur le côté, sa tête étoit pen- 
chée sur un coussin du Sopha, et sa bouche 
le touchoit presque. Je pouvois, malgré la ri- 
gueur de Brama, accorder quelque chose à 
la violence de mes désirs; mon âme alla se 
placer sur le coussin, et si près de la bouche 
de Zéïnis, qu'elle parvint enfin à s'y coller 
toute entière. 

Il y a, sans doute, pour l'âme des délices 
que le terme de plaisir n'exprime pas, pour 
qui même celui de volupté n'est pas encore 
assez fort. Cette ivresse douce et impétueuse 
où mon âme se plongea, qui en occupa si 
délicieusement toutes les facultés, cette 
ivresse ne sçauroit se peindre. 

Sans doute notre âme embarrassée de 
ses organes, obligée de mesurer ses transports 



320 LE SOPHA 

sur leur foiblesse, ne peut, quand elle se 
trouve emprisonnée dans un corps, s'y 
livrer avec autant de force que lorsqu'elle 
en est dépouillée. Nous la sentons même 
quelquefois dans un vif mouvement de plaisir 
qui, voulant forcer les bairières que le corps 
lui oppose, se répand dans toute sa prison, 
y porte le trouble, et le feu qui la dévore 
cherche vainement une issue, et accablée des 
efforts qu'elle a faits, tombe dans une lan- 
gueur qui pendant quelque tems semble 
l'avoir anéantie. Telle est, à ce que je crois 
du moins, la cause de l'épuisement où nous 
jette l'excès de la volupté. 

Tel est notre sort, que notre âme toujours 
inquiète au milieu des plus grands plaisii's, 
est réduite à en désirer plus encore qu'elle 
n'en trouve. La mienne collée sur la bouche 
de Zéïnis, abymée dans sa félicité, cherche à 
s'en procurer une encore plus grande. Elle es- 
saya, mais vainement, à se glisser toute en- 
tièi-e dans Zéïnis ; retenue dans sa prison par 
les ordres cruels de Brama, tous ses efforts 
ne purent l'en délivrer. Ses élans redoublés, 
son ardeur, la fureur de ses désirs, échauffè- 
rent apparemment celle de Zéïnis. Mon âme 
ne s'apperçut pas plutôt de l'impression faite 
sur la sienne, qu'elle redoubla ses efforts. Elle 



CONTE MORAL 321 



erroit avec plus de vivacité sur les lèvres de 
Zéïnis, s'élançoit avec plus de rapidité, s'y 
attachoit avec plus de feu. Le désordre qui 
commençoit à s'emparer de celle de Zéïnis, 
augmenta le trouble et les plaisirs de la mien- 
ne. Zéïnis soupira, je soupirai ; sa bouche 
forma quelques paroles mal articulées, une 
aimable rougeur vint colorer son visage. Le 
songe le plus flatteur vint enfin égarer ses 
sens De doux mouvemens succédèrent au 
calme dans lequel elle étoit plongée. Oui, tu 
m'aimes, s'écria-t-elle tendrement ! Quelques 
mots, interrompus par les plus tendres sou- 
pirs, suivirent ceux-là. Doutes-tu, continuâ- 
t-elle, que tu ne sois tendrement aimé ? 

Moins libre encore que Zéïnis, je l'enten- 
dois avec transport et n'avois plus la force de 
lui répondre. Bientôt, son âme aussi confon- 
due que la mienne» s'abandonna toute au feu 
dont elle étoit dévorée ; un doux frémisse- 
ment... Ciel, que Zéïnis devint belle ! 

Mes plaisirs et les siens se dissipèrent par 
son réveil. Il ne lui resta plus que la douce 
illusion qui avoit occupé ses sens, qu'une ten- 
dre langueur à laquelle elle se livra avec une 
volupté qui la rendoit bien digne des plaisirs 
dont elle venoit de jouir. Ses regards où l'a- 
mour même régnoit, étoient encore chargés 

21 



3 22 LE SOPHA 

du feu qui couloit dans ses veines. Quand 
elle put ouvrir les yeux, ils avoient déjà perdu 
de l'impression voluptueuse que mon amour 
et le trouble de ses sens y avoient mise, mais 
qu'ils étoient encore touchans ! Quel mortel 
en se devant le bonheur de les voir ainsi, ne 
seroit expiré de l'excès de sa tendresse et de 
sa joie ! 

Zéinis, m'écriois-je avec transport, aima- 
ble Zéïnis, c'est moi qui viens de te rendre 
heureuse ; c'est à l'union de ton âme et de la 
mienne que tu dois tes plaisirs Ah ! puisse- 
tu les lui devoir toujours, et ne répondre ja- 
mais qu'à mon ardeur. Non, Zéinis, il n'en 
peut jamais être de plus tendre et de plus fi- 
dèle. Ah ! si je pouvois soustraire mon âme 
au pouvoir de Brama, ou qu'il pût l'oublier ; 
éternellement attachée à la tienne, ce seroit 
par toi seul que son immortalité pourroit de- 
venir un bonheur pour elle, et qu'elle croiroit 
perpétuer son être. Si je te perds jamais, âme 
que j'adore! Eh ! comment dans l'immensité 
de la nature, ou accablé de ces liens cruels 
dont Brama me chargera peut-être, pourrai - 
je te retrouver ! Ah Brama ! si ton pouvoir 
suprême m'arrache à Zéinis, fais au moins 
que, quelque douloureux que me soit son sou- 
venir, je ne le perde jamais ! 



CONTE MORAL 323 



Pendant que mon âme parloit si tendre- 
ment à Zéïnis, cette fille charmante sem- 
bloit s'abandonner à la plus douce rêverie 
et je commençai à m'alarmer de la tranquil- 
lité avec laquelle elle avait pris ce songe dont 
quelques instants auparavant, je trouvois tant 
à me féliciter. Zéïnis, me disois-je, est sans 
doute accoutumée aux plaisirs qu'elle vient 
de goûter. Quelque chose qu'ils aient pris sur 
ses sens, ils n'ont point étonné son imagina- 
tion : elle rêve, mais elle ne paroît pas se de- 
mander la cause des mouvemens dont elle a 
été agitée. Familiarisée avec ce que l'amour 
a de plus tendres transports, je n'ai fait que 
lui en tracer l'idée. Un mortel plus heureux a 
déjà développé dans le cœur de Zéïnis ce ger- 
me de tendresse que la nature y a mis. C'est 
son image, non mon ardeur, qui l'a enflam- 
mée ; elle connoît l'amour, elle en a parlé, 
elle sembloit au milieu de son trouble, être 
occupée du soin de rassurer un amant qui, 
peut-être, est accoutumé à porter dans ses 
bras ses craintes et son inquiétude. Ah Zéï- 
nis ! s'il est vrai que vous aimiez, que dans 
l'état où m'a mis la colère de Brama, mon 
sort va devenir horrible ! 

Mon âme erroit entre toutes ces idées, lors- 
que j'entends frapper doucement à la porte. 



324 LE SOPHA 

La rougeur de Zéïnis à ce bruit imprévu aug- 
menta mes craintes. Elle raccommoda avec 
promptitude le dérangement où les erreurs 
de son sommeil l'avoient laissée, et plus en 
état de paroître, elle ordonna qu'on entrât. 
Ah ! me dia-je avec une extrême douleur, 
c'est peut-être un rival qui va s'offrir à ma 
vue ; s'il est heureux, quel supplice ! S'il le 
devient, que Zéïnis soit telle que quelquefois 
je la suppose, et que ce soit à elle que je doi- 
ve ma délivrance ; quel coup affreux pour 
moi, si je suis forcé de me séparer d'elle après 
les sentiments qu'elle m'a inspirés ! 

(Quoique par la connoissance que j'avois 
des muiurs d'Agra, je dusse être rassuré con- 
lie la crainte de quitter Zéïnis, et qu'il fût 
asse2 vraisemblable qu'à l'âge de quinze ans 
à peu prés qu'elle paroissoit avoir, elle n'eût 
pas tout ce que Brama demandoit pour me 
rendre à une autre vie, il se pouvoit aussi que 
j'eusse tout à craindre d'elle de ce côté là, et 
(luelque cruel qu'il fût pour moi d'être té- 
moin des bontés qu'elle auroit pour mon 
rival, je préférois ce supplice à celui de la 
perdre. 

A l'ordre de Zéïnis, un jeune Indien de la 
figure la plus brillante, étoit entré dans le 
cabinet. Plus il me parut digne de plaire, 



CONTE MORAL 325 



plus il excita ma haine; elle redoubla à l'air 
dont Zéinis le reçut. Le trouble, l'amour et la 
crainte se peignirent tour-à-tour sur son vi- 
sage: elle le regarda quelque tems avant que 
de lui parler; il me parut aussi agité qu'elle, 
mais à son air timide et respectueux, je ju- 
geai que s'il étoit aimé, on ne le favorisoit 
pas encore. Malgré son trouble et son extrê- 
me jeunesse ( car il ne me parut guère plus 
âgé que Zéïnis ) il n'en sembloit pas à sa 
première passion, et je commençai à espérer 
que je n'aurois de cette aventure que le cha- 
grin que je pouvois le mieux supporter. 

Ah Phéléas ! lui dit Zéïnis avec émotion, 
que venez-vous chercher ici ? Vous que j'es- 
pérois y trouver, répondit-il en se jettant à 
ses genoux, vous sans qui je ne puis vivre, et 
qui voulûtes bien hier me promettre de me 
voir sans témoins. Ah ! n'espérez pas, reprit- 
elle vivement, que je vous tienne parole; sor- 
tons, je ne veux pas rester plus long-tems 
dans ce cabinet. Zéïnis, répliqua-t-il, m'en- 
viez-vous le bonheur de rester seul un mo- 
ment avec vous, et se peut-il que vous vous 
repentiez si-tôt de la première faveur que 
vous m'accordez ? Mais, répondit-elle d"un 
a'r embarrassé, ne puis-je donc pas vous par- 
ler ailleurs qu'ici, et si vous m'aimiez, vous 



3 26 LE SOPHA 

obstineriez-vous à me demander une chose 
pour laquelle j'ai tant de répugnance ? 

Phéléas, sans lui répondre, lui saisit une 
main, et la baisa avec toute l'ardeur dont 
j'aurois été capable. Zéïnis le regardoit lan- 
guissamment, elle soupiroit ; encore émue 
de ce songe qui lui avoit peint son amant si 
pressant, et où elle avoit été si foible, dispo- 
sée encore plus à l'amour par les impressions 
qui lui en étoient restées ; chaque fois que 
ses yeux se tournoient vers Phéléas, ils 
devenoient plus tendres, et reprenoient 
insensiblement un peu de cette volupté que 
mon amour y avoit mise quelques momens 
auparavant. 

Malgré le peu d'expérience de Phéléas, 
sa tendresse qui le rendoit attentif à tous 
les mouvemens de Zéïnis, les lui laissoit 
assez remarquer, pour qu'il ne pût pas douter 
qu'elle le voyoit avec plaisir. Zéïnis d'ailleurs 
simple, et sans art, ne cachant à Phéléas 
que par pudeur l'état où sa présence la 
mettoit, en croyant lui dérober beaucoup du 
trouble dont elle étoit agitée, le lui montroit 
tout entier. Phéléas n'en sçavoit pas assez 
pour triompher d'une coquette dont la 
fausse vertu et les airs décens l'auroient 
effrayé ; mais il n'étoit que trop dangereux 



CONTE MORAL 327 



pour Zéïnis, qui, pressée par son amour, 
ignoroit, même en craignant de céder, la 
façon dont elle auroit pu se défendre. 

Avec quelque plaisir qu'elle vît Phéléas 
à ses genoux, elle le pria de se lever. Loin 
de lui obéir, il les lui serroit avec une expres- 
sion si tendre et des transports si vifs, que 
Zéïnis en soupira. Ah Phéléas ! lui dit-elle 
avec émotion, sortons d'ici, je vous en 
conjure. Me craindrez-vous toujours, lui 
demanda-t-il tendrement ! Ah ! Zéïnis ! que 
mon amour vous touche peu ! Que pouvez- 
vous craindre d'un amant qui vous adore, 
qui presque en naissant fut soumis à vos 
charmes, et qui depuis, uniquement touché 
d'eux, n'a voulu vivre que pour vous? Zéïnis. 
ajouta-il en versant des larmes, voyez l'état 
où vous me réduisez ! 

En achevant ces paroles, il leva sur elle 
ses yeux chargés de pleurs ; elle le fixa quel- 
que tems d'un air attendri, et cédant enfin aux 
transports que l'amour et la douleur de 
Phéléas lui causoient : Ah cruel ! lui dit-elle 
d'une voix étouffée par les pleurs qu'elle 
tâchoit de retenir, ai -je mérité les reproches 
que vous me faites, et quelles preuves puis- 
je vous donner de ma tendresse, si après 
toutes celles que vous en avez reçues, vous 



328 LE SOPHA 

voulez en douter encore ? Si vous m'aimic/i, 
reprit-il, ne vous oublieriez-vous pas avec 
moi dans cette solitude ; et loin d'en vouloir 
sortir, auriez-vous quelque autre crainte que 
celle qu'on ne vînt nous y troubler. Hélas, 
reprit-elle naïvement, qui vous dit que j'en 
aie d'autres ? 

A ces mots, Phéléas quittant brusquement 
ses genoux, courut à la porte, et la ferma. 
En revenant, il rencontra Zéïnis, qui devi- 
nant ce qu'il alloit faire, s'étoit levée pour 
l'en empêcher ; il la prit entre ses bras ; et 
malgré la résistance qu'elle lui opposoit, il 
la remit sur moi, et s'y assit auprès d'elle. 



CONTE MORAL 32g 



CHAPITRE DERNIER. 

JE ne sçais si Zéïnis imagina que quand 
une porte est fermée, il est inutile de se 
défendre, ou, si craignant moins d'être sur- 
prise, elle-même se craignît plus ; mais à 
peine Phéléas fut-il auprès d'elle, que rougis- 
sant moins de ce qu'il faisoit que de ce 
qu'elle appréhendoit qu'il ne voulût faire : 
avant même qu'il lui demandât rien, d'une 
voix tremblante et d'un air interdit, elle le 
supplia de vouloir bien ne lui rien demander. 
Le ton de Zéïnis, étoit plus tendre qu'impo- 
sant, et ne fâcha ni ne contint Phéléas. Cou- 
ché auprès d'elle, il la serroit dans ses bras 
avec tant de fureur, que Zéïnis, en commen- 
çant à connoître combien elle devoit le 
craindre, malgré elle, partagea ses trans- 
ports. 

Quelque émue qu'elle fût, elle tâcha de se 
débarrasser des bras de Phéléas ; mais c'étoit 
avec tant d'envie d'y rester, que pour rendre 
ses efforts inutile, il n'eut pas besoin d'en 
employer de bien grands. Ils se regardèrent 
quelque tems sans se rien dire, mais Zéïnis 
sentant augmenter son trouble, et craignant 
enfin de ne pouvoir pas en triompher, pria. 



330 LE SOPHA 

mais doucement, Phéléas de vouloir bien la 
laisser. 

Ne voudrez-vous donc jamais me rendre 
heureux, lui demanda-t-il ? Ah ! répondit-elle 
avec une étourderie que je ne lui ai pas en- 
core pardonnée, vous ne l'êtes que trop, et 
avant que vous vinssiez, vous l'avez été bien 
davantage. 

Plus ces paroles parurent obscures à Phé- 
léas, plus il lui parut nécessaire d'apprendre 
de Zéïnis ce qu'elles vouloient dire. Il la 
pressa long-tems de les lui expliquer, et quel- 
que répugnance qu'elle eût à parler davan- 
tage, il la pressoit si tendrement, la regardoit 
avec tant de passion, qu'enfin il acheva de 
la troubler. 

Mais si je vous le dis, dit-elle d'une voix 
tremblante, vous en abuserez. Il lui jura que 
non avec des transports qui, loin de la rassu- 
rer sur ses craintes, ne dévoient pas lui laisser 
douter qu'il ne lui manquât de parole. Trop 
émue pour pouvoir former cette idée, ou trop 
peu expérimentée pour connoître toute la 
force de la confidence qu'elle alloit lui faire; 
après s'être encore foiblement défendue con- 
tre ses empressemens, elle lui avoua qu'un 
moment avant qu'il entrât, s'étant endormie, 
elle l'avoit vu, mais avec des transports dont 



CONTE MORAL 331 



elle n'avoit jamais eu l'idée. Etois-je entre 
vos bras, lui demanda-t-il en la serrant dans 
les siens ? Oui, répondit-elle, en portant sur 
lui des yeux troublés. Ah ! continua-t-il avec 
une extrême émotion, vous m'aimiez plus 
alors que vous ne m'aimez à présent. Je ne 
pouvois pas vous aimer plus, répliqua-t-elle; 
mais il est vrai que je craignois moins de 
vous le dire. Après, lui demanda-t-il. Ah Phé- 
léas ! s'écria-t-elle en rougissant, que me 
demandez-vous ? Vous étiez plus heureux 
que je ne veux que vous le soyez jamais, et 
vous n'en étiez pas moins injuste. 

Phéléas à ces mots ne pouvant plus conte- 
nir son ardeur, et devenu plus téméraire par 
la confidence que Zéïnis lui avoit faite, se 
soulevant un peu et se penchant sur elle, fit 
ce qu'il put pour approcher sa bouche de la 
sienne. Quelque hardie que fût cette entre- 
prise, Zéïnis peut-être ne s'en seroit pas of- 
fensée, mais Phéléas, uniquement occupé de 
se rendre heureux, porta son audace si loin, 
qu'elle ne crut pas devoir lui pardonner ce 
qu'il faisoit. Ah Phéléas ! s'écria-t-elle, sont- 
ce là les promesses que vous m'avez faites, et 
craignez-vous si peu de me fâcher ? 

Quelque violens que fussent les transports 
de Phéléas, Zéïnis se défendit si sérieusement 



332 LE SOPHA 

et il vit tant de colère dans ses yeux, qu'il 
crut ne plus devoir s'opiniâtrer à une victoire 
qu'il ne pouvoit remporter sans offenser ce 
qu'il aimoit, et qui même par la résistance 
de Zéïnis devenoit extrêmement douteuse 
pour lui. 

Soit respect, soit timidité, enfin, il s'arrê- 
ta, et n'osant plus regarder Zéïnis : Non, lui 
dit-il tristement, quelque cruelle que vous 
soyez, je ne m'exposerai plus à vous déplaire 
Si je vous étois plus cher, vous craindriez 
sans doute moins de faire mon bonheur ; mais 
quoique je ne doive plus espérer de vous ren- 
dre sensible, je ne vous aimerai pas moins 
tendrement. 

En achevant ces paroles, il se leva d'au- 
près d'elle^ et sortit. Mortellement fâchée que 
Phéléas la quittât, et n'osant cependant pas 
le rappeler, la tête appuyée sur ses mains, 
Zéïnis pleuroit et étoit demeurée sur le So- 
pha. Inquiète pourtant du départ de son 
amant, elle se levoit pour sçavoir ce qu'il 
étoit devenu, lorsque ramené par sa tendresse 
il rentra dans le cabinet. 

Elle rougit en le revoyant, et se laissa 
tomber sur moi en poussant un profond sou- 
pir. Il courut se jetter à ses genoux, lui prit 
tendrement la main, et n'osant la baiser, il 



CONTE MORAL J33 



l'arrosa de ses larmes. Ah ! levez-vous, lui 
dit Zéïnis sans le regarder. Non, Zéïnis, lui 
dit-il, c'est à vos pieds que j'attends mon 
arrêt; un seul mot... Mais vous pleure/ ! Ah 
Zéinis! est-ce moi qui fais couler vos 
larmes ? 

La harbare Zéïnis en ce moment lui serra 
la main, et tournant vers lui des yeux que les 
pleurs qu'ils versoient embellissoient encore, 
soupira sans lui répondre. Le trouble qui ré- 
gnoit dans ses yeux ne lut pas plus obscur 
pour Phéléas qu'il ne l'étoit pour moi-même. 
Ciel ! s'écria-t-il en l'embrassant avec fureur, 
seroit-il possible que Zéïnis gardât encore le 
silence? Hélas! Phéléas ne perdit rien de ce 
qu'il sembloit lui dire, et sans interroger da- 
vantage Zéïnis, il alla chercher jusques sur 
sa bouche l'aveu qu'elle sembloit lui refuser 
encore. 

En cet instant, je n'entendis plus que le 
bruit de quelques soupirs étouffés. Phéléas 
s'étoit emparé de cette bouche charmante ou 
mon âme un instant avant lui — Mais pour- 
quoi rappellé-je un souvenir encore si cruel 
pour moi ? Zéïnis s'étoit précipitée dans les 
bras de son amant; l'amour, un reste de pu- 
deur qui ne la rendoit que plus belle, ani- 
moient son visage et ses yeux. Ce premier 



334 LE SOPHA 

trouble dura long-tems. Phéléas et Zéïnis, 
tout deux immobiles, respirant mutuellement 
leur âme, sembloient accablés de leurs plai- 
sirs. 

Tout cela, dit alors le sultan, ne vous fai- 
soit pas grand plaisir, n'est-il pas vrai ? aussi 
de quoi vous avisiez-vous de devenir amou- 
reux pendant que vous n'aviez pas de 
corps. 

Cela étoit d'une folie inconcevable ; car, 
en bonne foi, à quoi cette fantaisie pouvoit- 
elle vous mener ? Vous voyez bien qu'il faut 
sçavoir raisonner quelquefois. Sire, répon- 
dit Amanzéi, ce ne fut qu'après que ma 
passion fût bien établie que je sentis combien 
elle devoit me tourmenter, et selon ce qui 
arrive ordinairement, les réflexions vinrent 
trop tard. Je suis vraiment fâché de votre 
accident ; car je vous aimois assez sur la 
bouche de cette fille que vous avez nommée, 
reprit le sultan, c'est réellement dommage 
qu'on vous ait dérangé. 

Tant que Zéïnis avoit résisté à Phéléas, 
dit Amanzéi, je m'étois flatté que rien ne 
pourroit la vaincre, et lorsque je la vis 
plus sensible, je crus qu'arrêtée par les 
préjugés de son âge, elle ne porteroit pas 
sa foiblesse jusques où elle pouvoit faire 



CONTE MORAL 335 



mon malheur. J'avouerai cependant que 
quand je lui entendis raconter ce songe, 
que j'avois cru qu'elle ne devoit qu'à 
moi, que j'appris d'elle-même que l'image 
de Phéléas étoit la seule qui se fût pré- 
sentée à elle, et que c'étoit au pouvoir 
qu'il avoit sur ses sens et non à mes trans- 
ports qu'elle avoit dû ses plaisirs ; il me 
resta peu d'espoir d'échapper au sort que je 
craignois tant. Moins délicat cependant que 
je n'aurois dû l'être, je me consolois du 
bonheur de Phéléas par la certitude que 
j'avois de le partager avec lui. Quelque 
chose qu'il eût dit à Zéïnis de sa passion et 
de la fidélité qu'il lui avoit toujours gardée, 
il ne me paroissoit pas possible qu'il fût 
parvenu à l'âge que quinze ou seize ans sans 
avoir eu au moins quelque curiosité qui 
l'empêcheroit de délivrer mon âme de cette 
captivité qui m'avoit long-tems paru si 
cruelle, et que je préférois dans cet instant 
au poste le plus glorieux qu'une âme pût 
remplir. Tout désespéré que j'étois de la 
foiblesse de Zéïnis, j'en attendis les suites 
avec moins de douleur, dès que je me fus 
persuadé que, quelque chose qui arrivât, je 
ne serois pas contraint de la quitter. 

Quelque affreuse que fût pour moi la tendre 



336 LE SOPHA 



léthargie où ils étoient plongés, et que 
chaque soupir qu'ils poussoient paroissoit 
augmenter encore, elle retardoit les témé- 
raires entreprises de Phéléas, et quoiqu'elle 
me prouvât à quel point ils sentoient leur 
bonheur, je priois ardemment Brama de ne 
point permettre qu'elle se dissipât. 

Inutiles vœux ! j'étois trop criminel pour 
que deux âmes innocentes et dignes de leur 
félicité me fussent sacrifiées. 

Phéléas, après avoir langui quelques ins- 
tants sur le sein de Zéïnis, pressé par de 
nouveaux désirs que la foiblesse de son 
amante avoit rendu plus ardens, la regarda 
avec des yeux qui exprimoient la délicieuse 
ivresse de son cœur. Zéïnis embarrassée des 
regards de Phéléas, détourna les siens en 
soupirant. Quoi ! tu fuis mes regards, lui 
dit-il ? Ah! tourne plutôt vers moi tes beaux 
3'eux. Viens lire dans les miens toute l'ardeur 
que tu m'inspires. 

Alors il la reprit entre ses bras. Zéïnis 
tenta encore de se dérober à ses transports ; 
mais soit qu'elle ne voulût pas résister long- 
tems, soit que se faisant illusion à elle-même 
en cédant, elle crut résister, Phéléas fut 
bientôt regardé aussi tendrement qu'il dési- 
roit de l'être. 



CONTE MORAL 337 



Quoique les dernières bontés de Zéïnis 
l'eussent jette dans une tendre langueur 
peu différente de celle où mes transports 
Tavoient plongée, et qu'elle regardât Phéléas 
avec toute la volupté qu'il avoit désiré d'elle, 
elle parut se repentir de s'être trop livrée à son 
ardeur, et chercha à se retirer des bras de 
Phéléas. Ah Zéïnis, lui dit-il, dans ce songe 
dont vous m'avez parlé, vous ne craigniez 
pas de me rendre heureux ! Hélas ! répondit- 
elle, quel que soit mon amour pour vous, 
sans lui, sans le trouble qu'il a mis dans 
mes sens, vous n'en auriez pas moins ob- 
tenu. 

Imaginez, Sire, quel fut mon chagrin, 
lorsque j'appris que c'étoit à moi seul que 
mon rival devoit son bonheur. Vous devez 
être content de votre victoire, continua-t-elle, 
et vous ne pouvez sans m'offenser vouloir 
la pousser plus loin. J'ai fait plus que je 
ne devois pour vous prouver ma tendresse, 

mais Ah Zéïnis! interrompit l'impétueux 

Phéléas, s'il étoit vrai que tu m'aimasses, 
tu craindrois moins de me le dire, ou du 
moins tu me le dirois mieux. Loin de ne te 
livrer à mon amour qu'avec timidité, tu 
t'abandonnerois à tous mes transports et 
tu ne croirois pas encore faire assez pour 



338 LE SOPHA 

moi. Viens, continua-t-il, en selançant auprès 
d'elle avec une vivacité qui m'auroit fait 
mourir, si une âme étoit mortelle, viens, 
achève de me rendre heureux. 

Ah Phéléas ! s'écria d'une voix tremblante 
la timide Zéinis, songes-tu que tu me perds .'' 
Hélas ! tu m'avois juré tant de respect, 
Phéléas ? Est ce ainsi qu'on respecte ce 
qu'on aime .'' 

Les pleurs de Zéïnis, ses prières, ses ordres, 
ses menaces, rien n'arrêta Phéléas. Quoique 
la tunique de gaze qui étoit entre elle et lui 
ne laissât jouir déjà que de trop de charmes, 
et que ses transports l'eussent remise comme 
elle étoit pendant le sommeil de Zéïnis ; 
moins satisfait des beautés qu'elle oftroit à sa 
vue, que transporté du désir de voir celles qui 
lui étoient encore dérobées, il écarta enfin ce 
voile que la pudeur de Zéïnis défendoit en- 
core foiblement, et se précipitant sur les char- 
mes que sa témérité offroit à ses regards, il 
l'accabla de caresses si vives et si pressantes 
qu'il ne lui resta plus que la force de soupi- 
rer. 

La pudeur et l'amour combattoient cepen- 
dant encore dans le cœur et dans les yeux de 
Zéïnis. L'une refusoit tout à l'amant, l'autre 
ne lui laissoit presque plus rien à désirer. Elle 



CONTE MORAL 339 

n'osoit porter ses regards sur Phéléas, et lui 
rendoit avec une tendresse extrême tous les 
transports qu'elle lui inspiroit. Elle défendoit 
une chose pour en permettre une plus essen- 
tielle: elle vouloit, et ne vouloit plus, cachoit 
une de ses beautés pour en découvrir une au- 
tre ; elle repoussoit avec horreur, et se rap- 
prochoit avec plaisir. Le préjugé quelquefois 
triomphoit de l'amour et lui étoit un instant 
après sacrifié, mais avec des réserves et des 
précautions qui, tout vaincu qu'il avoit paru, 
le faisoient triompher encore. Zéïnis avoit 
tour-à-tour honte de sa facilité et de ses répu- 
gnances, la crainte de déplaire à Phéléas, l'é- 
motion que lui causoient ses transports et l'é- 
puisement où un combat aussi long l'avoient 
jettée, la forcèrent enfin à se rendre. Livrée 
elle-même à tous les désirs qu'elle inspiroit, 
ne supportant qu'impatiemment des plaisirs 
qui l'irritoient sans la satisfaire, elle chercha 
la volupté qu'ils lui indiquoient et ne lui don- 
noient point. 

En ce moment, outré du spectacle qui s'of- 
frit à mes yeux, et commençant à craindre à 
de certaines idées de Phéléas qui me prou- 
voient son peu d'expérience, qu'il ne chassât 
mon âme d'un lieu où, malgré les chagrins 
qu'on lui donnoit,elle se plaisoit à demeurer, 



340 



LE SOPHA 



je voulus sortir quelques instants du sopha de 
Zéinis et éluder les décrets de Brama. Ce fut 
en vain. Cette même puissance qui m'y avoit 
exilé, s'opposa à mes efforts et me contraignit 
d'attendre dans le désespoir la décision de ma 
destinée. 

Phéléas O souvenir affreux ! moment 

cruel dont l'idée ne s'effacera jamais de mon 
âme ! Phéléas enivré d'amour et maître, par 
les tendres complaisances de Zéïnis, de tous 
les charmes que j'adorois, se prépara à ache- 
ver son bonheur : Zéinis se prêta voluptueu- 
sement aux transports de Phéléas ; et si les 
nouveaux obstacles qui s'opposoient encore à 
sa félicité, la retardèrent, ils ne la diminuè- 
rent pas. Les beaux yeux de Zéïnis versèrent 
des larmes, sa bouche voulut former quelques 
plaintes, et dans cet instant sa tendresse seu- 
le ne lui fit point pousser des soupirs. 

Phéléas, auteur de tant de maux, n'en 
étoit cependant pas plus haï ; Zéïnis, de qui 
Phéléas se plaignoit, n'en fut que plus tendre- 
ment aimée. Enfin un cri plus perçant qu'elle 
poussa, une joie plus vive que je vis briller 
dans les yeux de Phéléas, m'annoncèrent mon 
malheur et ma délivrance, et mon âme, plei- 
ne de son amour et de sa douleur, alla en 
murmurant recevoir les ordres de Brama et 
de nouvelles chaînes. 



CONTE MORAL 34 I 

Quoi ! c'est là tout, demanda le sultan ? ou 
vous avez été sopha bien peu de tems, ou 
vous avez vu bien peu de chose pendant que 
vous l'étiez. Ce seroit vouloir ennuyer votre 
majesté que de lui raconter tout ce dont j'ai 
été témoin pendant mon séjour dans les so- 
phas, répondit Amanzéi; et j'ai moins préten- 
du lui rendre toutes les choses que j'ai vues, 
que celles qui pouvoient l'amuser. Quand les 
choses que vous avez racontées, dit la sulta- 
ne, seroient plus brillantes que celles que 
vous avez supprimées, je crois ( puisqu'il est 
impossible d'en faire la comparaison) qu'on 
auroit toujours à vous reprocher de n'avoir 
amené sur la scène que quelques caractères, 
pendant que tous étoicnt entre vos mains, et 
d'avoir volontairement resserré un sujet qui 
de lui-même est si étendu. J'ai tort sans 
doute, Madame, répondit Amanzéi; si tous 
les caractères sont agréables, ou marqués au 
même coin ; si j'ai pu les traiter tous, sans 
tomber dans l'inconvénient d'exposer à vos 
yeux des traits communs, ou rebattus, et si 
j'ai pu m'étendre beaucoup sur une matière 
qui devoit, quelque variété que j'eusse mise 
dans les caractères, devenir ennuyeuse par la 
répétition continuelle et inévitable du fond. 

En effet, dit le sultan, je crois que si l'on 



342 LE SOPHA 

vouloit peser tout cela, il pourroit bien avoir 
raison ; mais j'aime mieux qu'il ait tort que 
de me donner la peine d'examiner ce qui en 
est. Ah, ma grand-mère ! continua-t-il en 
soupirant, ce n'étoit pas ainsi que vous con- 
tiez. 



FIN DE LA DEUXIEME ET DERNIERE PARTIE. 



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PQ Crébillon, Claude Prosper 

1971 Jolyot de 
C6A73 Le Sopha 

1881 



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